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Connue pour l’aide et l’accompagnement que sa structure offre aux femmes et filles victimes de violences sexuelles, la présidente-fondatrice de la Maison Rose, dans cet entretien, revient sur son travail. Mme Mona Chasserio donne son opinion sur l’aide qu’il faut apporter aux victimes, qui, selon elle, doit aller au-delà de l’aspect psycho-social.

Vous accompagnez souvent des femmes et des filles victimes de violences sexuelles et parfois même vous en rencontrez qui sont en état de grossesse, comment faites-vous pour les aider à vivre cette situation difficile ?
On travaille en aimant l’enfant, c’est-à-dire leur faire travailler la grossesse. La Maison rose c’est un lieu de renaissance. En fait, ce bébé n’a rien demandé, on apprend justement à vivre l’instant et à aimer l’enfant. En général quand l’enfant est né on travaille beaucoup la relation mère-enfant, elles apprennent à aimer l’enfant. Et en général ça se passe bien.

Est-ce qu’il vous est arrivé de rencontrer des victimes qui ne voulaient pas du tout garder cet enfant ?
Très rarement. Je pense que je n’en ai jamais vécu ça ici parce qu’il y a toujours l’amour du bébé. Ici les enfants chantent, dansent et sont joyeux. Quand tu as un enfant joyeux, tu l’es aussi. Si tu vois que l’enfant n’est pas triste, tu as envie de l’aimer. Et il t’apporte beaucoup et c’est quelque chose de fort. Une fois on a eu une fille qui ne voulait pas de son enfant, elle voulait l’abandonner. Quand le bébé est né, il était hyper petit parce qu’elle ne voulait pas le nourrir. Pendant deux jours elle ne lui a pas donné à manger. Mais après il était tellement mignon qu’elle s’est pris au jeu elle l’a aimé. Elle est repartie en Guinée mais elle s’en occupe très bien. Elle a dépassé la haine ou le non-intérêt qu’elle avait pour l’enfant.

De par votre expérience est-ce que vous pensez quand on est dans cette situa­tion, c’est une bonne chose de rester dans l’environnement habituel ?
Des fois il vaut mieux sortir de la famille quand il y a eu viol pour faire un travail sur soi-même. Pour se regarder en face avec son identité. Se demander « Qu’est-ce que je suis ? Qu’est-ce que je peux faire avec mon enfant ?» Plutôt que de rester avec tous ces gens qui te regardent. J’en ai eu plein qui sont venues ici et ça a été une réussite. Si on reste dans la famille, on reste avec tous les yeux, même s’ils ne te parlent pas, il y a des non-dits et ça fait mal. Alors que vivre dans cette maison ça transforme le négatif en positif. C’est incroyable quand on les voit partir. Souvent les familles me disent qu’elles ne sont plus comme avant.

Il y a des gens qui plaident pour l’avortement médicalisé pour les victimes de violences sexuelles, pour vous est-ce que cela serait une bonne solution pour éviter le rejet ou la haine envers l’enfant issu du viol ?
Seulement dans des cas extrêmement précis. J’ai eu ici une enfant anormale qui avait été séquestrée pendant des semaines par des hommes et elle était enceinte. Elle se roulait par terre parce qu’elle ne voulait pas de cet enfant. Oui, dans des cas extrêmes c’est préférable. Mais comme l’avortement se fait en France, je ne suis pas d’accord. Ce n’est pas une bonne méthode. Je le vois ici, elles gardent leur enfant. Même si ailleurs il y en a aussi qui tuent leur bébé. Le problème qu’on doit poser c’est le regard qu’on a sur quelqu’un qui a été violé ou une grossesse non désirée. Parce que la famille en les rejetant peut les mettre dans des conditions où elles peuvent faire de mauvais gestes. Quand on analyse une société, il faut que cela soit de manière métaphysique et philosophique. Le social va globaliser quand il va accompagner, il va poser la forme, la voie. Il ne va pas comme nous accompagner avec la subtilité de chaque personne.

C’est ce que vous êtes dans cet endroit ?
Mon rôle est d’aider les gens qui souffrent, transformer ce négatif en positif. Avant je soignais avec des médicaments, maintenant je soigne beaucoup plus en remontant l’histoire. C’est chaque être avec sa souffrance pour qu’il puisse se trouver et se mettre à sa place et bien faire ce qu’il a à faire. Dans cette maison elles apprennent à aimer leur ventre, ce qu’il y a à l’intérieur d’elles. Quand elles quittent la maison, elles savent quel métier elles vont faire, elles sont conscientes de leur qualité.

Outre cet accompagnement, vous les aidez aussi à choisir une formation pour leur avenir ?
Nous on développe cela, la maison d’à côté va servir à développer des métiers. On a eu déjà à former 150 femmes, qui ont eu leur Bac, d’autres leur Bfem. Il y en a eu qui font de la broderie… Ici on apprend le beau et le bien. On les accompagne dans les formations après on les lâche, c’est elles qui vivent.

Il vous arrive de les revoir des années après avoir quitté la Maison rose ?
En général, elles reviennent quand il y a les fêtes. On voit les enfants grandir, y en a qui sont nés ici et ont 10 ans maintenant. C’est une maison de la vie (…) Je les aide à transformer, à accoucher parce que ça leur donne une force, celle qui se transforme après. Lutter contre les violences, ce n’est pas d’aller défiler dans la rue. Cela n’a jamais rien donné, ce sont celles qui deviennent témoins qui disent : «Moi j’étais comme toi, pire peut-être, mais regarde-moi aujourd’hui je suis une combattante», c’est ça qu’il faut.

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