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…Je suis enfin au cimetière de Thiawlène, aux côtés de ma mère, de ma famille et de mes amis….
Je suis envahi par le souvenir. Les images de la cérémonie de levée de corps à l’hôpital principal et de la prière mortuaire à la mosquée de Mérina me replongent dans ce que fut ma vie.
La cérémonie de levée de corps organisée hier à 15h fut grandiose. C’est jour de Tabaski mais la foule est impressionnante. L’émotion sincère. Les témoignages et discours élogieux. J’ai compris alors que ma vie n’avait pas été vaine. Ces visages me sont familiers. Ils représentent ma famille, mes amis, mes alliés, le temporel, le spirituel, mes compagnons de combats et de vie….
J’écoute avec attention les mots des orateurs…
Dans la voix de chacun, je ressentais une peine et une infinie tristesse. J’ai une histoire personnelle avec chacun d’entre eux ou avec l’institution qu’ils incarnent.
Tout d’abord, mon ami El Hadj Mansour Mbaye. Je le connais depuis toujours. Homme de conviction et de fidélité, montreur de conduite et homme de compromis utile, il est témoin et acteur de tous les évènements qui ont rythmé la vie politique et sociale du pays. Il représente le Sénégal dans ce qu’il est d’éternel.
A l’évocation de son nom et de son parcours, je ne peux m’empêcher d’avoir une pensée pour Serigne Cheikh Tidiane Sy Al Makhtoum et pour Serigne Abdoul Aziz Sy Al Amine. L’image qui orne le salon de mon domicile et sur laquelle nous sommes tous les trois, jeunes quadras, atteste de l’ancienneté et de la profondeur de nos liens. J’ai partagé des moments privilégiés avec Serigne Cheikh. Un homme de Dieu, c’est connu. Mais aussi un immense intellectuel, un homme de culture, un entrepreneur hors pair, d’une élégance et d’un raffinement rares. Serigne Abdou est son prolongement.
Je suis touché par l’émotion sincère de mon jeune confrère et neveu Papa Alassane Ndir. Ses mots à mon endroit sont généreux et empreints de respect ; ils racontent l’histoire de notre corporation et ses évolutions (l’Ordre National des Experts et Evaluateurs Agréés du Sénégal, qu’il préside avec efficacité et responsabilité). J’ai choisi ce métier à un moment où il était presque méconnu au Sénégal. J’y ai éprouvé mes compétences de juriste d’affaires et de maritimiste. Il m’a donné énormément de satisfaction et une indépendance économique qui, dans notre contexte, libère l’homme politique et le préserve du statut d’homme-lige.
Je m’y suis fait des amis, côtoyé de remarquables magistrats et rencontré de brillants avocats. Mais surtout, j’ai eu le privilège de former et de travailler avec de jeunes compatriotes, aujourd’hui des experts de très grande qualité, connus et reconnus. J’ai toujours été exigeant à leur égard et attentif à la qualité des rapports
qu’ils rédigeaient ; l’écriture était élevée en art et la cohérence du raisonnement en science.
Je suis heureux de les voir aujourd’hui professionnels accomplis, experts consultés et écoutés. Je mesure la fierté d’avoir été choisi pour assurer la présidence d’honneur de cette association.
Le discours de mon frère Assane Masson Diop, au nom de l’association pour la commémoration du 26 août 1958 «les porteurs de pancartes», me remplit de bonheur. Chacun de mes compagnons aurait pu prononcer ces mots. Ils ont incarné les valeurs du Sénégal lorsqu’il était en proie au doute et au renoncement. Des femmes et des hommes qui se sont dressés à leur façon, chacun à sa manière, face à l’injustice, face à l’abandon.
A tous mes compagnons porteurs de pancartes, j’adresse un salut fraternel et reconnaissant. J’ai été honoré de leur confiance. Ils sont le symbole de la fraternité. La fraternité pour la condition humaine.
Par leur exemple, ils seront, à jamais, au Panthéon de l’histoire de notre pays et de l’Afrique. Mais la fraternité crée des devoirs et le premier d’entre eux est la sincérité. Je veux donc leur dire qu’ils ont, aujourd’hui, la responsabilité de porter cette histoire et de transmettre le legs. Ils doivent la faire connaître, la faire enseigner et permettre à chaque génération d’assumer sa part de liberté et de dignité.
