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S’il y a un concept qui est aujourd’hui en vogue dans les médias et dans les débats politiques au Sénégal, c’est celui de système. En effet, pour la première fois dans l’histoire politique de notre pays, un candidat à une élection se déclare ouvertement être un opposant au système politique sur la base duquel notre pays est gouverné. Ce n’est certainement pas la première fois qu’un candidat à une élection présidentielle nous promet des changements (ils le font tous), mais on assiste à n’en pas douter à un nouveau type de débat qui pose de nouvelles problématiques qui nous interpellent tous. En réalité, en prétendant combattre un système, le candidat Ousmane Sonko espère afficher une nouvelle posture politique qui ne manque pas de soulever un certain nombre de questions, voire d’inquiétudes.
La première question qui vient à l’esprit c’est celle de savoir s’il est réellement possible de combattre un système. Mais en réalité, la réponse à une telle question nécessite la prise en charge d’une question préalable : qu’est-ce qu’un système ? La prise en charge de cette question préalable est rendue nécessaire par la tournure actuelle du débat qui est axé sur une tentative de diabolisation de part et d’autre de l’espace politique. D’une part, les partisans de Sonko considèrent «le système» comme «le mal incarné», la source de tous les maux dont souffre notre pays ; d’autre part, le camp du pouvoir cherche à se défendre en utilisant l’argument selon lequel Sonko serait lui-même un élément du système, et cherche à combattre un modèle des largesses desquelles il a bénéficié. Ce qui pousse à se poser un certain nombre de questions : tout système est-il nécessairement source de mal ? Qui sont les acteurs «du système» ? Peut-on détruire complètement un système solidement installé ? Si oui, comment ? Faut-il détruire tous les éléments du système, ou est-il possible de détruire un système tout en conservant certains éléments ?

Mais d’abord, qu’est-ce qu’un système ?
Au sens le plus général du terme, un système est une totalité organisée de telle sorte que la survie de chaque élément dépend de sa solidarité avec les autres éléments auxquels il est lié. C’est un concept qui s’applique à plusieurs domaines du savoir, de la sociologie, aux sciences naturelles, en passant par la physique, la médecine, la philosophie etc. La raison de cette diversité s’explique par le fait que les réalités que ces différentes sciences étudiées sont organisées sous la forme d’un système : l’univers, le corps humain, le cerveau etc. Le monde dans sa globalité est donc un système à l’intérieur duquel on retrouve d’autres systèmes.
La première caractéristique d’un système, c’est donc sa complexité, c’est-à-dire un système est toujours composé de plusieurs éléments. Cela veut alors dire qu’une réalité simple ne peut être considérée comme un système. La deuxième caractéristique, c’est la solidarité qui est la condition sine qua non de la survie de chaque élément du système, mais aussi de la totalité. La conséquence est que dans un système, si un des éléments se désolidarise, il disparaît, il meurt. C’est le cas par exemple du corps humain qui est un système biologique qui fonctionne de telle sorte qu’aucun organe ne peut survivre en dehors du corps. Mais la section d’un élément du système n’implique nullement la destruction du système, au contraire tous les systèmes (biologique, social, politique, ou physique) sont dotés d’une incroyable capacité de restructuration qui permet de recréer le lien global du système en excluant l’élément qui s’est désolidarisé. Il arrive d’ailleurs qu’un élément soit éjecté du système parce qu’il porte atteinte au fonctionnement général du système : l’idée ici est de se débarrasser d’un maillon du système pour sauver le système ; dans ce cas de figure, soit l’acteur est remplacé par un autre qui peut assumer la même fonction, soit le système se restructure.
La troisième caractéristique d’un système, ce sont les influences mutuelles entre les acteurs. En effet, du fait de la solidarité et de l’interdépendance, toute action d’un ou d’une partie des acteurs influe sur l’avenir et le fonctionnement de tout le système et donc de tous les acteurs. La quatrième caractéristique d’un système c’est l’interchangeabilité des acteurs. Une fois que le système s’installe, elle tend à nier les différences, les individualités, et cela donne la possibilité à chacun d’occuper la place de l’autre et donc de la suppléer en cas de défaillance. C’est pourquoi lorsqu’un acteur constitue un obstacle dans le fonctionnement du système, il est automatiquement suppléé par un autre sans que le fonctionnement du système soit altéré.

