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Annejo Brigaud est une réalisatrice sénégalo-franco-martiniquaise. Elle fait partie du nouveau visage du cinéma sénégalais. Co-fondatrice de Krysalide Diffusion, elle revient, dans cet échange à bâtons rompus, sur son documentaire «Grand Place» qui a été diffusé il y a quelques jours au Théâtre national Daniel Sorano.

Vous êtes réalisatrice sénégalaise, mais très peu connue du public sénégalais. Qui est réellement An­ne Jo Brigaud ?
Je suis la fille de Tita Mandeleau, Prix des Arts et des Lettres en 1991 pour son roman Signare Anna  et sa suite Les passagers de la côte. Je suis également la fille de Fernand Brigaud, cadre supérieur d’Air Afrique et Directeur général d’Air Sénégal Sonatra  à sa création. Je suis la sœur de Véro­nique Brigaud, cofondatrice de l’association Ndar label qui a fait classer St-Louis au patrimoine Mondial de l’Unesco et la petite fille de Yvonne Guillabert et de l’historien Félix Brigaud, auteur de L’histoire traditionnelle du Sénégal. Nous sommes une vaste famille liée à l’histoire de Saint-Louis et ce, depuis le 18e siècle. On m’appelle donc Annejo Brigaud, et suis auteure et réalisatrice du film documentaire de création Grand Place.

Pourquoi ce titre Grand place  pour votre film ?
Depuis très longtemps, l’un de mes vifs souhaits est de traduire une mémoire de Saint-Louis, peindre cette parole précieuse. J’aime rester à l’écoute de l’art conté de nos papas. Il y a des grand’places un peu partout mais pour celui-ci, c’est différent.  L’appartenance est plurielle : une origine, un héritage. La maison familiale et la mienne sont mitoyennes sur les traces d’un comptoir dans la rue du Lieutenant Papa Mar Diop. Chaque jour, qu’il vente, qu’il sable, qu’il pleuve,  S. Thiam et ses amis viennent y deviser. Au gré de la course du soleil qui conditionne leur position, Thiam reçoit ses visiteurs en inscrivant une tranche de vie, au cœur d’une voie bordée par la rue Blaise Diagne et ouverte sur le grand bras du fleuve, le quai Roume. L’espace s’inscrit en un rituel recommencé chaque jour. En maintenant le Grand’place, les «papas» dessinent ainsi la particularité d’une rue au nord de l’île Saint-Louis du Sénégal.

Combien de temps avez-vous travaillé avec Vieux Samba Thiam sur ce film et quels sont vos rapports ?
Nous avons une amitié de très longue date Vieux Thiam et moi, sama «woreulei leu» comme on dit en wolof, c’est un ami de ma  famille, de mes parents. Il a beaucoup travaillé pour Saint-Louis. Il est l’un des maitres d’œuvre de  la ferronnerie du bateau mythique : le Bou El Mogdad. C’est un artisan artiste-ferronnier soudeur en retraite maintenant.  Je le connais de­puis toujours. Ses fils, Mous­sé, Alioune, Bouba, présents dans le film, ont pris la relève.

Qu’est-ce qui vous a poussée à réaliser ce film et ça vous a pris combien de temps ?
Pour avoir bien souvent photographié le vieux S. Thiam au fil du temps, depuis des années. Pour l’avoir filmé il y a longtemps lorsque, de sa forge, il martelait le fer avec une puissance telle que la rue en vibrait. Parce qu’aussi le fer m’intéresse en tant que matière et symbole de la traite des noirs. Parce que ces images tournées avec une caméra analogique ont malheureusement été perdues. J’ai voulu continuer à filmer cet homme mais sous un autre angle : celui du conteur. Et puis esquisser dans un film la couleur, la sonorité, la puissance de  ce métal qui habille la plupart de nos balcons saint-louisiens, était pour moi un angle à ne pas omettre dans l’histoire de l’Afrique. Je prépare ce film en fait depuis plus de 20 ans, cela a commencé par un trait de crayon, un croquis sur un carnet, puis la photographie a suivi et nous avons commencé à converser, à évoquer l’idée d’un sujet filmé. Vieux Thiam me disait toujours : «on en reparlera » et aujourd’hui on en parle.

