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On ne peut pas ne pas être en colère devant ce spectacle d’un président de la République, élu de fort belle manière en mars 2019 et dont le gouvernement, en l’espace de six mois d’exercice, donne l’impression d’aller dans tous les sens. La situation est d’autant plus regrettable que Macky Sall n’a pas l’excuse d’un débutant et que nombre de ses ministres ont déjà eu à occuper des responsabilités d’Etat. La perception générale est que le gouvernement manque de lisibilité, que les ministres se marchent sur les pieds, qu’il n’y a pas de coordination de leurs actions et surtout qu’il n’y a pas d’autorité et donc chacun semble n’en faire qu’à sa tête. Nous ne savions pas si bien dire, quand nous pressentions cette situation, dans notre chronique en date du 16 avril 2019. L’actualité de ces deniers jours ne laisse plus le choix au chef de l’Etat que de réagir dans le sens de mettre de l’ordre dans les rangs de son gouvernement.

Quelqu’un a-t-il trahi quelque part ?
Que l’on se comprenne bien ! Le propos n’est pas ici de juger de la pertinence de la position que le gouvernement du Sénégal a eu à exprimer la semaine dernière à Genève, devant le Comité des droits de l’Homme, à propos du cas Karim Wade. Nul n’ignore que ma position dans le traitement du dossier Karim Wade a été constante dans le sens de réfuter la procédure devant la Cour de répression de l’enrichissement illicite (Crei) qui ne m’avait pas semblé équitable et juste et ne répondait pas à une bonne distribution de la justice. Il est question ici de relever que le gouvernement du Sénégal, qui parlait d’une même voix depuis le déclenchement de la procédure contre Karim Wade et compagnie, est arrivé à se disperser dans sa parole. La délégation qui présentait le rapport du Sénégal devant la session du Comité des droits de l’Homme a avoué, de manière on ne peut plus explicite, que l’Etat du Sénégal s’était fourvoyé dans le traitement de l’affaire Karim Wade et qu’il se préparait à mettre en œuvre une procédure pour se conformer aux directives ou recommandations antérieurement faites par le Comité des droits de l’Homme dans cette affaire. C’est un revirement à 180 degrés qui pouvait ne pas être condamnable, si tant est que le Sénégal avait souverainement choisi de changer de fusil d’épaule. Cela pourrait bien arriver du reste. Seulement, le lendemain de cette nouvelle prise de position exprimée par des membres d’une délégation composée de hauts fonctionnaires du ministère de la Justice et de celui des Affaires étrangères, le gouvernement du Sénégal s’est senti obligé, par la voix du ministre des Affaires étrangères et des sénégalais de l’extérieur Amadou Ba, d’exprimer une position diamétralement opposée. Le communiqué publié par le ministre Amadou Ba a peut-être le mérite de réaffirmer la position première du Sénégal sur ce dossier, mais il a péché en comportant des contrevérités. Amadou Ba avait voulu réfuter l’information largement diffusée selon laquelle le Sénégal avait fait son mea culpa devant le Comité des droits de l’Homme dans l’affaire Karim Wade. Une vidéo de la séance est vite tombée pour démentir le démenti du ministre des Affaires étrangères. Cette situation est on ne peut plus embarrassante pour le gouvernement, car nul ne peut s’imaginer que Amadou Ba a pu sortir ce fameux communiqué du 17 octobre 2019, sans l’onction du président de la République Macky Sall. Comment a-t-on pu, à ce niveau de responsabilité de l’Etat, ignorer jusqu’à ce qui s’était dit la veille au nom du Sénégal et devant une tribune d’une instance internationale de cette envergure ? Le communiqué du gouvernement insiste en affirmant que «contrairement aux allégations, la délégation sénégalaise n’a, en aucun cas et sous quelque forme que ce soit, pris des engagements allant dans le sens d’une ‘’réhabilitation’’ de Monsieur Karim Wade, ou d’une ‘’réparation’’ d’un ‘’préjudice’’ qu’il aurait subi. Par conséquent, les informations publiées à ce sujet sont dénuées de tout fondement et relèvent de la méconnaissance des procédures du droit sénégalais et des positions antérieurement et clairement exprimées par le Sénégal sur la question». Le communiqué du gouvernement se révéla être mensonger, à la publication de la vidéo de la session. C’est d’autant plus inacceptable que le gouvernement est tombé des nues en découvrant que le compte rendu demandé à la ministre conseillère à la représentation du Sénégal auprès des Nations unies à Genève a pris soin d’occulter la position pourtant dûment exprimée.