Comment fonctionne le système social et politique ?
La nécessité pour tout être humain de vivre avec ses semblable est une des thèses sur lesquels il y a le plus de consensus entre les penseurs (philosophes politiques, sociologues comme psychologues). Et cela implique comme conséquence fondamentale le fait que les hommes soient tenus de s’organiser sous la forme d’une société ou d’un Etat. Comme tout organisme vivant, l’Etat et la société sont organisés sous la forme d’un système, c’est-à-dire un réseau de relations dans lequel chaque acteur joue un rôle et contribue au fonctionnement global du système. Mais contrairement aux autres systèmes (biologie, physique etc.) dont le fonctionnement et les modes d’organisation sont régis par la nature et obéissent à des règles immuables, le système social et politique est conçu par les hommes sur la base d’un consensus sur les modalités dans lesquelles les relations entre les différents acteurs du système peuvent interagir.
Cela implique au moins trois conséquences : la première est que les modalités de fonctionnement du système social ou politique sont faillibles de la même manière que les hommes qui l’ont conçu le sont. La deuxième conséquence est que tout système social peut être remis en cause, déstructuré et même détruit, et remplacé par un autre. Mais il y a une troisième conséquence qui est fondamentale et qui est à l’origine de tous les problèmes qui peuvent subvenir : c’est la hiérarchie. Il est vrai que pour fonctionner, tout système a besoin d’être hiérarchisé, car si tous les acteurs sont sur le même pied il est impossible que le système se mette en mouvement. Même les systèmes biologiques établissent une hiérarchie où chaque organe a une tâche bien déterminée dans le fonctionnement général du système. Dans un système social, les acteurs sont organisés en classes, ou en castes de même que dans un système politique, ou même dans un système économique. C’est le cas par exemple du système capitaliste dans lequel les acteurs sont organisés en deux classes (bourgeois et prolétaires).
La conséquence générale à tirer de tout ceci c’est que, contrairement à la tournure du débat actuel, il n’y a pas d’une part un «système politique» qui agirait en dehors et contre le Peuple. Or justement, c’est la vision que véhiculent certains partisans de «l’antisystème». On veut nous faire croire qu’il y aurait d’une part «le système», c’est-à-dire un groupe d’individus qui ont des intérêts communs et qui sont différents du Peuple qui serait «en dehors du système» et qui subirait les méfaits du «système». La conséquence est que personne ne veut être indexé comme «un agent du système». C’est même vécu comme une insulte que d’être «du système». Or du moment que la société et le corps politique est organisé en système, il est clair que nous faisons tous parti d’un seul et même système, dont nous sommes tous, d’une manière ou d’un autre, acteurs. Alors, qu’est-ce qui pourrait expliquer cette volonté de combattre le système auquel nous tous nous appartenons, qu’on en soit conscient ou non ?