Qu’avez-vous voulu faire ressortir à travers ce film ?
Je voulais par ce film montrer une frange essentielle de la société africaine. J’avais une condition : tourner en wolof et au besoin sous-titrer en français. Présents, honorés et respectés dans ce film, nos «papas» y occupent une place centrale entre l’histoire moderne et l’histoire d’avant. Le vieux S.Thiam incarne cette importance dans une rue qu’il investit chaque jour avec la même régularité, avec la même constance. Il habite dans un autre quartier de Saint-Louis mais il précise son attache centrale et quotidienne à la rue du Lieutenant Pape Mar Diop : «l’atelier c’est une grande partie de ma vie, j’en garde la nostalgie», disait-il. En suivant le perpétuel mouvement d’entrées et de sorties, comme sur une scène de théâtre, il était important que ce film se construise principalement sur le point de vue de Vieux S. Thiam, pivot central de la rue. Son jeu de tête questionne, observe, appréhende, salue… Tel un porte-voix, j’ai voulu par la voix de S. Thiam, traduire la complexité de l’insularité, le regard visionnaire sur les enjeux économiques, politiques et culturels de la cité fluviale, mais aussi traduire par ce film la position humaine, d’une ville ouverte sur le monde, par la force de son métissage et de son histoire. Ces «papas» et le mien, sont nés à Saint-Louis il y a près de 80 ans. Ils y ont grandi, étudié, vécu l’époque coloniale, fêté l’indépendance du Sénégal, travaillé, et y habitent encore.

Combien vous avez reçu du Fopica pour réaliser ce documentaire ?
Avant tout je remercie grandement cette initiative formidable, cet appui considérable aux plumes de demain. Elire un projet de film sur écriture, lui faire confiance c’est aussi un encouragement fort pour nous les cinéastes et nous espérons être à la hauteur de notre écriture. C’est un défi formidable ! L’appui du  Fonds de promotion à l’industrie cinématographique et audiovisuelle,  le Fopica pour tous les films soutenus et ce, en toutes catégories a été transmis à la presse en son temps. Mais vous pouvez-aussi vous rapprocher de la production Sunuy Films pour plus de précisions, car le Fopica ne traite qu’avec les producteurs. Ceux-ci se chargent ensuite d’organiser leurs rapports avec tous les intervenants du film,  notamment les techniciens,  le réalisateur, etc.

Est-ce-que vous travaillez sur d’autres projets de film ?
Je suis de nouveau en écriture mais ce sera sous un angle de traitement différent. Vous savez, faire un film est une aventure incroyable avec ses espoirs, ses inquiétudes, ses douleurs, ses joies. C’est une alchimie parfois indicible mais c’est un enseignement grand, une belle aventure. Je dis qu’il faut toujours raviver la flamme telle une vestale.

Vous qui êtes également franco-martiniquaise, quelles sont vos relations avec le monde du cinéma Séné­ga­lais ?
Le monde  du cinéma sénégalais, c’est tout un panel de belles personnalités, des écritures, des noms qui chantent, qui rythment, qui inscrivent le 7e art africain sur la mappemonde ! Sembène, Mambéti, Absa ,Gomis, Ndiaye, Diabang, Cissé, Touré, Traoré, Gaye, Makharam, Gavron, Wade, Vieyra, Mbaye et tant et tant…encore. Autrefois, à Dakar on allait au cinéma Paris, à l’ABC, au Plaza voir les grands conférenciers qui nous faisaient parcourir le monde. Passionnée de tous les cinémas et de l’Afrique en particulier, j’ai eu aussi le privilège, en tant que cofondatrice de Krysalide diffusion et saint-louisienne, d’être l’une des pierres qui ont œuvré et mis en place le festival du documentaire de Saint-Louis,  tout comme nos amis du cinéma, Baba Diop, Mame Woury, S. Kébé, S. Tendeng et tant d’autres amis.

Quel message avez-vous pour les jeunes réalisateurs ?
Le cinéma c’est une inspiration ! Si vous avez quelque chose au bout de la main ; un pinceau,  un stylo, une caméra, une plume, il faut aller au bout de votre envie. La passion porte et transporte, on ne doit pas dire jamais, il faut toujours aller au bout de ses rêves.

1 COMMENTAIRE

  1. coucou Annejo!! alors tu nous as oublié???? je te retrouve enfin sur internet donc je t’envoie aussitôt un mail pour te dire qu’on ne t’a pas oublié!! as tu retrouvé Marie-Hélène Guillabert? a dakar mes enfants m’ont amené à mon école primaire puis au collège moderne de jeunes filles – le tout sous la direction de Berthe Maubert notre directrice!! comme j’aimerais lancer un appel à mes anciennes amies d’école!! nous t’espérons en bonne santé ainsi que ta famille – as tu reçu ma carte envoyée à l’hôtel de st louis? ainsi qu’au guide aussun ? nous t’embrassons en attendant de te lire – huguette

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