Mon jeune frère Daouda Niang, maire de Rufisque, fut à la hauteur de la cérémonie. Comme toujours. Son témoignage exprime un attachement profond et sincère à mon égard ; il a toujours accepté mon privilège d’aînesse en dépit des divergences politiques mineures qui ne pouvaient manquer de survenir ici et là. Son humilité, sa culture de loyauté et son éthique républicaine légitiment sa position de premier magistrat de la ville de Rufisque, qu’il préside avec discernement et responsabilité.
Je suis saisi au plus profond de mon âme par l’intense émotion de mon neveu Seydou Diouf. L’instant était insoutenable. Prononcer ces mots devant ma dépouille lui était insupportable. Il lui a fallu l’insistance et le soutien fraternel de mon fils afin qu’il délivra son message. Le témoignage est filial. Le récit qu’il fait de notre relation personnelle, professionnelle et politique est à la hauteur de l’intensité de nos riches liens. Je l’ai vu naître et nous ne nous sommes jamais quittés. Sa mère est ma sœur ; institutrice de la grande époque, femme distinguée et intelligente, elle a accompagné mes premiers combats politiques à Rufisque.
J’ai assuré la formation intellectuelle et politique de Seydou. Une formation difficile, éprouvante. Il a tenu. Il a appris et il continuera d’apprendre.
Je l’ai toujours placé à mes côtés dès ses humanités terminées ; successivement à la mairie de Rufisque et au Conseil de la République. De longues années
d’observation, d’apprentissage, de mises en situation et d’assumation de responsabilités. Je l’ai présenté à mes amis d’ici et d’ailleurs, recommandé à mes alliés politiques et, au final, je lui ai transmis le Ppc afin qu’il continue le combat et qu’il défende nos engagements républicains, dans l’ouverture et le respect de la différence et de la dignité de chacun.
Debout à ses côtés, je mesure la peine infinie de mon fils Abdou Mbow. Un fils dont l’affection, la sollicitude, le respect et la fidélité à l’égard de ma personne sont reconnus par tous ; mes prières l’accompagnent dans la voie qu’il s’est choisie. Sa formation politique exigeante, son courage et sa culture de loyauté seront ses meilleures armes. Envoyé par le chef de l’Etat, l’histoire retiendra qu’il fut l’un des derniers à me visiter, en compagnie de mon neveu, le ministre de l’Intérieur Abdou­laye Daouda Diallo. C’est un signe.
Les paroles et prières formulées par Serigne Abdoul Lahat Diakhaté, chef de village de Touba-Mosquée, sont profondes. Ce sont celles d’un neveu dont la présence ici, et dans cette posture, s’explique par mon appartenance à la communauté mouride et mon allégeance à Serigne Touba, Khadimou Rassoul.
Mon père Madické Diop, né en 1890, fut un contemporain de Serigne Touba. Il a consacré sa vie à la terre du Baol et au respect strict des préceptes du mouridisme. J’ai hérité de lui cette endurance du paysan qu’il était et qui force le respect ; surtout dans ces territoires quasi abandonnés où l’on avait le sentiment que le temps s’était figé et que la vie s’était retirée. Il m’avait aussi transmis cette conviction, forte, que dans la vie, comme le soutenait d’ailleurs Mandela, «l’honnêteté, la sincérité, la simplicité, l’humilité, la générosité, l’absence de vanité et la capacité à servir les autres sont les véritables fondations de notre vie spirituelle».
Lahat lui est le fils de mon ami et marabout Serigne Cheikh Diakhaté Ibn Serigne Amsatou Diakhaté Ibn Serigne Modou Asta Diakhaté. Il a grandi auprès de son illustre oncle et homonyme Serigne Abdou Lahat Mbacké, et nul n’ignore les liens de sang, d’affection et de spiritualité entre le 3ème Khalife général des mourides, Serigne Souhaïbou Mbacké, Serigne Saliou Mbacké et Serigne Cheikh Diakhaté. C’est par cette porte que je fis allégeance à Khadimou Rassoul et à son illustre descendance.
Bien que très jeune à l’époque, Lahat est témoin de ma fusion avec son père, Serigne Cheikh Diakhaté, et de ma très grande proximité avec Serigne Abdou Lahat Mbacké qui m’a éclairé, guidé et soutenu (Zahir Ak Batine). C’est lui qui demanda à Serigne Cheikh de m’assister et de m’accompagner, sous son autorité. Rien de ce qui m’arriva ne leur est étranger.
