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Avec sa visite à Dakar, le nouvel hôte de l’Elysée aura effectué pas moins de trois visites en Afrique noire depuis sa toute récente élection. Signe d’un intérêt certain, ou plutôt une façon douce de faire sentir un certain pouvoir, pourraient dire les sceptiques. Et ils sont nombreux.
Justement, en raison de l’influence réelle ou supposée que la France a ou aurait en Afrique noire (francophone), l’accession à l’Ely­sée d’un nouveau Président français y est scrutée avec intérêt, à juste raison. Les Présidents africains aussi s’interrogent probablement sur ce que pourrait être la «nouvelle» politique africaine de celui qu’ils auront désormais comme «interlocuteur» à l’Elysée. Lors de sa dernière visite au Burkina, il a semblé signifier qu’il n’aura pas de politique spéciale africaine. C’est peut-être cette hypothèse qui est souhaitable de mon point de vue, mais le temps nous édifiera dans pas longtemps. Dans l’histoire, il n’y a pas d’exemple d’un pouvoir qui se soit autolimité, en face de plus faible que lui. Monsieur Macron créera-t-il un précédent ? – Peut-être.
L’élection d’un Président, âgé d’à peine quarante ans, devrait donc susciter parmi les notabilités politiques africaines au pouvoir une perplexité et un vague «espoir», peut-être injustifié chez les Afri­cains ordinaires dans lesquels je me reconnais : celui de la souhaitable mise à mort vraie, totale, définitive et irréversible du système «françafricain» sous toutes ses différentes formes. En effet, ses acteurs principaux, identifiés ou identifiables, semblent dotés d’une capacité infinie de métamorphose tout en restant le même, c’est-à-dire un réseau prédateur et parfois meurtrier, chaque fois que ses intérêts sont susceptibles d’être égratignés, même de façon marginale. On ne compte plus le nombre de fois où la «Françafrique» est proclamée «morte» alors qu’elle devenait plus sophistiquée, plus puissante et donc plus nuisible. Le Président Macron aussi vient de promettre à son tour, mais comme ses prédécesseurs, que la «França­frique» c’est fini et qu’il n’y aura d’ailleurs pas de politique africaine.
Après tout, il n’est pas déraisonnable d’espérer la fin d’un système de domination aussi nuisible aux dominés (nous, Noirs africains écrasés par les tyrannies locales autochtones, puissamment protégées par la France d’en haut) qu’au dominant (simples citoyens français innocents, pris dans un engrenage auquel ils sont souvent étrangers). C’est exactement cela la «Françafrique», même si certaines puissantes notabilités hexagonales aux remords tardifs indexent des réseaux en «déclin» qu’elles utilisent pourtant à de douteuses besognes en Afrique subsaharienne. Or, rien n’indique que le maintien de pratiques «françafricaines» dans les relations avec l’Afrique noire y garantisse la pérennité de certains intérêts français pourtant légitimes.
On peut même parier sur l’inverse. A horizon prévisible et compte tenu des évolutions perceptibles de l’état d’esprit d’une grande partie des jeunesses subsahariennes, il n’est pas hasardeux de parier sur de graves difficultés à venir pour les intérêts français et de la France, si la «Françafrique» n’était pas démantelée, au moins dans ses démembrements les plus répugnants.
Il serait souhaitable que les condisciples subsahariens à l’Ena ou à la Fac du nouveau Président lui disent les sociétés africaines vraies, avec ce qui s’y joue comme possible futur certes incertain, mais pas nécessairement désastreux, même s’ils sont eux-mêmes pour la plupart souvent les rejetons d’oligarques prédateurs ty­ran­niques au pouvoir dans leur pays respectif. Mais on peut ne pas rester prisonnier de son origine sociale ou sociologique si on le désire. Je risque le pari que tous ne sont pas fatalement sous la domination des intérêts financiers ou de pouvoir de leurs ascendants, et que par moments, ils sont capables de les mettre à distance pour faire prévaloir l’intérêt du plus grand nombre de leurs compatriotes.
