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Excellence Monsieur le président de la République, c’est un citoyen, imbu d’une fibre patriotique, qui s’adresse solennellement à vous. Tout d’abord, je tiens à vous féliciter suite à vos différentes distinctions reçues lors de votre visite d’Etat en France. Ces dernières sont amplement méritées pour les différentes actions menées dans la sous régions depuis votre accession à la magistrature suprême du Sénégal.
Monsieur le Président, vous êtes le premier citoyen sénégalais et père de cette belle Nation de Valdiodio. Certes, vous avez la volonté inouïe de mettre le Sénégal sur les rails du développement, mais je vous rappelle, Monsieur le Président, qu’on ne peut pas faire émerger un pays dans le nazisme monétaire. Excellence, il est enseigné en droit constitutionnel qu’un Etat souverain dispose d’une Cons­titution qui garantisse les libertés fondamentales, d’une défense qui assure l’intégrité de son territoire et la sécurité de ses citoyens, mais aussi une monnaie pour maîtriser sa politique macroéconomique et sa régulation.
Je ferai l’économie des deux premiers attributs de l’Etat que je viens de citer (Constitution et défense) pour m’indigner de votre déclaration que je cite : «… le Franc Cfa est une bonne monnaie à garder… ». Hélas, Monsieur le premier président de la Répu­blique né après les indépendances, mais vous avez tort. Permettez-moi de vous rappeler cette belle assertion de l’ancien premier Français, Edouard Balladur, qui disait, que «la monnaie n’est pas un sujet technique, mais politique, qui touche la souveraineté et l’indépendance des Nations». Ainsi pour dire que le pouvoir de la monnaie appartient au Peuple.
Monsieur le gardien de la Constitution, le pouvoir de battre monnaie est un droit régalien qui relève de la compétence exclusive du Peuple souverain. Excellence, vous n’ignorez pas que le franc Cfa a été créé par la France sous le règne du Général De Gaulle, en sa qualité de Président du gouvernement provisoire le 25 décembre 1945, selon l’article 3 du décret n°45-0136 et publié au Journal officiel français du 26 décembre 1945. A la création de cette monnaie, quatre principes ont été fixés pour maintenir nos pays dans la colonisation monétaire. Parlons en effet de ces principes dévastateurs, Monsieur le Président plébiscité qui prône une gouvernance sobre et vertueuse !
Le principe de la fixité de la parité : il signifie l’arrimage du taux de change de l’euro au franc Cfa. Cela révèle la surévaluation structurelle du franc Cfa face à une forte monnaie qu’est l’euro. Citons l’ancien ministre français de l’Economie Dominique Strauss-Kahn qui, dans sa déclaration du 27 avril 1999 devant le comité intérimaire du Fmi, disait que «la France et ses partenaires européens n’ont pas l’intention d’adopter une attitude de négligence à l’égard de la parité de l’euro. Nous avons créé l’euro pour qu’il soit une devise forte» (lire Le Figaro Economie du 28 avril 1999). Or toute politique de monnaie forte est à l’avantage des économies de pointe qui bénéficient de la compétitivité et de la qualité. En revanche, cette politique pénalise les pays africains exposés à une forte concurrence avec une part de marché mondial très faible et des biens non compétitifs.
Le principe de la centralisation des changes ou des comptes d’opérations : la convention entre la France et l’Afrique de la zone franc stipule : «Les Etats membres conviennent de mettre en commun leurs avoirs extérieurs dans un fonds de réserves de change. Ces réserves feront l’objet d’un dépôt auprès du Trésor français dans un compte courant dénommé compte d’opérations» (article 11 de la convention). Et «la banque versera au compte d’opérations les disponibilités qu’elle pourra se constituer en dehors de sa zone d’émission» (article 2 de la convention). Jusqu’en 1973, les Banques centrales africaines étaient tenues de verser sur ce compte la totalité des avoirs extérieurs qu’elles détenaient. La convention de 1973, qui se veut plus souple, contraint les pays africains de la zone franc à déposer au Trésor Français 65 % au moins de leurs réserves de change. Depuis le 26 septembre 2005, ce taux est passé de 65% à 50%. En contrepartie du respect rigoureux de ce principe par les Africains de la zone franc, le Trésor français s’engage à fournir toutes les sommes dont les Banques centrales africaines peuvent avoir besoin, aussi bien pour leurs règlements à l’intérieur de la zone que pour leurs paiements extérieurs en devises. Le compte d’opérations peut devenir débiteur sans qu’aucune limite ne soit assignée à ce découvert. Lorsque le solde est débiteur, le Trésor français perçoit des intérêts payés par les Africains. Dans le cas contraire, c’est-à-dire lorsque le solde du compte d’opérations est créditeur, le Trésor français verse des intérêts aux Africains. Dans la réalité, c’est la Banque de France qui achète ou vend quotidiennement les devises sur le marché des changes pour le compte des Institutions d’émission africaines. Monsieur le Président, un auteur nous révèle que «l’avantage que représente pour le Trésor français l’existence de soldes créditeurs aux comptes d’opérations est réel, car ils sont l’une des ressources qu’utilise le Trésor français pour financer la charge qui résulte pour lui des découverts d’exécution des lois de finances et de l’amortissement de la dette publique» (de la Fournière, La zone franc, P.u.f. Collection que Sais-je n° 868, année 1971, cité par Gerardin, Op. Cit. P. 134). Bref, L’Afrique paie le déficit de la balance des paiements de la France.
