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En Gambie, les leaders du mouvement «Three years jotna» sont en prison depuis plus d’un mois. Ils réclamaient le départ de Adama Barrow qui avait promis de céder le pouvoir au terme de 3 ans de gouvernance. Depuis, le collectif a été interdit par les autorités. Dans la foulée, des journalistes ont été arrêtés avant d’être libérés, deux stations radio fermées pour incitation à la violence, avant d’être réouvertes suite à une médiation d’un membre de la société civile. Le syndicat des journalistes gambiens condamne et annonce une plainte contre l’Etat devant la Cour de justice de la Cedeao. Le parti d’opposition Udp de Ousainou Darboe voit une part de responsabilité de Macky Sall dans la situation actuelle en Gambie. Le pouvoir se défend et se vante de son bilan.

Le 26 janvier, ils étaient plusieurs centaines de manifestants à descendre dans la rue à Banjul pour réclamer le départ de Adama Barrow du pouvoir. Une centaine d’arrestations a été notée, dont les membres du mouvement Three years jotna (Cela fait trois ans !). Depuis, ils croupissent toujours en prison. Dans la foulée, 4 journalistes ont été arrêtés et transférés en prison avant de bénéficier d’une liberté provisoire. Parmi eux, il y avait le patron de Home digital Fm Pa Modou Bojang, et le directeur de King Fm Gibbi Jallow. Les deux stations radios ont été fermées par l’Etat, avant d’être réouvertes suite à une médiation d’un membre de la société civile. Ces médias ont été accusés par le régime d’«incitation aux émeutes, à la violence». Les autorités les ont accusées d’avoir servi de canal à la diffusion de messages incitant à la violence ou à rejoindre le collectif anti-présidentiel. Et après leur fermeture, la police a élu domicile devant ces médias. Des éléments de la police y montent la garde tous les jours, 24h/24. Néanmoins, quelque temps après, des interventions venant d’organisations de défense des droits humains ont pu décanter la situation et obtenir leur réouverture.
En ce mois de février, lors du passage du journal Le Quotidien, la tension est retombée en Gambie. C’est le calme dans les rues. Les Gambiens vaguent tranquillement à leurs occupations dans une atmosphère ensoleillée. Comme à Dakar, les trottoirs sont occupés par les petits marchands de fruits, de téléphones portables et autres accessoires mobiles, entre autres. A la tombée de la nuit, les activités deviennent moins denses par rapport à la journée. A Bakau, chauffeurs de taxi et de clando, au volant de leur voiture, cherchent désespérément des clients. «Hey Three years jotna ! Ils ont tous été mis aux arrêts. Barrow les a tous jetés en prison. Ces gens cherchent la déstabilisation du pays. Three years jotna veut dire quoi ? Leur combat n’a pas de sens. Il ne sert à rien de brûler le pays. Ce n’est pas bien. Il faut attendre 2021 et aller sanctionner dans les urnes parce que la Constitution gambienne parle d’un mandat présidentiel de 5 ans», dénonce ce chauffeur de clando, la vingtaine, qui nous a conduit à l’Independence stadium de Bakau pour assister aux festivités du Festival international soninké (Fiso). Haraby Mané se souvient toujours des émeutes survenues le jour de la marche de protestation. Ce jour-là, les rues étaient bloquées, narre-t-il, une situation qui a plombé leurs activités. Il ne souhaite plus voir son pays verser dans une telle violence. Un autre taximan, rencontré dans la journée, a préféré garder l’anonymat. Cela ne l’a pas empêché de déplorer les évènements de ce jour-là.

Porte-parole Udp : «L’arrestation des jeunes, c’est du forcing»
En 2016, Adama Barrow avait passé un accord avec le parti United democratic party (Parti démocratique unifié, Udp) de Ousainou Darboe qui se trouvait en prison. Candidat unique de l’opposition, Barrow avait promis de céder le fauteuil après 3 ans de pouvoir, une période de transition. A l’arrivée, le Président ne respecte pas sa parole. Une attitude qui a conduit à la naissance du mouvement dénommé Three years jotna pour exiger le respect de l’engagement du candidat Barrow. Mais pour le pouvoir, c’est l’Udp, son ex-allié, qui est derrière ces jeunes. Le porte-parole de l’Udp a balayé d’un revers de la main ces accusations qu’il juge «gratuites et sans fondement». Pour l’avocat au barreau de Banjul, Almamy Fanding Tall, leur formation politique n’a jamais été derrière ces jeunes. Même s’il reconnait être en phase avec leur combat. «Nous avons fait une conférence de presse pour marquer notre non-engagement à Three years jotna. Nous ne sommes membres d’aucune structure visant à destituer Adama Barrow. Le gouvernement, en nous accusant, fait de la diversion. C’est de la pure politique, cette accusation. Mais nous ne sommes derrière personne.» Cependant, «on ne peut pas interdire à nos militants de faire ce qu’ils veulent, par exemple d’aller à la marche de Three years jotna. Nous avons même organisé une conférence de presse pour expliquer que nous ne sommes pas membres en tant que parti de Three years jotna», a embrayé Me Tall dans son cabinet, situé à quelques mètres du célèbre rond-point Traffic late. Pour lui, l’arrestation des membres de Three years jotna est un «forcing». En effet, l’avocat juge légitime le combat des jeunes. D’après lui, l’Union européenne (Ue) l’a d’ailleurs fait savoir en rappelant, assure-t-il, que les citoyens ont le droit de manifester leur mécontentement. Il regrette cependant que la marche ait été réprimée. Selon lui, cela est dû aux lois «liberticides et répres­sives» héritées du régime de Jammeh qui était allergique au droit de marche. Il plaide d’ailleurs la sup­pression de toutes ces lois.

