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Les instituts de mémorisation du saint Coran, communément appelés «daaras» au Sénégal, foisonnent dans le pays, en particulier dans Dakar et sa banlieue.  Ces écoles continuent de former par milliers de jeunes garçons et filles qui arrivent à mémoriser le livre saint au bout de quelques années. Prétextant le retour du champion mondial de récital de Coran, Mouhamed Moudjtaba Diallo, Le Quotidien a sillonné certains daaras qui sont de véritables fabriques d’érudits. De Dakar à Mbour, les problèmes, à savoir la modicité des mensualités, la prise en charge de cas sociaux et l’exiguïté des internats, plombent ces madrasas qui connaissent néanmoins de véritables succès. Et Mouhamed Moudjtaba Diallo en est le symbole après son sacre en Malaisie.

En 2017, le drapeau sénégalais a flotté sur le toit du monde musulman. Mouhamed Mou­djtaba Diallo a été sacré champion du monde au Concours international de récital de Coran organisé en Malaisie. C’est un pur produit du daara qui a été fêté comme un champion du monde par un pays qui a souvent préféré mettre l’accent sur le revers de la médaille de l’enseignement coranique. Loin de cette image de talibés déguenillés, errant dans les rues de Dakar comme des damnés, il existe une race de formateurs qui suent pour former des érudits.
Aujourd’hui, ces écoles coraniques foisonnent à Dakar et sa banlieue. Et aussi à l’intérieur du pays. Du nord au sud, de l’est à l’ouest même dans les villages les plus reculés, des daaras y sont construits. Dans ces écoles destinées à la mémorisation du saint Coran, il y a des centaines voire des milliers de Mouhamed à travers le pays. Le daara Aïcha Oumoul Mouminine pour l’éducation islamique des jeunes filles en est un exemple parmi tant d’autres. Il est niché dans le populeux quartier de Grand Yoff à Dakar. La localisation des lieux n’a pas été un exercice difficile pour nous. La première personne rencontrée nous a montré du doigt le chemin qui mène à l’école. Entre l’établissement et l’hôpital général de Grand Yoff (Hoggy, ex Cteo), pas besoin de prendre un moyen de transport même s’il y a un peu de distance. En clair, il est situé à quelques mètres du garage de la compagnie de transport Al Azhar bien connu des Sénégalais. En ce dernier samedi avant la Korité, c’est l’effervescence dans les rues de la capitale sénégalaise.
La ville vit au rythme des embouteillages. La chaleur de ces derniers jours du mois de ramadan met à rude épreuve  les nerfs des jeûneurs. Depuis la rue Bignona, du nom d’une ville du sud du pays, on aperçoit un bâtiment en carreau aux couleurs vert et blanc. C’est une route sablonneuse qui mène à la bâtisse. L’entrée est grandement ouverte, faute de portail. A l’intérieur, des cars de transport d’élèves sont stationnés. Le lieu baigne dans un silence cathédral. Ce qui frappe à l’œil de prime à bord, c’est la propreté de la cour. Dans l’espace vert, le drapeau national flotte. A côté, deux cocotiers plantés devant la porte menant à la direction ornent le décor. Habillées en tenue verte, des jeunes filles discutent calmement sous le soleil. Dans le bureau de la surveillante, une pile de documents est rangée sur la table, un ordinateur et une imprimante. Tout près, une armoire contenant des manuels scolaires complète l’environnement. Autour de Rokhyatou Souleymane Guèye, une discussion sur le croissant lunaire enfièvre les enseignants. Chacun y va de son interprétation et de son commentaire. Après leur départ, Rokhyatou, voilée, très posée, derrière son bureau, revient sur les difficultés du daara, sa genèse, les résultats etc. Ouvert aux Parcelles Assainies le 3 octobre 1996, le Daara Aïcha Oumoul Mouminine a aujourd’hui un effectif qui