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Patrimoine historique, le bâtiment du marché Sandaga risque de perdre son identité culturelle à la suite de sa démolition partielle prévue aujourd’hui. Architectes et poètes ruent dans les brancards pour la protection de ce monument culturel qui date de 1933 et appartenant à la Ville de Dakar. Le ministre de l’Urbanisme, Abdou Karim Fofana, est prié de ne pas «s’inscrire contre l’histoire».

Les acteurs culturels retiennent leur souffle : un monument historique risque de disparaître aujourd’hui avec la démolition annoncée du bâtiment abritant le marché Sandaga. C’est un pan important de la culture sénégalaise qui menace de s’affaisser et se perdre dans les méandres de l’oubli. Face aux bulldozers du ministère de l’Urbanisme, du logement et de l’hygiène publique, le monument va faire sa mue près de 90 ans après sa création. Erigé en 1933, ce symbole du commerce au Sénégal ne répond plus aux normes sécuritaires et sanitaires, d’après le ministère de l’Urbanisme. Le ministre Abdou Karim Fofana tient à préciser que le bâtiment historique sera réhabilité ou reconstruit à l’identique. «Il n’est ainsi nullement question de conduire un projet architectural différent», a-t-il dit.
Cette fois, ce ne sont pas les commerçants ou futurs déguerpis qui ruent dans les brancards. Les architectes craignent que le bâtiment classé sur la liste du patrimoine historique national ne perde son identité. Un patrimoine en péril donc. Le poète Amadou Lamine Sall est le premier à alerter l’opinion cette semaine pour s’inquiéter du sort du bâtiment du marché Sandaga. «Apprenons que le marché Sandaga, une histoire, serait rasé, remplacé par des immeubles. Un patrimoine aussi puissant ne se rase pas», avait invité M. Sall sur Twitter. Avant d’appeler : «Que le maire Alioune Ndoye le protège. Que le président de la République y veille avec autorité. Que le ministre (Abdou Karim) Fofana qui a notre sympathie ne s’inscrive pas contre l’histoire.»
Si le ministre Abdou Karim Fofana a précisé à l’endroit du poète Sall que Sandaga «ne sera pas rasé», des architectes se sont aussi lancés dans la même dynamique de préservation du patrimoine culturel. «Quand un monument est classé à la liste du patrimoine national (c’est le cas pour Sandaga), l’Etat, par ce classement, se donne l’obligation de le sauvegarder et de le protéger. Le patrimoine architectural constitue une partie de la mémoire de notre Peuple et de notre Nation», ont déclaré les architectes, Annie Jouga et Mamadou Jean Charles Tall, dans une lettre adressée au directeur du Patrimoine culturel. Les 2 architectes citent Aimé Césaire selon qui «un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir».
Imposant, le monument offre des aspects d’une singulière architecture bâtie sur 3 niveaux d’une superficie de 1500m2. Le marché Sandaga est implanté au Centre-ville au début des années 30 pour répondre à l’époque aux besoins spécifiques des quartiers périphériques. Il est classé au sens de l’article 193 du Décret 66 1067 du 31 décembre 1966 du Code de l’Urbanisme en établissement recevant public de la première catégorie. «Sandaga est situé au cœur d’un des Penc de Dakar, Thieudeme. N’est-ce pas le moment de regarder autrement nos villes et particulièrement Dakar qui a une histoire qui devrait être valorisée dans ce sens, faire cohabiter harmonieusement des périodes et les conjuguer avec intelligence en y faisant revenir l’arbre, les arbres autour desquels la vie s’organise», plaident Jouga et Tall.

Bâtiment vétuste
Mais depuis des années, la bâtisse coloniale d’inspiration soudano-sahélienne en béton armé et édifiée a été victime de beaucoup d’incendies. Pourtant, elle tient toujours debout mais porte les stigmates de la vieillesse. Dans son rapport sur l’état des lieux du bâtiment, l’Agetip constate au niveau du sous-sol, l’éclatement de certaines poutres et poteaux qui laissent apparaître un état de corrosion du ferraillage très avancé. Au rez de chaussée, l’un des 2 escaliers est aujourd’hui inutilisable d’après le rapport de l’Agetip que Le Quotidien a consulté. Concernant la toiture terrasse, les dalles de protection pour l’étanchéité sont hors d’usage. Ce qui fait que les infiltrations d’eaux sont très courantes en période d’hivernage. De même, constate l’Agetip, l’incendie d’octobre 2013 a fini d’affaiblir la résistance des planchers. «Tous les réseaux d’assainissement et d’alimentation en eau potable et d’évacuation des eaux usées, de même que les réseaux d’électricité et de téléphonie sont hors d’usage. Les blocs sanitaires sont devenus impraticables», a rapporté l’Agetip en août 2018 dans le cadre du projet Sandaga bou bess.
A l’intérieur, sombre comme minuit, des ordures amoncelées décorent le sol. L’odeur nauséabonde qui s’y dégage, n’altère pas l’activité débordante des commerçants sur les lieux. En 2014, en sus de ses directives, la commission auxiliaire de protection civile, lors de sa visite en date du 17 juillet 2014, avait prescrit en urgence l’isolement du bâtiment principal et sa fermeture avec une clôture en vue de sécuriser les lieux. Déjà en 2013, par l’arrêté 00876/P/D/Dk du 18 octobre 2013, le marché Sandaga est fermé provisoirement pour cause d’insécurité mettant en danger le bâtiment et ses occupants.

«Idée funeste»
Ainsi, la Ville de Dakar avait mobilisé des moyens financiers, techniques et humains pour prendre en charge le recasement des anciens occupants du bâtiment principal et vendeurs de denrées périssables aux Champs de courses. Des arguments que le ministère de l’Urbanisme a avancés pour accélérer le projet de réhabilitation du marché qui menacerait ruine. «Ce sont des prétextes fallacieux», juge Mamadou Berthé, également architecte, parlant d’idée funeste. «Il faut intégrer ce monument dans un tissu moderne qui valorise la Ville de Dakar. Cela ne veut pas dire qu’il faut faire un bâtiment neuf. Il ne faut pas déconstruire pour reconstruire quelque chose qui tient debout. Le bâtiment ne menace pas ruine. Il a connu certes quelques soucis de stabilité mais il faut le stabiliser et l’intégrer dans la vision moderne du monde», préconise M. Berthé.
Pour d’autres architectes, l’urgence c’est de réfléchir à une solution pérenne qui conserve ce patrimoine historique. «C’est avoir le courage de se poser la pertinence de conserver la vocation de marché à cet espace en plein centre-ville. C’est se poser la question du fonctionnement de nos marchés de manière générale : est-il admissible que l’extension d’un marché en dehors de ses limites, et sur la voie publique, soit le mode de fonctionnement courant au Sénégal ? Est-il admissible que nous ayons des marchés dont les heures d’ouverture et de fermeture ne sont pas strictement respectées ?», s’interrogent Annie Jouga et Mamadou Jean Charles Tall.
Le ministère de l’Urbanisme, du logement et de l’hygiène publique rassure que le projet va épouser les standards d’un marché moderne. «Le bâtiment est prévu pour être reconstruit dans une forme surélevée afin d’y aménager des places de parking, au sous-sol, et des infrastructures d’assainissement. Tous les commerces qui créent de l’encombrement autour seront déplacés pour permettre une meilleure circulation. Le ministre Abdou Karim Fofana reste ouvert aux recommandations et avis de spécialistes pour l’érection d’un bâtiment moderne, qui répond aux normes de sécurité tout en gardant la forme initiale», indique le site du Mulhp. Les acteurs culturels l’attendent au tournant…

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