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On ne les voit plus, ils ne sont plus visibles, escamotés par la démocratie, la médiocrité, les populismes et la religion du nivellement par le bas. C’est l’esthétique du rasage généralisé qui a cours. Aucun grand coq, fut-il le plus beau de la basse-cour, n’a plus le droit d’ériger sa jolie crête. Au-delà de l’image, c’est notre mode de vie qui est ici interrogé, c’est le temps des démons de midi, de l’indiscipline et pis, de l’impolitesse caractérisée. Personne n’est plus à l’abri des injures, c’est la déconfiture du langage qui marche à pas de loup, pourtant ceux qui ouvrent leur bouche pour salir le monde font beaucoup de bruit, mais c’est comme si personne ne les entend. C’est l’indifférence généralisée face au discours de la haine. Ce sont les mauvais sentiments, feux incandescents des cœurs ensanglantés qui brûlent les pays avec la complicité des politiciens. Quant aux hommes politiques, ils n’ont jamais existé. Au nom de la lutte contre l’ancien monde, les tyrannies éculées et les terreurs anciennes, nous sommes en train d’installer un désordre culturel qui n’a d’égal que les insouciances politiques qui ont détruit les mondes anciens. La fin d’un monde est toujours douloureuse, elle est faite de cataclysmes culturels à la suite de mécanismes «naturels» et insidieux.
La disparition des aînés qui n’a rien à voir avec la stagnation démographique est un silencieux processus de liquidation de la culture de la transmission des valeurs. Ce sont les aînés, «les grands» comme on dit, qui encadraient les plus jeunes, leur apprenaient à se battre, à se réconcilier, à respecter les règles des jeux, ces jeux qui n’existent plus. Ce sont les aînés qui corrigeaient les plus déloyaux, personne n’en est jamais mort, on finit toujours par oublier. Nous avons tous connu des tarés parmi les aînés, un peu idiots, parfois benêts sur les bords contre qui les autres parmi les aînés s’évertuaient à nous mettre en garde. Il y avait quelquefois des accidents rarissimes, tout rentrait finalement dans l’ordre, mais il y en a qui ne sont jamais remis de la liberté de faire tout ce qu’ils veulent. L’équilibre est dans la transmission. Le jour où on en est venu à rationaliser à outrance l’éducation, c’est le début de la crise, cette école-là y est pour quelque chose, cette école «des hommes comme il faut» dont le poète Guy Tyrolien ne voulait pas. Seule la prière du petit enfant nègre pourra nous sauver, c’est le texte le plus simple et le plus subversif en ces temps de marasme moral. La sophistication et la rationalisation à outrance de l’éducation nous ont éloignés des valeurs et du modèle de la transmission. On en est venu même à détester la stabilité, c’est le comble. Mais la démocratie a ceci d’utile qu’elle nous donne l’illusion de la liberté. La démocratie est le système du parler pour parler, parlez toujours, dénoncez, marchez, lassez-vous et finalement rentrez dans votre vieille auberge. Nous ne sommes pas encore sortis de l’auberge. Nous avons peur de l’encadrement, du retour en arrière soi-disant, or la régression n’existe pas. Nous irons toujours de mal en mieux, mais à un prix fort. Les grandes destructions sont créatrices. La miséricorde de Dieu est effrayante, elle prend parfois des chemins cahoteux, mortels. C’est la faute des aînés qui n’encadrent plus, terrorisés par l’époque. Ils sont désarmés, fatigués de voir tant de choses qu’ils ne comprennent pas.
Il est temps de dialoguer, tout sauf le dialogue politicien, mais le dialogue des philosophes de la nature, la palabre, non pas stérile de Guy Manga, mais la libération de la parole simple qui respecte le verbe originel. Seuls les aînés, initiés avant nous, savent d’où nous venons, ils ont la mission de créer des espaces communes pour la transmission, parfois dans le secret, les grandes retraites mystiques où la parole est libérée ; c’est dans la manière d’être que l’on transmet, le temps fera le reste. On n’a pas besoin de curriculum pour «changer le monde», on ne change pas non plus un cheval qui gagne, mais ce n’est plus le temps des jeux supervisés par les aînés. Nous sommes à la période de l’extension du domaine politique, l’excroissance de la jungle politique dans l’espace intellectuel. En attendant le retour des aînés !

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