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Ne lui dites surtout pas que le mbalax, du moins sur sa forme actuelle, ne peut pas être vendu sur l’international. Moh Diouf le prendrait pour une insulte. Lui qui a quitté l’Europe et son marché pour venir apporter sa contribution au rayonnement musical du Sénégal entend moderniser ce business. A la différence de ses pairs qui sont en croisade pour la fin du téléchargement illégal, Moh pense plutôt que la musique de nos jours doit être gratuite. Il veut que les opérateurs téléphoniques incluent dans leurs offres internet la musique sénégalaise. C’est le moyen d’amorcer une industrialisation du secteur. Et pour ça, on ne reconnaît plus le chanteur du businessman, tant le mec est obnubilé par cette approche. On oublierait presque la sortie de sa trilogie…

Comment se porte la musique sénégalaise dont Moh Diouf veut exporter ?
La musique sénégalaise se porte assez bien vu les moyens dont elle dispose. Avoir ne serait-ce qu’une dizaine d’artistes qui tournent, même si ce sont des ténors comme Youssou Ndour, Baba Maal, Ismaïla Lô, est une bonne chose. Il y a aussi une nouvelle génération : les Faada Freddy, Maréma, El Hadji Diouf etc. qui tournent. Pour un pays qui a mis peu de moyens dans la promotion de la musique, je trouve que ça va même s’il y a énormément de choses à améliorer. Comparé à ce qui se fait en Afrique, parce qu’il faut comparer les moyens mis en place et les résultats, on n’est pas mal proportionnellement. Cela ne veut pas dire qu’on doit dormir sur nos lauriers. Il y a eu une époque faste où il y a l’éclosion de talents individuels extraordinaires. Aussi, ce n’est pas chaque année qu’on peut produire un Youssou Ndour ou un Ismaïla Lô.

moh-diouf_0560Vous avez commencé votre carrière dans un univers beaucoup plus avancé que celui qu’on trouve au Sénégal. En termes de comparaison, est-ce deux mondes différents ?
Il y a une très grande différence. Elle n’est pas juste au niveau culturel, c’est au niveau sociétal et économique. Quand on parle de l’international, souvent on fait référence aux pays du Nord qui sont développés, ont des Pib qu’on n’a pas. Et c’est le même constat au niveau des infrastructures. Le plus important, il y a une industrie qui existe dans ces pays. Leurs Etats mettent de l’argent pour soutenir cette industrie parce qu’ils ont les moyens et ont compris que la musique fait partie de ces éléments de communication qui font vendre un pays. Quand Johnny Hallyday joue à Los Angeles, ce n’est pas juste la musique française qu’il exporte, mais toute la culture française. Forcément, on ne peut pas comparer ses moyens aux nôtres. Mêmes les artistes reconnus à l’international travaillent avec des labels qui se situent dans ces pays. A l’instar de ce qui se fait dans la santé, l’éducation comme dans le sport, il y a des écarts. C’est comme Manchester United et Jaraaf en termes de budget. (Rires, la phrase ne sera pas continuée). On ne peut pas dire que la France va produire plus de stars que le Mali parce qu’elle investit plus de milliards. Non ! Il n’y a pas ce rapport. Mais c’est sûr et certain qu’il y a un écart de moyens, de marchés et de soutien. Il ne faut pas qu’on sorte la musique de ce terreau économique, car ils vont ensemble.
On ne peut pas dire que vous faites partie des gens qui croient que la musique sénégalaise est en crise dans la mesure où vous avez quitté le monde professionnel pour venir vous installer au Sénégal.
La musique sénégalaise ne se résume pas qu’au mbalax d’une part. Celui-ci en tant que genre est ce qui nous a fait exister. Je ne connais que Akon qui a éclos en dehors du mbalax. Même le rap sénégalais qu’on a connu à l’étranger, je parle de Pbs, Daara J, ils ont toujours amené cette touche sénégalaise avec des percussions. Le mbalax en tant que genre est ce qui a permis à Youssou Ndour, Baba Maal, Ismaïla Lô, Xalam, Touré Counda d’exister. Ils l’avaient juste fait de manière différente. Aujour­d’hui, les productions individuelles d’artistes ont beaucoup plus de mal à exister à l’international parce que la concurrence est beaucoup plus rude. Grâce aux Ntic, on a accès à ce qui se fait au Mali, en Côte d’Ivoire etc. et les chaînes de Tv choisissent. Les grandes maisons de disques doivent vendre par rapport à la demande. Si le public occidental qui est la majorité de leurs consommateurs réagit mieux à une musique binaire, c’est normal qu’ils choisissent des artistes qui peuvent leur apporter cela. Mais les choses changent. Comparer parfois n’est pas forcément la bonne méthode. Chacun existe avec ses spécificités. Cesaria Evora a fait sa carrière jusqu’à l’âge de 80 ans avant d’éclore au niveau international. Pourtant, c’est la même musique qu’elle jouait. La musique est une industrie qui obéit à des critères beaucoup plus complexes que les rapports argent etc. La Jamaïque est une petite île qui fait la même musique depuis mathusalem. Ce pays existe grâce au reggae de Bob Marley et à l’athlétisme. Encore une fois, on ne peut pas faire du makossa, on est des Sénégalais, on ne peut que faire notre musique. Certainement, on va essayer de la rendre beaucoup plus accessible. Et cela nécessite un peu plus de moyens. Une chose que l’on faisait dans le passé. Quand on met 25 millions sur une production de Alioune Mbaye Nder, mais il a le temps de trouver un arrangeur, des musiciens, bref de travailler le produit. Mais cela n’existe plus aujourd’hui.