Il n’en demeure pas moins qu’il y a anguille sous roche, car il ne peut se trouver un citoyen sénégalais, encore moins un haut fonctionnaire du ministère de la Justice, magistrat de surcroît, pour ignorer la position du Sénégal dans le dossier Karim Wade. Le Sénégal a eu à dire, sur tous les tons et sur tous les toits, que le traitement judiciaire de l’affaire Karim Wade satisfaisait rigoureusement aux critères d’une justice équitable. Mieux, le Sénégal a estimé que «le Comité des droits de l’Homme n’est pas une instance juridictionnelle, mais plutôt un comité d’experts indépendants dont les décisions sont dénuées de toute force obligatoire». En outre, le Sénégal a toujours considéré qu’il ne rentre pas dans les attributions du Comité des droits de l’Homme «de réformer les décisions rendues par les juridictions nationales». Il est donc exclu que de telles positions puissent être ignorées par une délégation officielle qui devait présenter le cinquième rapport périodique du Sénégal et qui devait répondre notamment à des interpellations antérieures sur le même sujet. La délégation et les auteurs de ce rapport ne pouvaient pas ne pas avoir lu les rapports précédents présentés devant la même instance. En d’autres termes, si le juge Moustapha Ka, qui n’est pas un novice, a parlé de manière aussi péremptoire comme le montre la vidéo de la session du Comité des droits de l’Homme, c’est sans doute parce qu’il a dû recevoir des instructions allant dans le sens du renversement de la position du Sénégal. Le cas contraire, il aura été coupable de sabotage, de déloyauté et même de trahison des positions de son pays qu’il était censé représenter. Si d’aventure Moustapha Ka avait parlé sous la dictée de sa hiérarchie, le ridicule serait encore plus énorme. La ficelle est si grosse que le Président Sall ne pourrait épargner tout le monde. De toute façon, l’embarras du Sénégal sera réel dans le contexte de la visite à partir d’aujourd’hui de Michelle Bachelet, Haut-commissaire des Nations unies pour les droits de l’Homme.
Changer les paradigmes de la gouvernance
Il nous revient qu’il n’y aurait jamais eu de coordination formelle sur la teneur du rapport du Sénégal entre le Cabinet du ministre de la Justice, le secrétariat d’Etat chargé des droits de l’Homme, la direction des Droits de l’Homme, le ministère des Affaires étrangères ou la présidence de la République, ainsi que le Comité sénégalais des droits de l’Homme. En d’autres termes, les autorités de l’Etat ignoraient le contenu du rapport et les formes de sa présentation. Est-ce que tout ce désordre n’est pas du fait du casting aux plus hautes fonctions de l’Etat, dont seul le Président Sall connaît les secrets ? On peut également se demander si les fonctionnaires, devant le manque de lisibilité du contexte de rabibochage entre le Président Macky Sall et la famille Wade, n’avaient pas estimé devoir anticiper sur les «désirs du chef», au risque de danser plus vite que la musique ? Il est aussi à questionner l’organisation du fonctionnement de l’Etat qui fait de sorte que tout le monde peut se référer directement au chef de l’Etat et peut lui rendre compte et en conséquence recevoir des instructions directement de lui, en dehors des canaux administratifs normaux.
