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Au moment où les effets économiques du Covid-19 menacent de se faire sentir même dans la production et la distribution des aliments, le ministre Moussa Baldé est l’un des membres du gouvernement de Macky Sall qui se trouvent en première ligne. Il n’est donc pas facile à joindre. Néanmoins, entre deux tournées d’inspection dans le monde rural, il a pris le temps d’échanger avec Le Quotidien sur les perspectives qui se présentent dans le secteur agricole, du fait de la pandémie du coronavirus.

Pourriez-vous revenir brièvement sur la campagne agricole passée qui a connu des étapes sinusoïdales ?
J’aime bien la trigonométrie, mais on n’aura pas besoin de parler de sinusoïdes pour faire le bilan de la campagne agricole. De manière générale, la campagne d’hivernage a été satisfaisante, les cultures ont affiché un bon comportement du début à la fin dans la moitié sud du pays, avec un bon déroulement des récoltes. Dans la partie nord du pays, la situation agricole a été caractérisée par de longues pauses pluviométriques (allant jusqu’à 20 jours) en début d’hivernage, qui se sont poursuivies jusqu’à la deuxième décade du mois d’août. A partir de la troisième décade du mois d’août, avec la reprise normale et régulière des pluies, le développement des cultures est redevenu normal.
Pour les résultats définitifs, la production agricole 2019/2020 se présente comme suit : La production céréalière est de 2 millions 768 mille 406 tonnes dont 41% de riz. C’est une production stable, comparée à celle de l’année dernière. Le fonio avec 5 151 tonnes et le maïs avec 530 mille 703 tonnes sont en hausse par rapport à la campagne 2018/2019. De même, l’arachide avec 1 million 421 mille 288 tonnes, le manioc avec 1 million 030 mille 592 tonnes et la pastèque avec 1 million 190 mille 481 tonnes ont connu des productions sensiblement égales à celles de la campagne de la saison écoulée. Par contre, le niébé avec 184 mille 137 tonnes et le sésame avec 24 mille 304 tonnes ont connu des hausses substantielles par rapport à la campagne écoulée. Le coton aussi, avec 15 mille 751 tonnes, a connu une hausse de 4% par rapport à la saison 2018/2019. La production horticole se hisse déjà à 1 million 559 mille 484 tonnes, soit une hausse de 10% par rapport à la campagne 2018/2019.

Vous abordez la campagne dans un contexte particulier. Est-ce que l’Etat a suffisamment pris de précautions et de dispositions pour sauver l’agriculture du naufrage économique présagé par le Covid-19 ?
Il est évident que la situation économique et sanitaire mondiale n’augure aucune certitude quant au commerce futur des céréales. Conscient de cela, le Sénégal compte anticiper en poursuivant et intensifiant les efforts en cours pour assurer la sécurité alimentaire à partir de la fin de l’hivernage 2020.
Depuis le début de la crise, vous avez tous entendu le chef de l’Etat, le Président Macky Sall, insister sur la nécessité de faire en sorte que le Programme national d’autosuffisance en riz (Pnar) atteigne ses objectifs, dont le principal est d’assurer la sécurité alimentaire.
Un effort particulier est dans cette perspective, envisagée en faveur d’un certain nombre de spéculations : le riz, le mil, le niébé et le maïs.
Pour cette campagne 2020, fortement marquée par la propagation du Covid-19 devenu une pandémie, le gouvernement du Sénégal a décidé de faciliter l’acquisition d’intrants et de matériels agricoles en soutien et accompagnement aux petites exploitations agricoles. A cet effet, le budget consacré à l’achat d’intrants agricoles a connu une hausse de 50%, soit 20 milliards en valeur absolue, comparée à l’année dernière. Ces mesures visent à augmenter la quantité des intrants, mais aussi de les rendre plus accessibles aux producteurs. La dynamique enclenchée pour le développement des autres spéculations sera maintenue et renforcée.