J’étais fasciné par l’exceptionnelle dimension spirituelle de Cheikh Abdou Lahat et par sa très grande maîtrise des problématiques du monde contemporain. Homme de Dieu accompli, il a assumé, dans son entièreté, l’inestimable privilège d’être un continuateur de l’œuvre de Khadimou Rassoul. Homme de pensée féconde, il était
également législateur, montreur de conduite, orateur hors pair et, bien sûr, bâtisseur infatigable.
Il m’a inspiré. Ses conseils et recommandations ont donné sens à ma vie. Ses prières et celles de Serigne Cheikh Diakhaté m’ont éclairé le chemin surtout dans les batailles politiques locales de l’époque, où détenir la majorité des suffrages ne garantissait pas nécessairement la victoire. Je sais ce que je leur dois.
Le rôle de Serigne Saliou Mbacké dans ma toute première nomination à la tête du Conseil de la République par le Président Abdoulaye Wade, à qui je rends hommage, procède de ce lien. Serigne Abdou Lahat Diakhaté, aujourd’hui, est le prolongement de cette histoire.
Les mots de mon fils sont justes. Il sait, comme personne, ce que je fus et ce que je ressentis. Il sait que ma vie n’a pas été simple, mais il sait surtout que rien ne m’a été donné. J’ai tout arraché, tout conquis. Il sait également mon attachement aux gens et à la République. Je sais qu’il sera à la hauteur du legs.
Le président de la République, Macky Sall, est venu donner éclat et solennité à cette cérémonie. Nul n’ignore l’estime, la constance et la bienveillance dont il a toujours fait montre à mon endroit.
Il a aujourd’hui le privilège et la responsabilité de présider la République. L’homme d’Etat, et il l’incarne et le consacre, c’est une conviction, une cohérence, une vision et des engagements. Il les a portés et défendus. Il n’a pas trahi la promesse républicaine.
Je sais l’exigence et la complexité de sa mission, la dureté de la tâche. Mais je sais aussi qu’il travaille, sans relâche, à la construction d’une Nation prospère et réconciliée avec elle-même. Il n’est pas là par hasard.
J’ai eu le privilège de partager des moments de grande convivialité avec lui et j’ai toujours vu un homme d’une délicate attention à tous les sens du terme ; avec à la fois un charisme qui impose le respect et la simplicité des gens vraiment distingués. Et toujours un mot pour élever, légitimer, réconforter, rapprocher ; bref, un intérêt sincère pour la personne qu’il rencontre.
Je lui suis infiniment reconnaissant de s’être déplacé pour me rendre hommage, entouré des plus hautes autorités de la République.
Dans cette foule rassemblée devant lui et autour de ma famille, je vois des amis, des sœurs, frères, nièces, neveux, des compagnons de lutte, mes parents de Rufisque et d’ailleurs, des hommes et des femmes de presse, la famille judiciaire, mes camarades de l’Université Cheikh Anta Diop, des autorités religieuses, chrétiennes et musulmanes, des personnalités politiques du pouvoir comme de l’opposition, des entrepreneurs, des étudiants.
Je vois le Sénégal dans ce qu’il est de grand et d’éternel.
Ce Sénégal-là, je l’ai rencontré. Je l’ai sillonné, je l’ai parcouru. Je le connais. Il est débordant d’énergie, de vitalité, de talent, de générosité, et il ne s’est jamais résigné ; car nous savons tous, comme Hugo, que «ceux qui vivent sont ceux qui luttent».
Ceux qui vivent sont aussi ceux qui essayent, qui entreprennent, qui travaillent, qui créent de la richesse et qui font de la solidarité le dernier rempart contre la stigmatisation, le mépris et l’exclusion. Nos foyers restent encore les lieux d’affirmation et de protection de la dignité des individus mais aussi d’amélioration de la condition humaine, dans le respect de nos traditions et de notre africanité.
Là sont nos combats. Combat contre la réduction des inégalités, la précarité des situations, la fatalité, le mépris, l’exclusion sous toutes ses formes mais aussi combat pour la justice sociale, l’égalité des chances, la primauté de l’Etat de droit, la protection de ceux qui se battent, qu’ils soient faibles ou puissants, la promotion du mérite. Combat pour un Sénégal retrouvé, rassemblé et confiant. Bonaparte nous avait prévenus : «Ce sont presque toujours des combats qui sauvent les républiques et des débats qui les perdent.» Nous avons tant de défis et si peu de temps.