avoisine les 1 500 élèves. En effet, c’est en 2005 que le transfert vers Grand-Yoff de la direction générale, de l’internat et de l’école franco-arabe a été opéré. L’internat qui compte actuellement 600 pensionnaires est doté d’une infirmerie, d’une cuisine, d’une salle informatique, d’une mosquée et d’un espace libre pour prendre de l’air. Au-delà de l’internat, il y a aussi le jardin d’enfant, l’annexe internat et le daara externe qui sont logés dans les anciens locaux aux Parcelles Assainies. Selon la dame, les mensualités varient en fonction des niveaux d’études. Pour la maternelle, elle est de 10 mille francs Cfa, 37 mille et 12 mille francs Cfa respectivement pour l’internat et le daara externe. Consciente qu’il existe aussi des cas sociaux, Adja Binta Thiaw, directrice de l’établissement, a ouvert ses portes aux fils des démunis et aux orphelins. D’autres sont exempts de tout paiement. Et certains payent moins par rapport aux autres. Selon Rokhya­tou Souleymane Guèye, avec ses «maigres moyens» issus des mensualités et de l’appui de bonnes volontés qui viennent de façon sporadique, des restauratrices sont engagées pour assurer les 3 repas quotidiens. Elle dit : «Nous sommes confrontées à des difficultés. Parce que souvent les dépenses sont supérieures aux recettes. Les salles de classe font office de dortoir pour l’internat. Il nous faut aussi assurer la prise en charge des 160 employés. On souhaite également finir la construction pour séparer les chambres des classes.» Ainsi résume-t-elle les problèmes auxquels l’établissement fait face. Malgré toutes ces difficultés, le daara fait des résultats probants. A titre d’exemple, Sokhna Ndombour Sène, qui avait remporté le 3ème  prix en 2015 du Con­cours international de récital de Coran de Malaisie, était pensionnaire du Daara Aïcha Oumoul Mouminine. D’ail­leurs, récemment elle a été reçue en même temps avec Mame Diarra, classée cette année 3ème, et Mouhamed Moudjtaba Diallo, le champion. En plus des enseignements pour les enfants, dit Rokhya­tou, des cours hebdomadaires gratuits sont organisés pour les femmes adultes. D’après elle, ces dames sont issues de toutes les couches de la société. Aujourd’hui, le daara peut se targuer d’avoir permis à près de 1 000 jeunes filles de mémoriser le Coran. Elles portent désormais le titre de Sokhna et disposent d’un diplôme. Cette année, pour la première fois, cette école franco-arabe a des candidates en classe de Terminale S2 et L’ au Baccalauréat général. En attendant la fin de l’examen, les responsables du daara qui porte le nom de l’épouse du Prophète Mohamed (Psl) égrènent leur chapelet pour la réussite de leurs candidates.

Les salles de classe transformées en dortoirs
Non loin de là, dans la banlieue dakaroise et plus précisément à Fass Mbao, oustaz Abdourahmane Gakou formate 170 potaches dans son daara. Du terminus 54 des bus Tata, il faut emprunter la rue appelée Tally carreau pour se rendre au Daara Abdoul Karim Sall. Sur la façade de la maison est écrit en bleu le nom du centre en français et en arabe. Après avoir ajouté quelques rangs en haut, le propriétaire a laissé les travaux en abandon, faute de moyens. Au rez-de-chaussée, une salle est transformée en lieu de prière. A la tombée de la nuit, les salles de classe deviennent les dortoirs. Comme ailleurs, le retard souvent noté dans le paiement des mensualités et la prise en charge de nombreux cas sociaux constituent le plus gros soucis de Abdourahmane Gakou. A cela s’ajoutent les factures d’électricité et d’eau. Selon lui, il faut aussi les moyens pour procéder presque tous les mois à la vidange de la fosse. Face à «cette souffrance», M. Gakou  demande de l’aide auprès des autorités étatiques et de toutes les bonnes volontés.

