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Gora Seck est enseignant chercheur à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis (Ugb). Réalisateur et producteur, il figurait cette année dans le jury du Festival Dakar court. Il donne dans cet entretien ses impressions sur la sélection 2019. Il met surtout en garde contre toute velléité de censurer la création artistique après l’annonce par Angèle Diabang des pressions exercées pour empêcher la diffusion de son film «Un air de kora».

Comment avez-vous trouvé la sélection de cette année du Festival Dakar court ?
Comparaison n’est pas raison, mais je trouve que la sélection de l’année dernière était de meilleure facture. Nous avons eu peut-être moins de films à voir, mais je reste convaincu que nous étions très gâtés l’année dernière. Cela n’enlève rien au fait que ce que nous avons vu montre une volonté ferme chez les jeunes de faire des films, de faire des images parce que nous sommes dans un monde d’images, un monde où la guerre des cultures a commencé depuis très longtemps. Et celle-ci passe par la guerre de l’image. Et que les jeunes en fassent avec les moyens qu’ils ont, qu’ils en fassent avec leur imaginaire, avec tout simplement les moyens du bord, cela démontre quelque part qu’il y a tout simplement une volonté de s’affirmer dans un monde où il faut s’affirmer pour exister.

C’est le fait de faire des films avec de petits bouts de ficelles qui impactent la qualité des films ?
Je pense qu’il y a un problème de niveau, de formation, d’accompagnement de qualité. Il y a une ferme volonté, un désir fort, mais cela ne suffit pas dans la mesure où faire du cinéma, de l’art, c’est une histoire de culture. Et la culture s’acquiert au fil des expériences, des lectures, des relations que l’on a dans la vie de tous les jours. Ça s’acquiert dans ce que nous regardons, ce que nous sentons, ce que nous voyons, nous touchons. Et quand cela n’est pas développé, cela se fait ressentir tout simplement au niveau de ce qu’on fait comme création parce qu’avant d’aller dans une forme de création quelconque, il est important d’être assez bien nourri, d’être suffisamment nourri pour que dès l’instant où il sera question, dans une forme d’expiration, l’inspiration ici je la considère comme toute la somme de nourriture spirituelle dans lesquelles on puise. Et l’expiration, c’est le moment où il faut donner une œuvre qui nous est particulière et qui reflète quelque part qu’on a été assez nourri et qu’il est temps de s’adresser aux autres. Le courage de ces jeunes est à encourager, mais je crois qu’ils ont besoin davantage de se nourrir, de côtoyer les anciens et de descendre sur les plateaux parce que le cinéma, c’est une histoire de plateaux. On a beau lire tous les livres, regarder tous les films, on a besoin à un moment de descendre, de vivre véritablement les plateaux.

Le manque d’écoles de formation joue-t-il aussi ?
L’école de formation, ce sont les plateaux. L’expérience de Ladj Ly (réalisateur du film Les misérables) montre bien que quand il y a un désir de faire et qu’on se donne la volonté de conquérir les choses… Ladj Ly était habité, il a voulu que ça devienne une réalité et il n’a jamais lâché. J’ai l’impression qu’il y a aussi un peu de précipitation. Et il y a lieu quelque part d’être plus patient. Un de leurs formateurs, Abdoul Aziz Boye, leur disait toujours «Dieu est avec les patients». Et c’est important quand on est dans le domaine de la création, surtout un domaine aussi sensible. Même s’il n’y a pas d’écoles de formation, cela n’enlève en rien le fait qu’ils doivent tout le temps être en contact avec des images qu’ils vont voir à travers des cinéclubs, la provocation partielle ou définitive de plateau. Il faut y aller. Ce qu’il y a à comprendre dans le domaine de la création, c’est qu’attendre c’est mourir.

Il y a le film de Angèle Dia­bang, Un air de kora, qui se heurte à quelques réticences par rapport à sa diffusion. Ça vous interpelle ?
Les sensibilités et les perceptions sont différentes et c’est ce qui fait la beauté du monde. Mais de là à vouloir aller dans le sens d’agresser physiquement quelqu’un ou de l’intimider, on doit être immature, intolérant pour agir ainsi. Angèle Diabang a commis une œuvre de qualité et je ne pense pas qu’elle ait heurté qui que ce soit. Elle traduit une histoire avec une esthétique, une poésie très particulière, avec une très bonne maîtrise de sa mise en scène. Elle est dans le domaine de la création et je ne vois pas en quoi elle devrait recevoir des menaces. Ce qu’il y a à comprendre, c’est qu’on ne peut pas nous bâillonner. On ne bâillonne pas un Peuple qui est dans une forme d’expression, qui traduit quelque part ses émotions, ses préoccupations, ses réalités. Je pense qu’il y a quelque chose qui échappe aux gens, c’est qu’elle est véritablement dans une forme de traduction de ce qu’on appelle le vivre ensemble, le dialogue islamo-chrétien, l’appel à l’apaisement, à la paix, à la sérénité. C’est à nous, les gens de l’image, d’essayer de voir dans quelle mesure il serait possible à un moment d’amener les populations à comprendre les choses à un degré qui ne serait pas le premier degré. Il s’agit de protéger la création et la liberté de création, surtout quand cette création ne remet en cause en aucun moment notre vivre ensemble, mais plutôt nous invite à la tolérance et à la paix.

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