Le principe de la libre convertibilité : il signifie que la France accorde une garantie illimitée de convertibilité des francs Cfa hier en francs français et aujourd’hui en euros. En vérité, c’est une tromperie scientifiquement élaborée contre les Africains dont les billets de banque francs Cfa se fabriquent en France à Chamalières située dans le département du Puy-de-Dôme en région d’Auvergne-Rhône-Alpes. Par ailleurs, la France n’a pas le pouvoir de produire les euros fabriqués par la Bce à Francfort. La garantie française n’est pas, n’a jamais été et ne sera jamais un facteur d’attraction des investissements directs étrangers dans les pays africains de la zone franc. Selon les propres termes de l’ambassadeur français Bregber, ancien représentant permanent auprès des communautés européennes, les pays d’outre-mer sont maintenus en captivité pour «procurer des avantages politiques et stratégiques» à la France. Le franc Cfa s’affirme comme l’outil permettant à la France d’entretenir son «rayonnement» et son «influence… en Afrique» (Jean-Marc Bregber, Une affaire avant tout politique, dans Géopolitique n°53 P. 82.).
Le principe de la libre transférabilité : elle énonce que «les transferts de fonds entre les Etats membres et la France sont libres». Selon l’article 4 alinéa 3 du traité constituant l’Umoa, les Etats signataires s’engagent à respecter «la libre circulation des signes monétaires et la liberté des transferts entre les Etats de l’Union». L’article 6 de l’Accord de coopération franco-ouest africain précise que la réglementation uniforme des relations financières extérieures des Etats de l’Union… sera maintenue en harmonie avec celle de la République française. «Cette harmonisation assurera, en particulier, la liberté des relations financières entre la France et les Etats de l’Union.» Ce principe très dangereux qui encourage la fuite des capitaux est une hémorragie financière imposée à l’Afrique par la France. Ces deux déclarations de grands hommes politiques français nous révèlent la gravité de cette magouille machiavélique.
«En ce début d’année, on continue à voler les Africains. Ils s’appauvrissent sans cesse. En 1994, il y aura encore plus de flux de capitaux de l’Afrique vers les pays industrialisés que l’inverse. Tout ceci a été encouragé par certains gaullistes. … On embête aujourd’hui Emmanuelli pour le financement du Ps. C’est de la roupie de sansonnet comparé à ces sommes phénoménales dégagées sur le dos de l’Afrique par les gaullistes.» (F. Mitterrand, cité par Laure Adler : L’année des adieux, Paris, édition Flammarion, 1995. Laure Adler est historienne et journaliste, ancien conseiller culturel de François Mitterrand, animatrice culturelle du cercle de minuit sur France 2 (Chaîne de télévision française publique).  Un autre d’ajouter : «La France sans l’Afrique, c’est une voiture sans carburant. Evidemment, quand vous demandez à un Français dans la rue, il vous dira : Ah ! Pour l’Afrique, on dépense beaucoup d’argent. Mais il ne sait pas ce que la France récolte en retour, comme contrepartie. Je pourrais multiplier les exemples. Ici, au Gabon, dans l’exploitation forestière, pétrolière et minière, partout les Français sont les premiers. C’est normal, parce que nous étions une colonie française», Georges Pom­pidou ibid.
Monsieur le Président, le franc Cfa n’est pas une bonne monnaie à garder, car elle a des conséquences néfastes qui sont une réelle difficulté de mobilisation de l’épargne nationale et continentale. Cette monnaie continue de freiner l’émergence d’une classe des hommes et des femmes d’affaires capables de porter les économies nationales africaines avec les capitaux financiers africains. Cette monnaie bloque nos échanges. Exemple pratique : un Sénégalais qui va au Cameroun avec des «devise Xof» ne peut pas acheter des biens avec cette «devise». Il est obligé de faire le change pour avoir la monnaie Xaf ou de l’euro alors que ce sont des francs Cfa émis par la même Banque et garantis dans les mêmes conditions. Enfin, un autre exemple pratique, un Africain qui atterrit à Paris, Londres ou Washington avec des Xof ou Xaf ne peut pas se faire le change de ses «soi-disant devises» en euro, livre sterling ou dollar. Alors à quoi sert cette monnaie ?
Je vous transmets, monsieur le Président, l’expression de ma haute considération, tout en vous demandant au nom de toute la jeunesse africaine de liquider le franc Cfa et de battre une monnaie africaine pour les générations futures. Je vous conseille de lire le Professeur Nicolas Agbohou, Le franc Cfa et l’euro contre l’Afrique.
Khadim Rassoul MBAYE
Juriste de banque

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