Dans tous les cas, le président de la République Macky Sall, qui donne l’impression à ses interlocuteurs d’avoir été trahi dans ce nouvel épisode de l’histoire Karim Wade, est tenu de situer les responsabilités et de mettre de l’ordre dans cette cacophonie. Nous déplorions, une fois de plus, la semaine dernière, dans ces mêmes colonnes, la désinvolture avec laquelle certains officiels engagent le gouvernement sur des questions qui n’avaient pas été préalablement discutées au sein du gouvernement. On en voulait pour exemple les sorties répétées du ministre de l’Intérieur Aly Ngouille Ndiaye, prenant le contre-pied de son collègue du Tourisme et des transports aériens, Alioune Sarr, au sujet d’un projet de réinstauration du visa d’entrée au Sénégal pour les détenteurs de passeport de pays qui n’appartiennent pas à l’espace Cedeao.
Des situations du genre sont légion. On va évoquer quelques cas assez emblématiques, comme par exemple ce qu’on avait observé à travers les publications des journaux, de vives querelles de compétences opposant le Secrétariat général du gouvernement et le Secrétariat général de la présidence de la République, dans un contexte où la fonction de Premier ministre n’existe plus. La question n’a pas été tranchée par la voie administrative, avec une répartition précise des attributions de l’une ou l’autre structure, mais on a pu considérer que les bisbilles opposeraient à titre personnel Maxime Jean Simon Ndiaye et Oumar Samba Ba. Mahammed Dionne était resté longtemps absent pour raison de santé. Est-ce seulement un choc de personnalités ? La nature a horreur du vide comme on dit communément. Et donc, l’absence d’une certaine hiérarchie dans le gouvernement ne manque pas de laisser des espaces inoccupés dans lesquels d’aucuns s’engouffrent allègrement. C’est particulièrement le cas du ministre Cheikh Kanté qui subitement se découvre comme un Premier ministre et se mêle de tout. Il s’improvise médiateur entre le gouvernement et les syndicats d’enseignants, en lieu et place des ministres compétents de ce secteur ou même du ministre de la Fonction publique ou des institutions publiques dédiées au dialogue social. Le ministre en charge du Suivi du Plan Sénégal émergent se donne de l’étoffe en s’engageant à être le maître d’œuvre d’une conférence internationale sur la dette du Sénégal, à la place des ministres de l’Economie et du plan (Amadou Hott) et/ou des Finances et du budget (Abdoulaye Daouda Diallo). Faut-il relever que le nom de Cheikh Kanté ne figure même pas sur la liste du gouvernement pour qu’il puisse chercher à en être le chef.
De telles situations préoccupent les partenaires du Sénégal qui ne distinguent plus leurs interlocuteurs, perdus par exemple quand le ministre Amadou Hott leur exprime une position le matin et que Abdoulaye Daouda Diallo leur dit le contraire l’après-midi. Les conflits de compétences entre les services de Abdoulaye Daouda Diallo et de Amadou Hot sont sur la place publique, surtout que l’un avait été représentant du Sénégal auprès du Fmi et l’autre auprès de la Banque mondiale. Le Président Sall avait finalement été obligé de changer les choses, en décidant de confier les portefeuilles Banque mondiale et Fmi à la même personne, en l’occurrence Abdoulaye Daouda Diallo. Cette guerre des tranchées s’exprime jusqu’à la réunion de revue annuelle de l’Uemoa qui commence ce matin à Dakar, et où devait initialement être attendu le ministre Amadou Hott. Le ministre Abdoulaye Daouda Diallo a fait savoir, à qui voulait l’entendre, que ce sera lui qui va diriger la délégation du Sénégal.
On voit ainsi que les ministres jouent des coudes et arrivent à chercher à exposer les tares, lacunes et travers de leurs collègues autour de la table du Conseil des ministres. Le ressenti est que les choses ne marchent pas. Une telle ambiance dilue les bonnes actions ou réussites d’un gouvernement. Un sentiment de laisser-aller se dégage. A cause de telles situations, on avait vu le régime de Abdoulaye Wade souffrir beaucoup en termes d’image. Cela avait été aussi le cas en France, durant les dernières années du règne de Jacques Chirac, ou des derniers mois de la présidence de François Hollande. Aux Etats-Unis d’Amérique, l’Administration Trump est confrontée à un pareil ressenti général.