Peut-on être dans un système sans en profiter ?
Dire que nous sommes tous acteurs du système social et politique ne revient pas forcément à en déduire que nous avons tous le même degré ou la même forme d’implication dans le fonctionnement du système. En effet, la nécessaire hiérarchie qu’il y a entre les acteurs d’un système social ou politique implique l’existence au moins de deux catégories d’acteurs : ceux qui sont au sommet de la hiérarchie qui sont en général la locomotive du système, qui décident très souvent de l’orientation ; et d’autre part ceux qui sont au bas de l’échelle social qui pourtant constituent les bras du système, mais n’ont aucune prise sur son fonctionnement.
Dans nos Etats modernes, le mode de fonctionnement du système politique est calqué sur celui du système capitaliste. Dans le système capitaliste, on le sait, l’ouvrier est le bras qui produit de la richesse, il fait partie de ceux que Marx appelle «les forces productives», mais paradoxalement il n’a aucune prise sur la richesse produite, parce qu’il n’a pas participé à la conception du produit et donc ni sa nature ni sa destination ne lui sont connus. Dans le système politique par contre, le fonctionnement ne dépend pas simplement des ouvriers, mais aussi et surtout des fonctionnaires. Ils sont recrutés dans un objectif bien déterminé : faire fonctionner la machine étatique. Malheureusement, pour la plupart du temps, comme l’ouvrier dans l’entreprise, le fonctionnaire ne participe pas à l’élaboration des politiques, des grandes orientations, c’est un «soldat» aux ordres d’un supérieur qui se contente de «faire son travail».
Dans ce cas, si le système politique mis en place par les décideurs est immoral, injuste, il peut collaborer sans profiter des «avantages» qu’offrent les libéralités du système mis en place. Il est vrai que pour s’assurer d’une collaboration plus franche, les décideurs peuvent s’arranger pour qu’ils fassent partie de ceux qui profitent des avantages du système en installant une forme de corruption maquillée sous la forme de motivations diverses qui ne sont reconnues aucunement par les règles classiques d’administration. Lorsqu’un système politique pareil parvient à s’installer, la majorité des citoyens participent, sans s’en rendre compte, à son fonctionnement. La raison est à chercher dans les fondements idéologiques qui appuient son fonctionnement. Il y a deux raisons principales à cela : la première est qu’elle s’appuie toujours sur des agents convaincus de «faire leur travail» sans prendre conscience qu’ils sont en train de perpétuer un système qui peut même militer en leur défaveur. La deuxième raison est que, pour qu’un système politique corrompu et injuste puisse prospérer, il faut nécessairement s’appuyer sur les bases sociologiques. Avant l’avènement de l’Etat moderne, toutes les sociétés avaient déjà une forme d’organisation, un système déjà installé auquel tous les acteurs avaient adhéré, étant convaincus de sa légitimité. C’est le cas d’ailleurs dans tous les pays africains, où on retrouve des sociétés très hiérarchisées.
Pour pousser les citoyens à accepter un système politique déterminé (qu’il soit légitime ou illégitime), il est nécessaire de s’appuyer sur les leviers du système social en conférant aux acteurs les plus déterminants, les plus influents, (chefs religieux, chefs coutumiers etc.) les mêmes rôles, et les mêmes avantages qu’ils tirent du système social, pour s’assurer de la même soumission de la majorité des acteurs qui font fonctionner le système sans en tirer les avantages. On ne peut pas faire abstraction du fait que ces acteurs importants du système social ne sont pas «de simples citoyens». Ce ne sont pas nécessairement «des faiseurs de roi», (car nous ne sommes plus à l’ère où les électeurs peuvent être influencés par les consignes des acteurs influents du système social), mais ils peuvent être des «empêcheurs de bien gouverner».
Cela contredit le principe républicain certes, mais la realpolitik exige qu’on le prenne en compte. Jusqu’à quel point ? Là est la question. Et du moment que la hiérarchie du système social est déjà ancrée dans le subconscient même de ceux qui sont les plus mal lotis du système, ces derniers ne seront pas dans les dispositions de remettre en question le système politique. Car on fait croire à cette masse laborieuse que «remettre en cause le système politique reviendrait à remettre en cause le système social et voire même le système religieux». Car de fait, ce sont souvent les mêmes qui profitent des avantages à la fois du système économique, du système social et du système politique.

Faudrait-il alors «raser le système» ?
Mais d’abord pourquoi penser à «raser le système» ? Pour penser à «raser un système», il faut d’abord être convaincu que ce dernier est mauvais. Un système est corrompu (au sens aristotélicien du terme) lorsque ceux grâce à qui le système fonctionne sont les plus mal lotis, c’est-à-dire lorsqu’ils déploient toutes leurs forces et leur intelligence au profit d’un modèle d’organisation dont les avantages iront à d’autres qui n’ont pas fourni autant d’efforts. «Raser le système» reviendrait alors à tout déconstruire, remettre en cause la place de tous les acteurs sans aucune distinction. Cela voudrait dire donc que ceux qui profitaient des avantages du système en place devront renoncer à tout. Dans ce cas, il n’y a que deux solutions : soit «les fusiller tous» (y compris les chefs coutumiers, les chefs traditionnels ou les chefs religieux qui sont considérés comme étant ceux qui profitent d’un système injuste), soit leur faire descendre de leur piédestal.
Mais le premier problème dans cette méthode c’est que pour qu’elle fonctionne dans le cas du système politique, il faut qu’elle soit opératoire à la fois pour le système politique, pour le système social et pour le système économique. En effet, comme nous l’avons déjà dit, le système politique s’appuie sur le système social, sur le système économique et parfois même sur le système religieux, par conséquent ce serait illusoire de vouloir «raser le système politique» et de laisser intact les systèmes sociaux, économiques ou religieux. C’est d’ailleurs pourquoi le communisme a été très critique face à la religion qui, selon Marx, était de connivence avec le système capitaliste. Car au fond, si on veut gouverner en se mettant à dos le système social, le système économique et le système religieux, beaucoup de réformes risquent de rencontrer l’opposition de cette masse citoyenne qui pourtant est destinée à profiter des nouvelles réformes, mais qui n’est pas disposé à affronter le système social auquel il a toujours appartenu. C’est pourquoi c’est un combat perdu d’avance que de vouloir raser le système en l’état actuel de la situation politique.
Le deuxième problème que rencontre cette démarche c’est que lorsqu’on réussit à détruire complètement le système en place, il faut nécessairement mettre en place un nouveau système. En effet, il ne faut surtout pas comprendre par «antisystème» une volonté de mettre fin à toute idée de système, car comme nous l’avons déjà dit les hommes sont tenus de vivre dans une société, un Etat, et les Etats ne peuvent exister que sur la base d’un mode d’organisation systémique sinon il règnerait le chaos dans l’existence, ce qui n’est profitable à personne. Il ne s’agit donc pas de «raser le système», mais plutôt de substituer un système politique par un autre système politique.