Me Tall : «Si les jeunes sont condamnés, les Gambiens verront»
Et en tant que membre de la société civile gambienne, Me Tall pense que les droits humains ne sont pas respectés dans son pays. Pour­suivant sa pensée, il met en garde les tenants du pouvoir. Il dit : «Ils veulent intimider ces jeunes-là. Nous savons tous que c’est peine perdue. Ils savent ce qu’ils font. Si les jeunes sont condamnés, les Gambiens verront. Cette ère où on fabriquait des preuves pour emprisonner des citoyens est révolue.» Pour le coordonnateur du National people’s party (Npp), parti créé au mois de décembre par Adama Barrow, le Peuple gambien n’a jamais demandé le départ de Barrow du pouvoir. Il accuse des politiciens d’être derrière ces jeunes. Toutefois, El Hadji Elimane Niang, qui est aussi conseiller politique du président de la République, reconnaît que son leader a signé l’accord. En fait, l’accord de coalition stipulait que Adama Barrow démissionne de sa formation, l’Udp, pour se présenter à l’élection en tant qu’indépendant, et qu’il organise après trois ans une nouvelle élection à laquelle il ne pourrait pas se présenter. Une partie de la coalition a accepté en septembre qu’il aille au bout de son mandat de cinq ans. Refusant de commenter ce revirement de son leader, M. Niang a juste déclaré que le Président a juré pour un mandat de 5 ans.

La presse an­nonce une plainte contre l’Etat devant la Cedeao
Du côté de la presse, les journalistes s’organisent pour porter le combat à l’international, suite à l’arrestation de 4 confrères et à la fermeture de deux stations radio. Le secrétaire général du Syndicat des journalistes de Gambie, Saikou Jammeh, a annoncé qu’ils vont saisir des juridictions comme la Cour de justice de la Cedeao, mais aussi Reporters sans frontières (Rsf). Pour lui, cette décision des autorités ne repose sur «aucune base juridique légale. Cela a été planifié par l’Etat». Ainsi, il a demandé la réouverture «immédiate» de ces médias. En cet après-midi de février, M. Jammeh et 3 autres confrères prennent tranquillement du thé dans l’arrière-cour du siège, à l’ombre du bâtiment. L’appel à la prière, les gazouillements des oiseaux perturbent un peu la tranquillité de Fajara, un quartier résidentiel qui ressemble quelque peu à Fann-Résidence à Dakar, indique le correspondant d’Iradio, Amadou Barry. Par ailleurs, le Sg de la Gambia press union reconnaît que l’environnement politique est aujourd’hui propice pour les médias. Il le compare à l’époque de Jammeh, où les journalistes étaient persécutés, emprisonnés, parfois tués ou contraints à l’exil. Il a révélé d’ailleurs que maintenant c’est la ruée dans les écoles de formation en journalisme. Il existe actuellement en Gambie 5 journaux dont The point, Foroyaa, une trentaine de stations radio, 5 télévisions privées, la télévision publique, soit globalement 58 organes de presse, s’est-il réjoui.

