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Le réalisateur Tunisien Mohamed Challouf a été récemment nommé conseiller artistique à la Cinémathèque tunisienne, chargé des relations extérieures avec entre autres organismes : la Fédération internationale des archives de films (Fiaf), de ses adhérents et des archives du cinéma du monde entier. L’auteur du célèbre et instructif documentaire Tahar Chériaa, à l’ombre du baobab, passionné de l’histoire du cinéma et des archives cinématographiques, a volontiers accepté de se prononcer sur ses nouvelles missions et sur les enjeux actuels du 7e art.

M. Challouf vous avez été récemment nommé conseiller artistique à la Cinémathèque tunisienne. En quoi consiste véritablement votre rôle ?
J’ai surtout une responsabilité de créer des rapports d’échange avec les archives cinématographiques du monde entier. Je m’engage déjà dans la recherche de notre patrimoine qui se trouve a l’étranger, de créer des occasions de collaboration avec les autres cinémathèques pour la formation du personnel technique de notre future cinémathèque, de mettre en place des rétrospectives et des initiatives à proposer à notre public et de placer aussi des films et des cycles sur le cinéma tunisien dans les cinémathèques étrangères et d’essayer de créer un circuit d’échange entre des réalités cinématographiques africaines et arabes.
L’idée de création d’une Cinémathèque tunisienne prend définitivement corps. Quelles sont les dernières nouvelles qui donnent de l’espoir pour la concrétisation de ce projet ?
Avec mon ami le cinéaste, Hichem Ben Ammar, qui a été nommé directeur de la Cinémathèque tunisienne, nous sommes en train d’avancer sur plusieurs axes : la mise en place des textes statutaires pour créer une vraie cinémathèque qui réponde aux critères de la Fiaf (Fédération internationale des archives de films), l’organisation d’ateliers de formation du futur personnel technique et administratif de la cinémathèque (il y a eu déjà deux sessions une en juillet et une deuxième en août 2017). Nous sommes aussi en train de suivre à la future citée de la culture de Tunis, les travaux de finition de deux salles de projections et d’espaces d’expositions qui vont abriter les activités de la Cinémathèque tunisienne à partir du 20 mars 2018 et en même temps nous sommes en train de prendre des contacts pour préparer la programmation de deux années à proposer au public des cinéphiles tunisois ; Une cinémathèque est avant tout une institution qui sauvegarde et met en valeur le patrimoine cinématographique national et universel et pour cela, nous sommes en train de travailler pour améliorer les conditions de conservation de nos archives et de les numériser pour pouvoir les montrer aux nouvelles générations. Par exemple en ce début du mois de septembre, nous avons présenté au Festival de Venise dans la section venezia Classici, le premier long métrage tunisien Les baliseurs du désert que nous avons restauré et numérisé grâce au soutien et la collaboration de la cinémathèque Royale de Belgique.
Cette idée de cinémathèque en Tunisie a été agitée depuis bien longtemps. Peut-on croire enfin que l’on tient le bon bout et que cela sera une réalité ?
Oui ! Nous sommes très optimistes et l’ouverture le 20 mars 2018, le jour de la fête de l’indépendance de la Tunisie, est déjà une réalité. Finalement la gigantesque citée de la culture est presque prête. Il manque quelques travaux de finitions et l’actuel ministre des Affaires culturelles est déterminé à faire exister cette noble structure cinématographique qui va nous permettre de faire un travail de sauvegarde du patrimoine et aussi d’éducation à l’image de nos enfants et de nos jeunes pour créer un public averti de cinéphiles tunisiens.
Vous disiez dans un entretien dans le quotidien Le Temps qu’avec cette cinémathèque, «c’est l’occasion d’aller vers la restauration et la numération des films arabes et africains». Avez-vous en vue des films sénégalais qui vont faire partir du lot ?
Bien sûr ! Notre cinémathèque, comme les Journées Cinématographiques de Carthage, n’échappera pas au panafricanisme et au panarabisme qui nous habitent. Un des films en haut de la liste des films que nous souhaitons au plus vite restaurer c’est le chef d’œuvre de Sembène Ousmane Camp de Thiaroye produit par trois pays du Sud : Le Sénégal, la Tunisie et l’Algérie (les producteurs français n’avaient pas osé soutenir un film anti colonial qui dénonce un comportement criminel de l’Armée française de l’époque). Ce film, qui se voit refuser la sélection au festival de Cannes, est sélectionné au festival de Venise de la même année et reçoit en plus le prix spécial du Jury du festival.
Vous êtes vous-même un grand passionné de l’histoire du cinéma africain et de ses archives. Que peut-on faire aujourd’hui pour que l’Afrique puisse enfin avoir une main sur ses trésors d’images qui circulent et sont accessibles à travers le monde sauf sur le continent lui-même ?
Dans cette ère du numérique et de la HD, le travail à faire est énorme. Nous avons quelques festivals de cinéma sur le continent mais qui ne sont pas suffisants en l’absence de salles de cinéma et surtout de cinémathèques nationales dans chaque pays africain. La Fepaci est en train d’avancer avec des partenaires de la rive nord de la Méditerranée et de l’Unesco pour restaurer et numériser 50 œuvres cinématographiques du continent. Ce qui est un grand pas dans ce domaine mais ce n’est pas suffisant car nous avons derrière nous plus de 50 ans de production cinématographique. Cela veut dire une grande mémoire cinématographique à sauvegarder. Il faut donc que les dirigeants africains, les décideurs du continent prennent conscience que la sauvegarde de nos patrimoines est une urgence et aussi que nos amis des archives du Monde adhérents de la Fiaf qui ont beaucoup plus de moyens que nous, pensent qu’une œuvre cinématographique ou même une simple image n’est pas importante seulement pour le pays où elle a été produite, mais qu’elle est importante plus que jamais dans la constitution de la mémoire visuelle universelle et de toute l’humanité.
Plusieurs rencontres dans divers festivals dont les Jcc ont permis aux acteurs du monde du 7e art arabe comme africain de réfléchir sur la question de l’archivage et du retour des œuvres africaines inaccessibles. Aujourd’hui, quelles solutions existe-t-il ?
Ce sont des questions très difficiles à résoudre, il faut beaucoup de temps beaucoup de travail, de rencontres et surtout de bonne volonté. Nos amis algériens organisent du 13 au 15 octobre prochain, un autre colloque sur ce sujet, dans les pays du Maghreb. Les projets de restauration et de numérisation commencent malgré tout à prendre forme. Le continent est très grand et a besoin de récupérer beaucoup de son retard dans beaucoup de domaines. Il n’y a pas de collaboration interrégionale, pas de stratégie commune au niveau de l’Union africaine par exemple. C’est du «chacun pour soi et dieu pour tous», alors que l’union fait la force.

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