Peut-on mettre fin à un système tout en recyclant certains éléments ?
Si l’option de «raser le système» apparaît comme une illusion, la solution la plus viable serait alors de chercher à établir une nouvelle forme de collaboration avec des acteurs qui profitent pourtant d’un système que l’on cherche à combattre. Cela pourrait apparaître comme une contradiction, mais en réalité, c’est ce que commande souvent la realpolitik. Car au fond le problème, ce ne sont pas les acteurs, mais la manière dont ils interagissent. En d’autres termes, on peut changer de système sans changer les acteurs, comme il est possible de changer les acteurs sans changer le système du fait de l’interchangeabilité entre les acteurs de tout système.
Pour changer le système, il faut que les acteurs eux-mêmes consentent à changer de modalité de fonctionnement. Il est légitime de se demander pourquoi des acteurs qui profitent des avantages d’un système consentiraient à renoncer à ce système au profit d’un autre. Cela est possible pour deux raisons au moins : la première est que ces acteurs peuvent prendre conscience du caractère injuste et inacceptable du système dont ils ont toujours profité et décident de se repentir. C’est d’ailleurs ce qui arrive très souvent lorsqu’une nouvelle religion naît. C’était le cas à la Mecque lorsque de grande figure du système patriarcal traditionnel (Oumar, Aboubacar, etc.) ont rejoint le prophète dans la nouvelle religion.
La deuxième raison pourrait être une prise de conscience de la nécessaire reconfiguration du système. Si la majorité du Peuple, qui fait fonctionner le système sans en profiter, finit par se rendre compte de la supercherie à laquelle elle participe, elle installe de nouveaux rapports de force qui oblige à une reconfiguration. Pour ne pas être un laissé-pour-compte du nouveau système politique, ou social, ils consentent à collaborer à son fonctionnement, à condition qu’on leur assure le même statut qu’auparavant. Mais dans ce cas, est-ce réellement un changement ? S’ils consentent à changer de mode de fonctionnement juste pour ne pas «tout perdre», il est évident qu’ils nous font courir le risque de faire revenir le système qu’on a toujours combattu.

Alors finalement, que faire face à un système politique jugé non conforme aux aspirations du Peuple ?
D’abord, ne surtout pas établir une dichotomie système/Peuple, le premier étant le mal incarné le second le bien absolu. C’est pourquoi il n’est pas intelligent de chercher à «raser le système», car c’est une illusion. Ensuite, éviter de vouloir refaire le système politique en oubliant qu’il est irrémédiablement lié à d’autres systèmes (social, économique, religieux) avec lesquels il est condamné à collaborer. Et enfin éviter de vouloir instaurer un nouveau système par un simple recyclage sans s’assurer de consolider les nouvelles règles et modalités de fonctionnement. Les hommes resteront les mêmes : ce qui devra changer, c’est d’abord la manière de fonctionner et surtout la place que chacun occupera dans le nouveau système.
Mory THIAM
Enseignant-Chercheur,
Département de
Philosophie- Ucad

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