Qu’a-t-on fait pour que cela disparaisse ?
D’une part, il n’y a pas de maison de production. Talla Diagne n’est pas une maison de disque (rires).

Mais s’il y avait un retour sur investissement, ils n’allaient certainement pas arrêter…
Je ne suis pas sûr de cela parce que El Hadji Ndiaye qui est patron de la 2stv était à Origines S.a. Il est passé de producteur d’artistes à producteur audiovisuel. Il y a juste que des gens réussissent mieux que d’autres. Et certains ont surtout la capacité d’anticiper. La crise de production n’est pas qu’au Sénégal. Partout dans le monde, les producteurs ont eu la capacité d’anticiper le passage de la cassette au Cd et du Cd au numérique. Quand on est une maison de disques sénégalaise, soutenue par l’Etat, on tient mieux à une crise que quand on travaille individuellement. C’est la même chose du côté de la lutte. Il faut créer une industrie et on ne peut pas le faire qu’avec des privés. Je crois fermement que les industries des télécoms et de l’audiovisuel qui vivent à 80% grâce à la musique devraient être les principaux acteurs de l’industrie musicale. En ayant leurs propres maisons de production, elles contribuent à la promotion de notre musique et par la même occasion elles, qui sont des fournisseurs internet, vont inciter les gens à consommer leurs produits parce que quand on parle d’internet, on parle de contenu.

Ce n’est pas un risque de quitter l’Europe qui a un marché beaucoup plus conséquent que le nôtre et de venir s’installer au Sénégal qui a du mal à industrialiser sa musique ?
Ce n’est pas une histoire de risque. Au contraire, modestie mise à part, c’est de la clairvoyance. Tous les artistes sénégalais ont réussi à partir d’ici. Tous les artistes sénégalais qui ont été premiers dans leur domaine, à un moment donné, sont rentrés au bercail. D’une part, il y a cette leçon-là. Les artistes congolais vivent sur Paris. Peut-être qu’ils ont leur marché là-bas. Ce qui n’est pas notre cas, nous les Sénégalais. Les Youssou Ndour, Ismaïla Lô etc. se sont vendus dans le monde à partir d’ici. Donc, je ne vois pas ce risque dont vous parlez. Il faut tout juste travailler à avoir une base musicale. Donc, il y a le fait de soit accepter le compromis de jouer dans d’autres pays et accepter une dénaturalisation de sa musique ou de dire non par rapport à ce que je fais, qu’il y ait un marché ou pas, je continue dans cette direction. Quand les Cheikh Lô ont démarré, y avait-il un marché qui les attendait ? Quand les rappeurs ont commencé, étaient-ils sûrs qu’il y avait un marché pour eux ? Ils l’ont travaillé. Le Sénégal est un pays de mélomanes et personne ne peut réussir en faisant qu’un produit 100% sénégalais. Il faut un mélange, prendre quelque chose d’ici et quelque chose d’ailleurs.