3 Commentaires

  1. J avoue avoir toujours eu à rejeter Madiambal à cause de sa proximité avec le couple présidentiel , et subsidiairement des avantages tirés de cette situation. Mais cet article me réconcilie avec le journalisme de jadis. Merci pour la qualité rédactionnelle de cet article et cette vérité qu il fallait dire. Décidément Maky nous surprend et de trés mauvaise maniére . Il est temps de mettre un terme à cette cacophonie et ce désordre. Le pays n a pas besoin de ça .

  2. En général, même dans les démocraties occidentales, le deuxième mandat est celui de la suffisance et des bêtises. Comme si fatigué de la rigueur que commande le premier, on veut se laisser aller.
    Les bêtises, incompétences et confusion que vous relevez dans votre article sont, hélas, la marque de commerce du pays, avec ou sans Premier ministre. Dans quelle démocratie voit-on le pouvoir exécutif proroger le mandat des élus locaux alors qu’il n’y a ni guerre, ni sédition, ni urgence. A quoi bon avoir des élections quand l’Exécutif peut, d’un trait de plume, donner un nouveau mandat aux élus. Tout simplement ahurissant. Rien que pour cet acte, le Sénégal mériterait de se faire rappeler à l’ordre par les Nations Unies. Les chancelleries occidentales, qui regardent muettes comme des carpes, n’ont pas conscience que ces atteintes à la démocratie, sont parmi les facteurs de l’immigration illégale en Europe. Tous n’émigrent pas parce qu’ils ont faim.
    On a de la peine pour le Président Sall. Il lui suffisait de gouverner normalement, respecter le contrat moral qu’ils avaient avec les électeurs qui ne lui demandaient que de la sobriété dans la gestion du pays, de la considération pour leur démocratie et l’état de droit. Encore jeune, bilingue, entretenant de bonnes relations avec les occidentaux et l’Union Africaine, il aurait été un candidat à succès lorsque le tour de l’Afrique au Secrétariat des Nations Unies reviendra. Mais voilà.
    Que cherche le Président Sall avec ses joutes lassantes et dramatiques -prions le ciel qu’un opposant ne meurt pas en prison. Ignore-t-il qu’il est dans un pays supposé démocratique, un pays donc où l’opposition a les droits, tous les droits, de critiquer, chahuter, calomnier l’action du gouvernement ? Le seul juge de leurs actions politiques est le corps électoral qui se prononce tous les 5 ans. Sonko peut aller en prison. Mamadou, Samba, Pathé, Assane et Modou peuvent tous y être amenés par un procureur dont on se demande s’il va encore résider dans ce pays après 2024. Qu’est-ce que cela changera au Sénégal ? Le pays sera-t-il plus respecté ? Des usines pousseront-elles partout ? La faim sera-t-elle chose du passé ? Moins de talibés, moins d’inondations ?
    Il nous parvient des rumeurs de troisième mandat. Ne vous croyez pas indispensable Monsieur le Président. C’est souvent le début de la fin. Ce pays compte 16 millions d’habitants parmi lesquels choisir le prochain Président.
    Vous voyagez beaucoup M. le Président. Nous peinons à en voir le produit. Toyota installe une usine de montage d’automobiles en Côte d’Ivoire. Vous voyagez. Au Rwanda, Kagame hérite de l’usine de montage de Volkswagen. Vous voyagez. Le Maroc monte les Peugeot. Vous voyagez. Toshiba table sur créativité des jeunes Kenyans et les invite au Japon. Vous continuez à voyager. La morale de l’histoire Monsieur le Président, c’est que le Capital sait ou se trouve les bonnes affaires. Il sait où vous trouver. Quelle est la dernière fois que vous avez inauguré une usine avec 10 employés ?
    Biram

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