La bienveillance et l’ouverture d’esprit à l’autre, qui ont semblé caractériser la campagne victorieuse du nouvel élu, présideront-elles aux relations franco-africaines ? Pour quoi faire ?- Soutenir d’une façon ou d’une autre certains autocrates noirs africains bien connus et dont la conversion à une gouvernance moins opaque, moins «patrimonialiste», moins brutale pour leurs compatriotes est trop récente, trop incertaine pour être prise pour un acquis durable ? C’est une hypothèse malheureusement pas invraisemblable, car privée de son influence et de la pesanteur qu’elle exerce sur l’Afrique noire dite francophone, la France compterait dans les questions mondiales comme n’importe quel autre pays européen. En tout cas, pas plus que l’Italie, la Belgique ou l’Irlande par exemple. Or, c’est une perspective qu’aucune notabilité politique, intellectuelle ou industrielle française n’envisage de gaieté de cœur. En clair, M. Macron lui-même sait que son pays est «grand» par la domination qu’il exerce sur une grande partie de l’Afrique subsaharienne.
Faire ces constats, ce n’est pas instruire un procès contre la France, ni être désagréable pour elle, mais juste nécessaire. Ils sont d’autant plus judicieux que tous les Présidents subsahariens ne sont pas des «Bokassa» en devenir, ou d’impénitents prédateurs comme aiment à le faire croire certains «éditocrates» politico-journalistiques français en vue. A vrai dire, ils sont pour l’immense majorité d’une probité en tout point comparable à celle de leurs homologues français, belge, allemands… On peut même dire, sans risque d’être aussitôt démenti, qu’un Alassane Ouattara (Côte d’Ivoire), un Macky Sall (Sénégal), ou un Roch-Marc Kaboré (Burkina) et d’autres, soutiendraient avantageusement sur le terrain de la probité et du sérieux toute comparaison avec beaucoup de chefs d’Etat de l’Europe occidentale, de l’Est ou des Usa. C’est donc juste la formulation d’une certaine perplexité d’un Franco-Africain, attaché aussi bien à la France qu’à sa Guinée natale (Guinée-Conakry), longtemps déconcerté par les agissements soutenus d’une «França­frique» mortifère, nauséeuse, jamais punie, même si ses crimes sont évidents et les auteurs (Afri­cains et Européens) parfaitement identifiés. Il y a là un «mystère» qui m’intrigue.
Le nouvel hôte de l’Elysée est jeune. Il n’est peut-être pas personnellement tenu par la «França­fri­que» comme l’étaient ses prédécesseurs, tout au moins certains d’entre eux. Il est possible qu’il nourrisse à l’égard de l’Afri­que Subsaharienne des intentions pas nécessairement détestables. A Ouagadougou, il a semblé en prendre l’engagement. Certains intérêts, certains autres liens occultes, triompheront-ils des bonnes intentions présidentielles ? Difficile d’être optimiste, si on tient compte des promesses passées, prises dans les mêmes circonstances par ses prédécesseurs, de Droite et de Gauche.
En théorie, les adhésions politico-philosophiques proclamées au cours de sa campagne par le nouvel hôte de l’Elysée (bienveillance fondamentale, principe d’humanité, probité et libéralisme économique régulé…) devraient le préserver de la tentation trop facile de conforter des réseaux «françafricains» existants, d’en créer ou d’en faire créer par et pour lui-même. Précisons tout de suite qu’il ne peut en aucun cas être demandé à un chef d’Etat français, quel qu’il soit, d’exiger de certains Présidents noirs africains le respect de la dignité de leurs propres compatriotes. Au demeurant, rien n’indique pour le mo­ment que le tout nouveau Prési­dent a des tentations «focardiennes».
Néanmoins, on peut se poser ces questions, en tous les cas je me les pose de façon candide, sans vouloir prêter la moindre intention haïssable à M. Macron, car tout ce qui vient d’être dit ne met pas automatiquement à l’abri du tropisme «françafricain», ni lui ni personne d’autre, tant les forces d’attraction vers ce système de réseaux parallèles y sont puissantes, multiples et variées.
Des concessions minières avantageuses (bauxite, uranium, or…) octroyée (Guinée-Conakry), con­trats opaques de concession exclusive portuaire, (exploitation forestière désastreuse…) sont certains des appâts fréquemment utilisés par certains Présidents, par exemple celui de la Guinée (Conakry), M. Alpha Condé,… J’ai déjà dit dans un passé proche et je le maintiens qu’il doit son «élection» à ces «petites» générosités singulières avec ses «amis», alors puissants au quai d’Orsay en 2010, ou dans certaines organisations dites francophones.
