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Après son triomphe au 72e Festival de Cannes, Mati Diop a présenté hier au public sénégalais son film. Avant ce rendez-vous très attendu, la réalisatrice a fait face à la presse. Occasion pour elle d’évoquer plusieurs questions qui l’habitent, mais aussi qui donnent de la puissance au film. L’utili­sa­tion du wolof au risque de compromettre la recherche de financement, l’irruption du fantastique, la recherche effrénée du personnage principal, autant de singularité dans l’aventure que Mati Diop a partagée, entourée de l’équipe du film.

Première au Grand Théâtre
Un rendez-vous symboliquement très chargé qui est d’abord la rencontre entre le film et un premier public. Il se trouve que ce premier public est sénégalais. Et comme j’ai choisi délibérément de tourner le film ici, avec et pour le Sénégal, c’est symboliquement important que la première se passe ici. Le choix du wolof dans ce film était pour moi une affirmation capitale dans le paysage cinématographique mon­dial. J’ai vraiment eu besoin et envie de redonner, de réattribuer le wolof au Sénégal. Ça me perturbe profondément de voir des films tournés par des Sénégalais ici, au Sénégal, en français. C’est pour moi la preuve d’un profond dysfonctionnement et d’une perturbation du rapport à soi-même, à sa langue, à son passé et du coup à son futur. Pour rien au monde je n’aurai renoncé au wolof dans ce film.

Fantastique
Bien avant de décider que le film se placerait du point de vue d’une jeune fille, et d’un groupe de jeunes filles restées derrière ceux qu’elles aiment et qui partent en mer, je savais que pour moi, écrire un film sur cette jeunesse disparue impliquait d’écrire un film de fantômes. Déjà dans Atlantiques, le court métrage, Serigne, le jeune homme qui nous raconte son voyage en mer, a confié son désarroi, son sentiment d’échec, son obsession absolue de vouloir retourner. Serigne ne cessait de me dire qu’il était devant moi, qu’il me parlait, mais qu’il n’était plus là parce qu’il était brisé par ce voyage qu’il avait fait. Et il m’a dit : «Tu sais Mati, quand on décide de partir à l’océan, c’est qu’on est déjà mort.» C’est vraiment cette phrase qui a été un des déclencheurs forts de ce long métrage. Et puis, dans ce film, il y a sa sœur Astou que j’ai filmée 6 à 9 mois après aux funérailles de son frère. Elle ne parlait pas, elle regardait la caméra et c’est cette jeune fille-là qui a fait naître le personnage de Ada. Je me suis dit que c’est elle que j’avais envie d’entendre raconter l’histoire, et que derrière ces garçons disparus en mer, il y avait aussi ces jeunes filles encore plus invisibles, mais pourtant vivantes, et que c’est sans doute avec elles que je pourrai parler mieux de ce qui s’est passé durant ces années-là. Le fantastique me semblait le prisme, la forme la plus pertinente pour prendre plus de recul et de distance pour aborder une situation qui a été tellement trahie, abimée par les médias de masse, qu’il fallait vraiment que la forme permette d’aborder cette question de manière nouvelle, d’essayer de revenir à l’essence du drame qui, à mon avis, s’est perdu entre 2000 et 2019.

Casting sauvage
J’ai fait 4 courts métrages et ce long. Et j’ai systématiquement travaillé avec des amateurs. C’est une pratique à laquelle je reste fidèle. Et puis, c’est quelque chose que faisait aussi mon oncle Djibril Diop Mambety. (…) Je pense que c’est moins des acteurs que des personnes que j’ai envie de filmer. Pour ce projet-là, je doutais assez fort que j’allais trouver parmi les acteurs qui jouaient dans les séries ou au Théâtre Sorano ce que je cherchais. (…) Au niveau du jeu, dans les séries, c’est sûr que ça ne correspondait pas du tout à ce que je cherchais, voire l’antithèse de ce que je cherchais. J’ai choisi le casting sauvage, ce qui représentait un défi immense, surtout pour deux personnages, les rôles de Ada et de Issa. Mais toute l’équipe me disait qu’il allait être particulièrement difficile de trouver ici, dans la banlieue de Dakar, une fille de 18 ans qui accepte de jouer ce rôle, ces scènes d’amour, ces scènes de baiser, cette sensualité assumée. Il y a aussi le personnage de Issa, l’inspecteur possédé par Souleiman. Je savais que même pour un acteur professionnel, c’est un rôle extrêmement difficile à jouer, parce que c’est un vrai rôle de composition. Il fallait être crédible en tant qu’inspecteur. (…) Au final, j’ai compris que c’était à moi de les trouver, que le film répondait à cette nécessité-là et chacun d’eux, je les ai trouvés à des endroits différents. Par exemple, Souleiman, je suis allée le chercher sur un chantier parce que j’ai besoin que les personnes qui vont jouer les rôles soient en phase avec les personnages qu’ils vont défendre. C’est une dimension documentaire du casting où j’ai besoin que les acteurs jouent leur propre vie et participent à la mise en scène. Celle que j’ai mis le plus de temps à trouver, c’est Ada parce que je cherchais quelque chose de tellement rare. Je cherchais une jeune fille noire. J’insiste parce que j’ai été subtilement encouragée à certains moments à chercher une fille moins noire que ce que je voulais. (…) Il fallait qu’elle soit noire, on est au Sénégal, le film va être en wolof ; donc il faut que les personnages soient noirs. J’ai trouvé Mama Sané au moment où je ne la cherchais plus. Un jour, j’étais en repérage avec Fabacary (conseiller artistique) et Oumar Sall (chef décorateur). Je me baladais le long des rails et je vois une jeune fille qui sort d’une maison et ré-rentre chez elle. Je l’ai vue quelques seconde, mais je me suis dit, «cette fille-là, elle a exactement l’âge de Ada». Au-delà de la chance, c’est le destin. Il n’y avait qu’une seule personne qui pouvait jouer ce rôle et c’est Mama Sané.

Racines léboues
Durant mon enfance et mon adolescence, mon père (le musicien Wasis Diop) m’a assez peu parlé de l’histoire des Lébous. Je sais que nous sommes Lébous. C’est quelque chose qui fait partie de moi. De quelle manière ? Je ne sais pas. Le film en est une de ses manifestations. Je suis léboue par mon père, sans vraiment maîtriser les tenants et aboutissants de cet héritage.

Scènes d’amour dans le film
Le film va passer à la télévision. Tv5 Monde et Canal+ sont partenaires. Il n’est pas du tout question de modifier quoi que ce soit. Personne ne nous le demandera non plus, je crois. Et ça ne se fera pas. Il n’y a pas de polémique pour le moment. Attendons de voir comment le film sera reçu par la presse et le public ! Je sais très bien ce que j’ai écrit, ce que j’ai tourné. Les acteurs aussi et on l’assume fortement. J’ai réinterrogé Mama Sané à ce sujet. C’est une discussion entre elle et moi qui existe depuis le premier jour. Parce que celle qui s’expose le plus, c’est elle. Les impacts sont aussi sur sa vie. Je m’assure vraiment qu’elle sait ce qu’elle fait et où elle se trouve. Je ne vais pas parler en son nom, mais je me permets de dire des choses qu’elle m’a dites. Quant aux scènes d’amour et de baiser qu’elle a tournées, il y a quelques jours, j’ai pris le temps de parler de tout ça et de comment elle se sentait par rapport à tout ça. Et J’ai été impressionnée par sa force de caractère. Elle nous a dit, droit dans les yeux, qu’elle assumait ce qu’elle avait fait et qu’elle était prête à répondre aux questions.

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