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Un mouvement de contestation marqué par des violences meurtrières et des centaines d’arrestations secoue l’Iran depuis maintenant six jours. Une crise sans précédent depuis les manifestations de 2009, alimentée par la situation économique du pays et exacerbée par la politique du Président Hassan Rohani, principale cible des manifestants.

Si le mouvement a débuté jeudi dernier à Machhad, il s’est rapidement propagé à travers tout le pays et concerne désormais une quarantaine de villes, dont la capitale, Téhéran, où plusieurs centaines de personnes ont été arrêtées. Les manifestations de ces derniers jours se sont essentiellement déroulées dans les villes de province, touchées de plein fouet par le chômage et les difficultés économiques. Ce qui motive en premier lieu cette grogne, c’est la situation économique que traverse l’Iran. Malgré son ralentissement depuis la levée des sanctions internationales, l’inflation s’élève encore à 10%. Le pays est frappé par un chômage élevé, 12,4%, selon les autorités, 16% à 18% officieusement. Un chômage qui touche plus d’un quart des jeunes et surtout les diplômés.

Austérité et détresse économique
«Il y a 800 mille nouveaux arrivants sur le marché du travail chaque année. 700 mille nouveaux diplômés de master chaque année. Et l’économie iranienne, dominée par le secteur public, est incapable de trouver un emploi à ces gens-là », souligne Thierry Coville, chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). «Il faut des réformes de long terme : privatiser, attirer l’investissement étranger, réformer les institutions…», estime ce spécialiste de l’Iran. Mais ce sont des réformes longues et compliquées à mettre en place. Les effets de la politique économique du Président Rohani tardent à se faire sentir et, à court terme, sa politique d’austérité n’arrange pas les choses. Il y a quelques semaines, il a annoncé la réduction des budgets sociaux et l’augmentation du prix des carburants. Pour une partie de la population iranienne, aux fins de mois difficiles, la facture est salée.

Manque de confiance
Ce budget d’austérité exacerbe le ressentiment et explique en partie l’aspect politique de cette contestation, avec la présence de slogans anti-régime et anti-Rohani dans les rassemblements, car à la colère liée à la situation économique, «d’autres griefs viennent immanquablement s’ajouter contre le pouvoir politique et même religieux», analyse l’avocat Ardavan Amir-Aslani, auteur de Iran, le retour de la Perse.
Ce spécialiste en géostratégie du Moyen-Orient rappelle qu’au-delà «de la détresse économique, de l’absence de progrès et de perspectives d’avenir», il y a aussi «un fort décalage entre une jeunesse connectée, ouverte sur le monde et un pouvoir monopolisé par des gérontocrates». Un décalage qui alimente le sentiment d’injustice sociale. Les manifestants «croient que le régime actuel n’est pas capable ou n’a pas de vraie volonté de résoudre leurs problèmes économiques et politiques et de combattre la corruption», estime le journaliste iranien Ahmed Parhizi. Une corruption «structurelle» qui est au cœur de ce «ras-le-bol» qui touche «toutes les classes et couches de la société iranienne», souligne Ardashir Amir Arjomand, un des porte-parole du mouvement vert qui avait manifesté pacifiquement en 2009. Une corruption qui mine depuis longtemps les relations entre la population et son élite. «Il y a un manque de confiance dans les institutions publiques. Le gouvernement doit rétablir cette confiance. Les gens ont l’impression que les deniers publics sont dépensés n’importe comment. Cela ressort à chaque fois», rappelle le chercheur à l’Iris Thierry Coville.

De profondes différences avec 2009
Ces rassemblements sont les plus importants depuis les manifestations de 2009 contre la réélection controversée du Président ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad, mais les deux mouvements n’ont pas grand-chose en commun. 2009 était avant tout une crise politique et, aujourd’hui, ce n’est pas la même population impliquée dans la contestation. «C’était la classe moyenne, éduquée et les étudiants qui défilaient à l’époque, avec des leaders clairement identifiés, résume Ardavan Amir-Aslani. Là c’est une révolte spontanée chez les déshérités, dans les milieux plus ruraux et populaires. Sans chef, sans mot d’ordre unique.» Une analyse que partage le chercheur Thierry Coville. «Les gens qui vont dans la rue sont ceux qui ne vont pas voter, estime-t-il. C’est un mouvement des villes moyennes, là où les jeunes sont au chômage et ont du mal à s’intégrer dans l’économie informelle, parce qu’il y a peu d’activités». Mais le chercheur de l’Iris n’exclut pas non plus qu’il y ait des électeurs déçus de Rohani parmi les protestataires. «Il y a aussi peut-être des manifestants qui sont de la classe moyenne, pas forcément très riches, mais qui ont voté. Et il y a une très nette déception chez eux par rapport à ce qu’ils perçoivent comme l’immobilisme de Rohani vis-à-vis de toutes ses promesses.»
Rfi

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