Or dans pareilles circonstances, les prodigalités «amicales» accordées ont toujours une contrepartie. Je sais d’expérience que la contrepartie attendue, c’est de faire attester auprès des puissances françaises et européennes, contre toute vraisemblance, que le «généreux» ami est «élu démocratiquement», alors même que les résultats proclamés sont à l’opposé de ce que les électeurs africains ont par leur vote émis dans les urnes. Pourtant, les Noirs africains aussi savent voter. Ils savent choisir entre celui qu’ils croient capable de conduire leur pays vers un avenir moins malheureux et celui qui le précipiterait inévitablement dans une situation qu’ils ne désirent point. Dans les urnes, en 2010 et 2015, les Guinéens avaient fait cette distinction, même si des forces occultes intérieures et extérieures leur ont finalement imposé celui qu’ils n’ont jamais voulu à la tête de leur pays.
Résultat : après huit ans de pouvoir suprême, le Président «démocratiquement élu» de Conakry est certes devenu riche en dollars, mais «son» pays n’est plus qu’un banal espace géographique (riche en ressources minières) en voie d’une possible décomposition. Ses «amis» le savent. Ce n’est peut-être pas ce qu’ils ont voulu, en lui apportant leur concours décisif lors des scrutins présidentiels de 2010 et 2015. On peut raisonnablement imaginer qu’ils regrettent leur choix, car la Guinée est vendue morceau par morceau à certains groupes. Tôt ou tard, les Guinéens s’opposeront vigoureusement à ces «droits» de propriété illégitimes sur leur pays qui leur ont été indûment octroyés par le Président Alpha Condé.

Du Président «démocratiquement» élu aux Etats faillis
Et les «Etats faillis» d’Afrique noire dont M. Macron parle souvent et à juste raison sont, pour la plupart, nés de ces arrangements bizarres, comme ceux effectués en Guinée-Conakry (2010 et 2015) entre «amis» puissants, bien connus à Paris, à Bamako et à Dakar. Conséquence : des Etats certes légaux, mais totalement dépourvus de la moindre légitimité, c’est-à-dire de ce qui est moralement juste, équitable, librement accepté par l’immense majorité, et donc considéré normal. Or une légalité, quoi qu’on en dise, c’est d’abord une légitimité. Une légalité dépourvue de la moindre légitimité ne peut engendrer que de la violence au plan politique, et finalement un désordre durable sanglant, plus cruel que l’ordre qu’on prétend vouloir maintenir.

Une forme de résistance populaire déguisée s’organise alors de manière
informelle.
En clair, les populations dépourvues de moyens de faire respecter les votes qu’elles ont émis librement dans les urnes ne sont pas dupes, ni tout à fait résignées. Alors, elles font semblant d’«ac­cepter» le Président «démocratiquement élu», rentrent dans son système, mais n’y adhèrent pas. Elles rentrent dans le système pour le contrôler, le domestiquer de l’intérieur, et finalement le mettre à leur propre service, et celui des clans familiaux, ou régionaux auxquels ils appartiennent. On assiste alors à un étrange «deal» implicite entre le Président «démocratiquement élu» et la fraction minoritaire de la population capable de s’organiser en marge et à l’intérieur du pouvoir officiel apparent. Objectif ? – Permettre au Président «démocratiquement élu» de se maintenir au pouvoir par tous les moyens et contre toute vraisemblance électorale sortie des urnes, contre les textes constitutionnels de son pays, s’il n’en fabrique pas par et pour lui-même. En retour, l’autre partie reçoit ou s’attribue d’immenses pouvoirs, y compris le régalien. Des impôts quasiment privés sont prélevés sur les citoyens par voie de rançonnement massif des paysans, des petits commerçants, de simples voyageurs… La multiplication illégale de barrages sur les routes nationales intérieures, les prétendus contrôles publics de carte d’identité, les arrestations, suivies de séquestrations arbitraires dans les gendarmeries, commissariats de police et parfois dans des casernes militaires…sont au­tant d’occasions de racketter impunément les populations humbles et démunies. La corruption s’installe et se généralise. Progressivement, tout le monde s’affranchit du moindre cadre organisé. Le Prési­dent «démocratiquement élu» s’en accommode ou le tolère, parfois l’encourage, puisque c’est le prix de son maintien au pouvoir. C’est exactement la situation de la Guinée (Conakry) et de certains autres pays subsahariens… Voilà sommairement décrit l’un des processus qui conduisent inéluctablement aux «Etats faillis» d’Afrique noire et à l’installation de pouvoirs «parallèles» quasi-officiels de type mafieux, islamo-criminel et parfois ouvertement «ethniciste».
A Ouagadougou, un discours «amical» sur la forme, ambigu sur le fond, et par moments frôle un «suprémacisme» cordial, sans jamais y succomber. Mais peut-être ici à Dakar, Monsieur Macron sera-t-il un peu plus clair dans son ou ses discours.