Le chef de l’Etat a pris des mesures pour accompagner les personnes vulnérables face au Covid-19. Qu’avez-vous fait en tant que ministre de la République et responsable politique en termes de mesures pour soutenir ces initiatives à d’autres échelles ?
Il est clair que l’activité humaine est rythmée par les déplacements de personnes et de biens. Malheureusement, cette pandémie entrave ces mouvements, et en conséquence perturbe lourdement les voies économiques par lesquelles les populations tiraient leurs revenus. Face à cette situation, je pense qu’aucun être humain ne peut rester insensible. Chacun, en fonction de ses moyens, mais aussi de son degré de générosité, essaie de faire preuve de solidarité vis-à-vis de ses proches, car ce sont les premiers que vous voyez.
Personnellement, j’ai apporté divers appuis aux populations et acteurs économiques de la région de Kolda dont je suis originaire.

Le président de la Répu­blique vient d’annoncer que les établissements financiers et bancaires vont différer les échéances. Est-ce que les opérateurs agricoles sont concernés par la mesure ?
En ce qui concerne la question, après renseignements auprès de la Banque agricole (Lba) et de la Bnde qui sont les principales banques de financement des opérateurs, il s’avère que ces derniers sont éligibles à ce dispositif valable 3 mois et renouvelable une fois sur leur demande. Mais je dois préciser que sur instruction du président de la République, nous travaillons avec le ministre des Finances et du budget depuis le début de l’année au paiement intégral des dettes dues aux fournisseurs d’intrants. Je pense qu’à l’heure actuelle, plus de 90% des arriérés sont soldés. C’est une première depuis des années et cela va faciliter à mon avis une rapide mise en place des semences en ce début d’hivernage.

En Conseil des ministres, le chef de l’Etat a mis l’accent sur le Pnar. Est-ce un nouveau caprice lié à l’apparition du Covid-19 ?
Le président de la République a toujours été cohérent et constant dans sa démarche. Il sait que le premier pas de l’émergence est l’assurance de la sécurité alimentaire. C’est pourquoi dès son accession à la tête du Sénégal, il avait d’abord demandé au premier gouvernement d’apporter une aide alimentaire aux populations qui venaient de sortir d’un hivernage difficile. Une fois que cela a été fait, il a exhorté les gouvernements suivants à fortifier le Pnar. Tout le monde se rappelle ses tournées économiques en 2015, 2016, etc. pendant lesquelles il accordait une attention particulière au Pnar. Aujourd’hui avec cette pandémie du Covid-19, l’histoire lui a donné raison, car il n’y a aucune certitude quant à notre approvisionnement en riz.

Le Pnar a-t-il les moyens de sa mission ?
Le Sénégal atteindra l’autosuffisance en riz à la suite d’un engagement collectif national ou ne le fera pas. De 2014 à nos jours, les acteurs de la chaîne de valeurs riz vous confirmeront que l’Etat du Sénégal a mobilisé des moyens inédits en faveur de la filière. Toutefois, nous ne sommes pas dans un régime où c’est l’Etat qui produit. L’Etat ne fait que faciliter les conditions de production.
Les moyens déployés jusqu’ici sont conséquents, mais sont de loin insuffisants. Il faut continuer les investissements publics comme privés, qui ont permis d’enregistrer des résultats conséquents à ce jour en termes de production, d’étalement de la production dans l’espace, de mise à disposition de riz de qualité répondant aux attentes des consommateurs, etc.

Certaines voix ont fait état de risques de pénurie d’engrais pour la campagne agricole à venir. Qu’en est-il réellement ? Est-ce que le pays a pris ses dispositions pour éviter une quelconque pénurie ?
L’approvisionnement en engrais se fait en grande partie avec les Ics et l’Ocp marocain, en plus de l’importation d’urée. Les Ics sont en train de prendre des dispositions pour un approvisionnement correct du marché, en anticipation de la production en vue de la satisfaction des besoins. A cela s’ajoutent d’importants stocks détenus par des fournisseurs installés dans le pays. Au vu de tout cela, nous pensons qu’il n’y aura pas de pénurie.