Faut-il voir dans la trilogie que vous venez de sortir un exemple de ce mélange ?
Bah, j’ai sorti 3 albums parce que j’avais trois albums. Cela faisait un bout de temps que je voulais le sortir et d’autre part, c’est trois albums dans trois directions musicales différentes. C’était assez compliqué de pouvoir les regrouper sur un seul album. J’avais aussi l’envie de corriger une image qu’on avait de moi. Selon nos prestations ou nos clips, on me voyait comme un artiste jazz, urbain ou pop. Ceux sont ces problématiques qu’on a voulu résoudre. Quand on joue en live, il y a un seul Moh qui joue. C’est ce côté éclectique qu’on a voulu montrer. Il y a rien d’extraordinaire dans ça. Le rappeur Simon l’avait déjà fait. Le Sénégal que j’ai connu enregistrait presque chaque 25 décembre la sortie d’albums de grands noms comme Youssou Ndour, Super Diamono etc. Encore une fois, c’est juste du boulot. Ici, encore une fois en Afrique, je fais un travail de promotion un peu plus direct parce que tout le monde n’a pas accès à Itunes ou Deezer. Il y a des structures locales comme Musikbi qui donnent un accès à notre musique. Et je suis de ceux qui croient que la musique doit être distribuée gratuitement. Il faut plus s’orienter vers les forfaits téléphoniques. C’est-à-dire acheter 5 go chez un opérateur X pour avoir accès à ma musique par exemple. Au rythme où va la technologie, la musique se dématérialise de plus en plus. On sait tous comment télécharger une musique illégalement. On l’a tous fait. C’est assez utopique de croire que pour une telle personne on ne va pas le faire. Moi je le fais tous les jours. Il te faut 3 secondes pour y accéder. Cependant, quand je découvre quelque chose qui me plaît, je suis prêt à y mettre de l’argent. Je suis allé le voir en concert. C’est ce travail qu’il faut faire. Il faut améliorer la qualité sonore, sinon on te zappe. Le monde se met à niveau, nous devons tirer de l’avant pour exister. Pour vendre, il ne nous faut un peu plus d’ingéniosité que de se dire «je suis sur Spotify, Deezer ou Itunes». On est là-bas à côté de 50 milliers de personnes avec ce handicap de ne pas avoir nos consommateurs parce qu’ils ont des problèmes pour accéder à ce marché. N’ont-ils pas le droit d’écouter internet ? Donc, il faut trouver une solution.

On va moins parler de business, si vous le voulez bien, et évoquer les couleurs musicales de la trilogie…
Rires ! Oui, il n’y a pas de souci.

Trois albums. Vous êtes-vous dit que les sessions de studio ne sont pas assez chers et autant en profiter pour inonder le marché de tubes ?
(Rires. il a du mal à se concentrer). C’est vrai qu’on produit beaucoup de musique. Mais pour répondre spécifiquement, quand on écoute Nguenél et puis Dreamers, on sait qu’ils ne peuvent pas être dans le même album. Les directions musicales ne sont pas les mêmes et les mixtes aussi ne sont pas les mêmes. Drea­mers, avec ses textes en anglais, la direction est beaucoup plus pop africaine. Nguenél, c’est ce qu’on appelle ici de l’acoustique, un peu proche de ce que Pape & Cheikh font. Il y a un métissage dedans parce que Cristian Wone, le guitariste, a amené une touche camerounaise pour le groove. Et l’album sud-africain, c’est pareil. Tyna, c’est du brokonb qui est un peu proche du ragga. Il y aussi de l’afro-house avec Enzy. C’est mes voyages qui ont amené ça. Je crois qu’il y a de la cohérence entre les trois directions musicales. On a restitué sur les albums l’origine de ces chansons. Quand on joue Sama rubi, Gooney et après Mame, on traverse le Sénégal, Genève et l’Afrique du Sud.

La présence du bongo dans cette tribologie, il fallait y penser. D’où est venue cette inspiration ?
J’ai toujours défendu notre culture. Nos instruments ont toujours cette spécificité qu’on ne trouve nulle part. Dans ce rendez-vous du donner et du recevoir, il faut amener quelque chose de particulier. J’ai toujours été fan des bongo-men. Ils te rappellent que malgré toutes ces problématiques sur la musique, ils font leur spectacle. Comme le tama et le sabar, je crois que c’est le prochain instrument qui a une assez grande liberté. On peut en jouer sur de l’Afro-beat, sur un peu plus d’acoustique etc. c’est une expérience extraordinaire.
Le Sénégal est un pays très riche. Allons prendre partout où on a de la bonne graine pour constituer une bonne équipe. Dans la musique, chacun fait des trucs différents, mais au finish c’est le drapeau du Sénégal qu’on défend. Soutenons les artistes, car c’est eux qui vont vendre le pays.

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