On ne peut suspecter M. Macron de sympathie cachée pour la «Françafrique» honnie, ni lui prêter une mentalité qu’il n’a évidemment pas, même si sa propension à utiliser exagérément le «je» invite à quelque prudence. Il est capable, peut-être même disposé à résister à la vieille politique française en Afrique puisque la protection des intérêts de grande puissance française en Afrique noire est possible, sans recourir au cynisme, à la brutalité et au mépris hautain qui ont toujours prévalu, dès que l’Afrique subsaharienne est concernée dans certains milieux de Gauche et de Droite en France. Sur ce plan, sans faire de mauvais procès d’intention, il peut y avoir quelques inquiétudes.
D’abord, les équipes élyséennes et politiques du nouveau Président ne sont pas nécessairement d’innocentes oies blanches immaculées quant aux pratiques de la «França­frique». Loin s’en faut ! EIles ne peuvent pas être «accusées» d’excessive humilité, ni de doute méthodique, et encore moins de sympathie exagérée pour l’Afrique noire. D’ailleurs, ils n’ont pas à l’être. Ce sont des «experts» qui savent qu’ils savent. Ils en sont convaincus. Leur talent communicationnel est indiscutable. Il est si immense qu’ils sont parvenus, par une intimidation sémantique soutenue, à mettre au ban médiatique toute réserve exprimée à l’encontre de la politique menée par le Président Macron. Issus pour la plupart de grandes sociétés de communication, de Hec., de l’Ena ou du monde de la grande finance, ils ont une expertise plus portée sur les start-up, sur la finance que sur la petite agriculture familiale vivrière du paysan malien, ou du petit pêcheur du Sine-Saloum. Dans ces conditions, parler de «nouvelle amitié» à proposer aux Africains tout en leur suggérant d’ignorer le passé colonial de l’histoire du nouvel «ami» parce qu’il porte sur une période où lui n’était pas né est une proposition plutôt singulière. Petite question : Pendant la campagne électorale présidentielle et après, M. Macron est allé deux fois à Oradour-Sur-Glane, y a évoqué systématiquement les crimes hitlériens de 1939-45. Etait-il né en 1943 ? A-t-il directement et personnellement vécu les évènements dont il a parlé à Oradour ? Les massacres odieux de populations innocentes au Came­roun, à Madagascar, à Thia­roye deviennent-ils vertueux parce que le nouveau Président ne les a pas connus, ou commis directement ?

Un «suprémacisme soft» surprenant que le Président Macron, en fin lettré, ne peut ignorer
A juste raison, il dit ne pas donner de leçon au «grand démocrate» égyptien Al Sissi, mais prononce des discours relatifs aux politiques intérieures subsahariennes. Peut-être, le nouvel hôte de l’Elysée usera-t-il de son sens aiguisé de la pédagogie pour nous indiquer en quoi le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Burkina… seraient d’abominables dictatures, et le Maroc, l’Egypte ou la Tunisie des «démocraties» exemplaires. A mon avis, il aura tout le mal du monde à y parvenir.
Lors de son passage au Burkina, le Président français n’a pas été d’une clarté éblouissante sur certains thèmes. Il n’est pas venu en Afrique pour donner des leçons aux Africains, a-t-il dit. Mais il ne s’est pas abstenu de donner une leçon, tout en ne la donnant pas, mais en la donnant quand même aux notabilités africaines présentes dans la salle de conférence, concernant la démographie noire africaine. «Je veux m’assurer que les femmes africaines ont eu le choix…» de faire ou non des enfants. Mais pourquoi un Président français devrait-il s’assurer que les femmes africaines, en Afrique, dans leurs foyers ont eu le choix ou pas d’avoir des enfants ? De qui tient-il le droit de contrôler ou pas la démographie africaine ? Il y a là aussi un mystère qui mériterait explications.
On peut discuter à l’infini de la relation possible entre démographie et croissance économique, trouver que les Noirs africains sont «trop nombreux», et qu’il faut limiter leur nombre et seulement eux. On peut même pousser l’audace jusqu’à dire qu’ils sont pauvres parce qu’ils sont trop, après avoir expliqué par le passé que l’Afrique noire était sous-peuplée, et que ce serait l’une des raisons qui auraient incité certaines puissances à y occuper des territoires pas habités à l’époque. On ne peut contester que si la population augmente plus vite que la production de biens et services destinés à satisfaire les besoins, alors l’avenir ne serait pas rose. Mais ça, tous les Africains le savent, même s’ils ne savent pas l’expliquer à la manière d’un universitaire.