La prière mortuaire à la mosquée de Mérina fut un moment d’une exceptionnelle ferveur. Le peuple de Rufisque est là.
Je suis né le 15 janvier 1934, à Rufisque, dans ce quartier de Mérina. Fils unique d’une mère, Adja Thiaba Diop, née elle-même à Rufisque en 1898. C’est dans ce quartier, et dans cette ville, que j’effectuais mes premiers pas. Une époque difficile ; une époque d’indigence et de raréfaction de tout.
Le combat de ma mère et son sacrifice m’ont marqué à jamais. Ils ont forgé mon caractère et mes convictions d’adulte. J’admirais tout de cette femme : sa dignité dans l’indigence, son culte du travail, l’acceptation de la pénibilité de ce travail et la nécessité de «viser haut et rester debout, en toutes circonstances» pour reprendre l’expression du Général De Gaulle.
Son combat, c’était aussi celui de l’émancipation, de l’enrichissement culturel. Comme Baudelaire, elle avait la conviction que «le meilleur témoignage que nous puissions donner de notre dignité, c’est la culture». Elle accepta donc de m’inscrire à «l’école française» et se priva, par la même occasion, de la maigre aide qu’elle pouvait obtenir de ce fils qu’elle avait tant attendu mais qu’elle voyait déjà au plus haut de l’échelle sociale grâce à l’instruction.
L’école a donc été ma source de vie. L’école, c’est d’abord la marque que nos maîtres ont laissée sur nous. Je pense donc à tous ces enseignants, de l’école primaire à l’Université, qui ont réussi à éveiller les capacités et les talents d’un élève qui ne les imaginait pas forcément en lui ; je pense à tous ces remarquables enseignants qui ont le sens de leur mission.
Je me souviens. Pour l’essentiel, je les admirais, je les respectais. Ils avaient l’estime de tous. Ils comptaient dans la cité. Autres temps. Autres mœurs.
Je sais ce qu’ils ont apporté à ce pays et au continent africain ; je sais l’exigence et l’exemplarité de leur mission.
L’école de la République a façonné les trajectoires et changé la vie de nombre de nos concitoyens.
C’est cette école qui doit permettre à tous d’être à armes égales dans l’accès à la réussite intellectuelle et sociale. Elle doit garantir à chacun que son avenir ne sera pas déterminé par l’aisance économique ou l’indigence de ses parents. Elle doit prendre en compte l’inégalité des situations et des handicaps sociaux qui empêchent les talents de se révéler.
L’école doit rester l’espace de tous les possibles, lieu des ascensions fulgurantes, lieu de la conquête des responsabilités, lieu de la confiance retrouvée, lieu de progrès et d’espérance.
C’est ce lieu, qui permit à un enfant orphelin de père, élevé par une mère pauvre, sourde et illettrée, de devenir un Prix Nobel de littérature. Il s’appelait Albert Camus et, après avoir reçu son prix, il écrivit en ces termes à son instituteur, M. Germain :
«Ma première pensée après ma mère a été pour vous. Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j’étais, sans votre enseignement, sans votre exemple, rien de tout cela ne me serait arrivé.»
Pour ma part, j’ai toujours éprouvé une grande fierté chaque fois qu’au hasard d’une rencontre, je recevais les témoignages et remerciements de compatriotes que j’avais accompagnés dans leurs études. J’étais alors président de la commission éducation de la grande Commune de Dakar et j’avais la responsabilité des bourses d’études, notamment à l’étranger. Des centaines de nos compatriotes en bénéficièrent. Pour l’essentiel, je ne les connaissais pas et ils n’avaient fait l’objet d’aucune recommandation. Autres temps. Autres réalités.
L’école c’est aussi l’espace de la confiance restaurée, l’espace des maîtres réhabilités, réarmés ; des maîtres conscients de leur rôle et de leur responsabilité de ne laisser aucun talent en friche. Elle ne consacrera pas l’uniformité, ni le nivellement des talents, encore moins la fin des efforts mais elle donnera à chacun les moyens de s’accomplir et d’espérer dans ce qu’il a de singulier et d’universel.