«Barrow est incompétent, il ne doit plus continuer à diriger le pays»
Sur le plan médiatique, les professionnels gambiens constatent certes une avancée, mais dans d’autres domaines, pour de nombreux Gambiens, l’espoir nourri avec l’arrivée de Barrow s’est fondu comme du beurre au soleil. Le chauffeur de clando Haraby Mané peint un tableau sombre du bilan de l’actuel régime. Sous le son xale bi du chanteur Youssou Ndour, le jeune homme roule tout en faisant le procès de la gestion de Barrow. «Le pays est actuellement dur comme du fer. Trop difficile d’avoir de l’argent en Gambie. Même pour manger c’est un problème.» Les ménages vivent difficilement la flambée des prix des denrées de première nécessité. «J’ai vu sur Facebook un citoyen dire qu’en décembre, il avait acheté un sac de riz à 1 200 dalasis gambiens, soit plus de 14 mille francs Cfa. Aujourd’hui, il l’achète à 1 700 dalasis gambiens, soit plus de 19 mille francs Cfa. Donc en moins de quelques mois, il y a une inflation considérable et ce n’est pas le seul secteur affecté. Il y a une hausse généralisée des prix. Et le pouvoir d’achat diminue. La pauvreté gagne du terrain», a étalé le porte-parole de l’Udp Almamy Fanding Tall. Ce dernier remarque aussi que l’économie gambienne repose en partie sur le tourisme, un secteur qui connaît en ce moment des difficultés. Il ajoute que sur le plan de l’économie, de l’éducation, de la santé, le pays accuse un retard considérable.
Selon toujours le porte-parole de l’Udp, malgré ces difficultés auxquelles le pays fait face, le président de la République effectue des voyages «excessivement coûteux» pour les contribuables. «Ce n’est plus un secret. Toute la Gambie sait que Adama Barro n’a pas les compétences pour diriger le pays. Même les étrangers le savent. Ce n’est pas qu’on veuille se moquer de lui, mais c’est la vérité. Diriger un pays ne s’apprend pas. Il faut avoir des compétences pour prétendre le diriger. Il est incompétent. Il ne doit plus continuer à diriger le pays», a pesté Me Tall.

Yahya Jammeh n’ose pas remet­tre les pieds en Gambie
Le coordonnateur du Npp, conseiller politique du Président Barrow, El Hadji Elimane Niang, ne nie pas les propos de Me Tall par rapport à la cherté de la vie. Il impute la responsabilité aux opérateurs économiques et commerçants qui devraient aider l’Etat car, dit-il, l’Etat a diminué la taxe sur beaucoup de produits de première nécessité. Maintenant, il revient au ministre du Commerce de faire des enquêtes afin de trouver une solution à la hausse des prix. En revanche, il a chanté un bilan «reluisant» du Président Adama Barrow en 3 ans de gestion. Par rapport à la situation des travailleurs, informe-t-il, les pensions de retraite ont été doublées, les salaires ont connu une hausse de 50%. Selon lui, les coupures intempestives d’électricité sous le régime de Yahya Jammeh ont considérablement baissé. Sur le plan des infrastructures routières, il a cité la réalisation du pont de Farafegny qui relie la Gambie au Sénégal. Il a aussi parlé de la construction des routes à l’intérieur du pays telle que la route Basse-Farato. La ville de Banjul a, ajoute-t-il, changé de visage grâce aux réalisations du régime en place. Mais pour l’opposant et ex-allié de Barrow, Almamy F. Tall, le chef de l’Etat sénégalais a une part de responsabilité dans la situation actuelle en Gambie. Il dit : «Macky Sall, connu pour son expertise en Afrique, doit faire partie de ceux qui aident la Gambie. Mais on dirait qu’il est content d’avoir ce que beaucoup veulent : être en rapport avec quelqu’un qui ne sait pas ce qu’il doit faire.» En outre, le porte-parole de l’Udp apprend que la présence de certains anciens collaborateurs de Jammeh dans le gouvernement de Barrow serait la conséquence d’un conseil de Macky Sall appliqué par le Président. «Faux», rétorque le camp du pouvoir. Leur présence dans le gouvernement, estime M. Niang, c’est de la volonté divine. Mais après tout, dit-il, il s’agit des fils du pays qui ont été chassés par Jammeh, parce qu’ils avaient refusé d’exécuter certaines demandes de ce dernier. Donc lui ne trouve aucun problème car, poursuit-il, ils sont compétents, ce sont des travailleurs. Ces personnalités occupent en fait des positions stratégiques qui ne sont pas des moindres ; il s’agit de ministères de souveraineté. Il y a le ministre des Finances et des affaires économiques Mambury Njie, le ministre des Affaires étrangères et des Gambiens de l’extérieur Momodou Tangara, le ministre de l’Intérieur Yankuba Sonko. Quant à un retour de Yahya Jammeh, exilé en Guinée Equatoriale après son éviction du pouvoir, pour l’opposant Almamy F. Tall, il s’agit de paroles en l’air. «C’est la preuve que le gouvernement est dirigé par un incompétent. Avec tout ce que Jammeh a fait dans ce pays, autoriser ses partisans à manifester pour son retour est une preuve de l’incompétence du gouvernement. C’est la preuve que Barrow ne sait pas diriger un pays. Même Jammeh n’y pense pas. C’est impossible. S’il revient, il aura affaire à nous» a-t-il craché. Jammeh ou pas, le parti au pouvoir se dit prêt à accueillir ses partisans en son sein. Pour la Présidentielle de 2021, le parti de Adama Barrow prédit déjà une réélection de leur candidat dès le 1er tour grâce à son bilan. En attendant cette bataille électorale, la tension reste latente à Banjul où les choses pourraient tourner au vinaigre à tout moment.

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