Discrètement, le Président Ma­cron s’est autorisé, à mon vis à juste raison, à interpeller une certaine forme de gouvernance africaine, pas toujours marquée par une probité indiscutable dans la gestion des affaires publiques. Or l’opacité appelle le soupçon, lequel fait le lit de la corruption, et le désir de conserver indéfiniment un pouvoir qui devrait pourtant se re­nou­veler.
Jeunes ou âgés, certains Prési­dents africains francophones, depuis toujours, recourent à trois arguments majeurs pour justifier, solliciter et obtenir le soutien politico-sécuritaire de puissances européennes, même s’ils massacrent leur population à un rythme soutenu : la stabilité, l’«unité» nationale et plus récemment, de façon opportuniste, la lutte contre l’islamisme que parfois ils créent et soutiennent. Et les plus jeunes, par exemple MM. Faure Gnassingbé du Togo, Joseph Kabila de la Rdc, ne sont ni les plus transparents ni les plus «démocrates». Bien au contraire. Paradoxalement, on a l’impression que ce sont les plus âgés, à l’exception d’un ou de deux cas, qui sont plus ouverts, moins tyranniques et plus mesurés contre leurs opposants. Ou plus exactement, ils répriment avec modération, si on les compare avec ce qui se passe au Togo, au Burundi, en Gambie, en Rdc…pourtant dirigés par des «Présidents» qui sont loin, très loin d’être des vieillards. Ils sont de la même génération que le nouvel hôte de l’Elysée.
Le rajeunissement et la féminisation du pouvoir est une nécessité. Elle se fait et continuera de se faire en Afrique noire aussi, mais pas sur injonction extérieure. C’était d’ailleurs un thème important dans le discours présidentiel à Ouagadougou. La démonstration ou la demande du Président Macron était si impérieuse par moments que j’avais l’impression qu’il voulait dire poliment ceci : «…Vous êtes si fermés qu’il faut vous civiliser par vos femmes…». En tout cas, c’est ce que j’ai ressenti à l’écoute (en direct) de son discours à l’Université de Ouagadougou. Pourtant, je suis persuadé qu’il n’y avait vraisemblablement aucune volonté consciente de vexer qui que ce soit.
Enfin, il y a ces désignations dont on ne sait pas ce qu’il faut en penser : la «jeunesse africaine», la «femme africaine», l’«Afrique».
Faut-il préciser que l’Afrique n’est pas un pays, mais un continent composé de plus d’une cinquantaine de pays. Comme tout autre continent, elle est diverse et variée. Du Gabon à la Tanzanie, du Sénégal au Cap en Afrique du Sud, il y a une palette très large de populations, de cultures, de langues, de situations politiques, de parcours historiques irréductibles à l’«Afrique», sauf à considérer que l’«Afrique» et les Africains sont une espèce, au sens zoologique du terme, dont tous les éléments sont identiques, et donc interchangeables. A première vue, ce ne me semble pas être le cas. Et la «jeunesse» est elle-même différentiée ou différentiable. Il y a des jeunes, urbains ou ruraux, des jeunes d’extraction bourgeoise riche, au sens occidental du terme et des jeunes issus de milieux modestes, très pauvres. Nous avons là deux mondes totalement différents qui n’ont aucune chance de se côtoyer, même dans leurs pays respectifs. Il n’est pas sûr que les mettre dans la même boîte «jeunesse» africaine exprime une quelconque cohérence.
Le nouvel hôte de l’Elysée est un intellectuel raffiné, doté d’une culture historique non négligeable. Les désignations, à mon avis discutables, qu’il utilise pour aborder un certain nombre de thèmes en Afrique ne sont pas anodines. Il connaît la capacité suggestive des mots, autant que leur capacité à dissimuler ce qu’on ne veut pas voir. Dire la «jeunesse» africaine, c’est insinuer qu’il n’y a pas de différences sociales entre les «jeunes» héritiers riches, parce que leurs grands-parents et parents ont confisqué le pouvoir et le ressources de leur pays depuis bientôt soixante ans, et la majorité de «jeunes» pauvres dont certains périssent en Méditerranée ou dans les pays arabes.
Il y a les jeunesses africaines. Il n’y a pas la «jeunesse» africaine.

Mamadou Billo Sy SAVANÉ à Rouen (France)

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