L’école de la République, c’est aussi des élèves et étudiants qui savent ce que l’éducation permet et ce qu’elle autorise ; ce que l’instruction permet d’affranchir, ce qu’elle consacre comme espérance et épanouissement.
Nous savons tous également ce qu’elle apporte d’agitation et de résonnance ; mais cela, c’est le rythme de la jeunesse et comme le soutenait René Char «celui qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience».
C’est une responsabilité individuelle et collective que de contribuer à la consolidation de cette école où chaque acteur (pouvoirs publics, acteurs privés, enseignants, parents, étudiants et élèves) doit assumer sa part d’héritage, de responsabilité et d’avenir.
Ma mère a assumé sa part. Je pense donc à sa fierté légitime lorsque, en 1948, je réussissais au certificat d’études et au concours d’entrée en sixième, après tant d’années d’éducation, de leçons de vie et de sacrifice. Je mesure également sa fierté lorsque, bien plus tard, sur les conseils de mon maître, le Président Senghor, je repris le chemin de l’université en compagnie de camarades bien plus jeunes (le président Badio Camara, le Premier ministre Mamadou Lamine Loum, le Professeur Babacar Kanté, Me Mayacine Tounkara pour ne citer que ceux-là). Elle savait, pour reprendre Mandela, que «l’éducation est l’arme la plus puissante pour changer le monde».
La mission d’une mère ne s’achève jamais. Aucune personne ni aucune institution ne pourra se substituer à elle. Ses enseignements constituent les guides, les repères et les sentinelles de ma trajectoire. Qu’elle trouve ici l’expression de ma profonde reconnaissance et mon immense respect.
Je suis donc heureux et apaisé de prendre place à ses côtés au cimetière de Thiawlène. J’exprime ma profonde gratitude à tous ceux qui m’y ont accompagné, à pieds, depuis la mosquée de Mérina, mon quartier natal. Quartier historique d’une ville, Rufisque, qui ne l’est pas moins. Une ville d’histoire, de culture, de passion et de combats.
Les visages de ces milliers de personnes présentes à la prière mortuaire me sont familiers. Ils expriment une émotion sincère, une peine infinie. Ils racontent surtout des moments de fraternité, de joie, de résilience et de partage. Le souvenir me revient, une nouvelle fois. Je revois ces femmes de Rufisque courir derrière le cortège funèbre, inconsolables, désemparées.
Elles m’ont suivi lorsque rien n’était acquis. Elles m’ont accompagné dans les moments difficiles sans gémir, sans se plaindre. Elles ont participé à toutes les batailles et célébré, avec moi, toutes les victoires. Elles ne m’ont jamais abandonné. Elles m’ont permis de ne jamais trahir la promesse populaire. Leur souvenir entre ici comme témoignage de grâce, de loyauté et de vertu. La fidélité et l’affection profonde de ma sœur Khar Mbaye Madiaga en sont la parfaite illustration.
Elles représentent toutes les femmes du Sénégal. Elles sont de Rufisque. Cette ville m’a tout donné. Je lui ai consacré mon temps, mon énergie et j’ai partagé avec ses
fils et ses filles ce que Dieu m’a donné au détriment, très souvent, de mes propres obligations familiales.
C’était mon devoir. Je ne regrette rien. J’avais conscience de la chance que j’avais et de la responsabilité qui était la mienne. «Dans la vie, on ne fait pas toujours ce que l’on veut mais on est responsable de ce que l’on est» ; Sartre avait probablement raison.
Mon fils sait que je n’ai laissé aucune fortune. Mais il sait aussi ce que je lui ai légué et, en définitive, l’héritage qu’il porte. Il sait que j’ai toujours préféré les gens à l’argent. Toute ma vie, je me suis employé à être au service de mes concitoyens. Je me suis enrichi à leur contact ; je les ai écoutés, accompagnés sans jamais me lasser.
Je n’ignore rien de leurs craintes, de leurs interrogations, de leurs souffrances mais aussi de leur volonté de s’en sortir et de réussir.
Ils savent, en définitive, que l’histoire n’est pas une addition de fatalités successives et que la lenteur des accomplissements ne saurait altérer l’invincible espoir de l’Homme.
Demain, cérémonie du 3ème jour, un ultime hommage me sera rendu devant mon domicile de Mérina en présence du président de la République, des parents, amis, alliés et du peuple de Rufisque. Je prendrai à nouveau la parole…

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