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L’explosion des cas de contamination révèle que les stratégies jusque-là déroulées par les autorités peinent à porter des fruits. Selon le Docteur en Communication, Mamadou Diouma Diallo de l’université Gaston Berger, le discours du Président il y a trois jours ne va pas arranger les choses.

Quelle analyse peut-on faire de la stratégie de communication des autorités sénégalaises dans le cadre de la lutte contre le Covid-19 ?
C’est une stratégie de communication qui s’est jouée sur deux tableaux : celui de l’information avec des points de presse au quotidien et celui de la communication très peu présente dans le dispositif général. En effet, la communication média a surtout été une communication descendante «top down» qui est le propre de l’information avec des supports qui permettent de toucher la masse, les populations.
Du point de vue information, le message est bien compris et sur la dimension communication performative, le faire agir, nous sommes encore loin du compte. En effet, la dimension Communication pour le changement de comportement a beaucoup souffert de l’absence de relais communautaire sur le terrain et de l’absence de pédagogie qui devait aider les populations à adopter les comportements attendus. Parfois même, et dans bien des cas, les contenus relatifs à la communication préventive comme les gestes barrières, le confinement avec les messages «Restez chez vous !», versaient dans l’infantilisation des populations destinataires de ces messages. L’individu que vous appelez à changer de comportement a besoin de comprendre avant d’agir dans le sens attendu. Si vous remettez en cause son intelligence en étant dans l’injonction, il se braque et filtre négativement votre message.

Le format adopté par le ministère de la Santé, la lecture quotidienne d’un communiqué, se prête-t-il à la gravité croissante de la situation ?
Je ne le pense pas. Au début c’était pertinent, car il permettait d’alimenter et d’orienter, à partir de sources officielles, le traitement médiatique du coronavirus. Et à force de rester sur ce format, la routine va s’installer et le public va finir par décrocher. C’est un rendez-vous de l’information qui s’inscrit dans une logique synchrone alors que la multiplication des écrans nous inscrit de plus en plus dans des logiques asynchrones de consommation de l’information. La communication est un processus dynamique, donc évolutif, qui doit s’adapter au gré des circonstances au risque de devenir ennuyante. Il faut faire le constat et le regretter, c’est de plus en plus un  rendez-vous pour s’informer sur l’ampleur du désastre sanitaire.

On a l’impression que la sensibilisation ne passe pas, puisqu’il y a de plus en plus de cas de contamination et surtout de personnes qui passent entre les mailles du filet pour se déplacer d’une région à l’autre, au mépris du danger ?
L’augmentation des cas de contamination est un indicateur de contre-performance. Claire ment les résultats ne sont pas encore au rendez-vous. Mais peut-on objectivement évaluer une activité de sensibilisation à partir d’une campagne essentiellement informative sur les symptômes, les modalités de prise en charge des maladies, les gestes barrières mobilisant uniquement des supports d’information ? Quand on parle de sensibilisation on vise, dans bien des cas, le changement de comportement. Or, ce dernier est plus facile à atteindre dans la situation de communication interpersonnelle en raison de la proximité sociale et de la charge émotionnelle dont elle est porteuse. Pour ce qui relève des déplacements interurbains, c’est une question de discipline qui doit nous pousser à interroger notre rapport à l’autorité et notre capacité à respecter des règles que nous nous sommes édictées nousmêmes pour l’intérêt général.

Que dire de la posture du président de la République. Joue-t-il le rôle que l’on est en droit d’attendre de lui, surtout après la diffusion de cette photo de la famille présidentielle se livrant à un jeu de société ?
La photo a beaucoup fait parler et à juste raison. Quand vous communiquez, vous cherchez l’adhésion de la masse et l’information ne doit souffrir d’aucune ambiguïté ou dissonance susceptible de polluer le message. Or, sur cette affaire de photo montrant le Président Macky Sall en train de jouer au ludo avec sa famille, malgré la pertinence des messages (Rester chez soi, accorder du temps à la famille, garder la distance physique, avoir le gel hydroalcoolique à portée de main, Prier…matérialisé par le chapelet sur la table), elle a été négativement interprétée par une frange importante de la population. Et en communication si vous revenez pour expliquer votre message, c’est que vous êtes passé à côté.
La perception négative du message par beaucoup de Sénégalais est la manifestation évidente d’une communication ratée. (…) Il est triste de constater que depuis son discours de lundi, les lignes de front se sont fissurées et tout porte à croire que le général Macky a capitulé. Aujourd’hui, après l’allégement des mesures, qui contraste avec l’augmentation des cas, on peut légitimement se demander si nous sommes toujours en guerre ou en guéguerre contre le virus ? Le discours du Président Macky Sall risque d’avoir des conséquences fâcheuses sur le niveau de vigilance des populations.

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