«Je tends ma main à tous ceux qui peuvent soutenir ce daara moderne, à commencer par l’Etat»
Après Dakar, cap sur Mbour. La Petite Côte s’est réveillée ce matin sous la pluie. Le ciel a ouvert ses vannes jusqu’en milieu de journée. Les quelques rares personnes aperçues à l’entrée de Mbour ont cherché refuge à la station d’essence. «Chez Wagué», tout Malicounda ou presque connaît cette maison. Après quelques minutes de course, le chauffeur indique de la main la vaste bâtisse de couleur jaune avec ses deux minarets qui surplombent la ville. La maison fait face à un terrain de jeu. Tout autour de la cour, des manguiers et fleurs ont été plantés pour embellir l’endroit. Aujourd’hui, à cause de la pluie qui s’abat sur la ville, tout le monde est terré chez lui. A la résidence du Centre islamique moderne Cheikh Abdoulaye Ba (Cimcab), le maître des lieux est assis dans son salon en compagnie d’un ami. Ab­doulaye Mohammad Wa­gué, directeur du centre, y vit avec sa famille. Ce grand bâtiment construit sur un espace de 1 200 m2 abrite le Daara Cimcab. Le dortoir des élèves, séparé de la résidence par une porte, est constitué de 6 chambres et 5 toilettes.
Dans le même périmètre, il y a aussi une mosquée qui accueille les prières du vendredi. Conscient que là où il y a âme, il y a aussi la mort, oustaz (maître coranique) comme l’appellent affectueusement ses élèves, a également mis en place une morgue. Une portion de la grande cour est réservée aux ablutions. L’espace sur la terrasse dédiée aux réunions. Le petit jardin des élèves, la bibliothèque, les deux petits dépôts pour le matériel du lieu de culte font aussi partie du décor. Pour parer à d’éventuelles coupures d’électricité et d’eau, M. Wagué s’alimente au solaire et dispose un groupe électrogène, un réservoir d’eau d’une capacité de 1 000 litres et une pompe mécanique. Ici, c’est un daara moderne au vrai sens du terme. Toutes les commodités y sont ou presque. Les gamins sont sous la surveillance du Serigne Daara comme on dit. Ils s’habillent en tenue correcte. Les habits sales et déchirés, pieds nus, sébiles ne sont pas les bienvenus chez Wagué.
Il y a 5 ans, le Centre islamique moderne Cheikh Abdoulaye Ba ouvrait ses portes avec à la clé seulement 2 élèves. Aujourd’hui, les 45 apprenants originaires du Sénégal, du Mali, de la Mauritanie et de la France échelonnent  différents niveaux avant leur sortie de l’école avec le saint livre en tête. Selon le directeur, il y a un niveau pour les débutants, le moyen et la phase terminale. Toutes ces trois catégories mènent à la mémorisation du Coran. Et le 4ème et dernier niveau est exclusivement réservé aux enfants qui ont la mémoire courte et qui ne peuvent pas mémoriser le Coran comme leurs camarades. Dans un monde où le savoir est transversal, le Cimcab a jugé nécessaire de donner des cours en français. Mais aussi apprendre aux gamins quelques notions en anglais. Durant les 12 mois de l’année, les apprenants ont au total 40 jours de congés. Au-delà de ces apprentissages, l’établissement a aussi instauré des cours de vacances gratuits. Les parents d‘élèves qui parviennent à joindre les deux bouts à la fin du mois déboursent 35 mille francs Cfa pour la mensualité. Comme dans beaucoup de daara à travers le pays, les cas sociaux sont aussi nombreux. Selon le directeur, c’est sa famille qui s’occupe de la restauration. Construit sur fonds propres, le Daara Abdoulaye Mohammad Wagué a aujourd’hui besoin de soutien pour réaliser ses ambitions. Il dit : «Néanmoins, je tends ma main à tous ceux qui peuvent soutenir ce daara moderne, à commencer par l’Etat, pour qu’un jour ce centre devienne totalement gratuit à tous les fils musulmans de la planète, mais aussi une référence au Sénégal et dans le monde.» Par ailleurs, il nous apprend, documents à l’appui, que son institut est reconnu par l’Etat.

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