Un ancien ministre de l’Agriculture a récemment, dans une contribution parue dans la presse, prévenu contre une invasion de criquets au Sénégal. Est-ce que la Direction de la protection des végétaux (Dpv) est suffisamment outillée pour faire face à une éventuelle attaque acridienne ?
Le Service de l’information acridienne de la Fao à Rome fait état depuis fin décembre 2019 d’une situation de résurgence acridienne très grave en Erythrée, Ethiopie, Oman, Egypte, Somalie, Soudan, Yémen et Arabie Saoudite. Des essaims ont également été signalés, envahissant le nord du Kenya, et des opérations de lutte ont été lancées début janvier 2020.
Certes, dans l’immédiat, cette invasion n’a aucun impact sur la région occidentale, y compris les pays sahéliens de l’Afrique de l’Ouest dont le Sénégal. Toutefois, la Fao met en garde contre une menace potentielle de la région occidentale en début et en fin d’été 2020 (juin et octobre 2020).
La Direction de la protection des végétaux (Dpv) reste attentive à l’évolution de la situation, qu’elle suit semaine après semaine et a préparé à cet effet un plan d’action de prévention et de lutte contre le criquet pèlerin qui sera pris en charge par l’Etat du Sénégal, pour un coût global d’environ 5 milliards de F Cfa. Cette enveloppe permettra d’acquérir, dans des délais raisonnables, du matériel roulant (véhicules de traitement et de prospection), du matériel de traitement pour les Comités de lutte villageois, des Equipements de protection individuelle (Epi), des pesticides chimiques et biologiques et éventuellement la location d’avions si nécessaire pour faire face au péril acridien.

Le Sénégal pourrait-il atteindre l’autosuffisance alimentaire sous ce quinquennat du Président Macky Sall ?
Je viens de démontrer que l’engagement du Président Macky Sall pour l’autosuffisance alimentaire a toujours été constant. Maintenant, comme le disait l’autre, je cite, «fais ce que tu as à faire, le reste tu le laisses entre les mains de Dieu». Il y a six mois, qui aurait prédit le confinement de la moitié de l’humanité ? Objectivement, le Président Macky Sall a fait ce qu’il a à faire et notre ambition est de travailler aussi dur que cela sera nécessaire pour que sa volonté se réalise.

Aujourd’hui, l’essentiel du parc de gros porteurs est mobilisé pour la distribution des vivres à l’intérieur du pays. Avez-vous pris des dispositions pour le transport des semences et des intrants pour la campagne agricole ?
Les semences sont déjà collectées et stockées dans des magasins à l’intérieur du pays. La stratégie est de faire en sorte qu’il y ait le moins de transferts possibles. Il faut souligner aussi que les opérateurs sont en même temps des transporteurs ; d’où le nom de leur organisation Fédération nationale des opérateurs privés, stockeurs et transporteurs (Fnopst).

Quels sont les objectifs de production pour la campagne à venir ?
Les objectifs de production ont été fixés en tenant compte d’un contexte national et international marqué par le Covid-19, de ceux déclinés dans la Lettre de politique de développement sectoriel et des orientations stratégiques du Maer. En plus de la contribution sur ressources internes de l’Etat, la fixation de ces objectifs tient compte de la contribution des projets et programmes appuyés par les Partenaires techniques et financiers (Ptf).
Ainsi, on souhaite accroître les céréales à 23%, soit 3,4 millions de tonnes, dont 1,5 million de tonnes de riz. Pour l’arachide, on vise 1,5 million de tonnes, soit 8% de hausse et 41% de hausse de production pour les cultures de diversification (niébé, manioc et pastèque).
Pour l’horticulture, les objectifs pour la campagne 2020/2021 sont aussi du même ordre.

Les huiliers ont beaucoup décrié leur situation, menacés qu’ils sont par la présence des Chinois. Quelle posture allez-vous leur suggérer au cas où la Chine, pour cette année, faisait défection ?
Vous avez raison. Pour l’arachide, la Chine est devenue un grand client pour notre pays. Il faut se féliciter du fait que l’exportation de l’arachide a rapporté plus de 100 milliards de francs Cfa au monde rural. Nous avons eu une campagne de commercialisation rapide et valorisante au grand bénéfice de nos vaillants producteurs. Je suis cependant convaincu que nous devons, à côté de la Sonacos, renforcer notre tissu de petites unités de transformation locales. Nos opérateurs doivent s’investir dans ce domaine pour contractualiser avec les producteurs et capter l’essentiel de notre production. Vous le savez, notre huile d’arachide est l’une des meilleures dans le monde.

Pourriez-vous décliner vos assurances pour le monde rural ?
Au sortir de cette pandémie, beaucoup s’accordent que l’activité économique mondiale sera relancée à partir de l’agriculture durable.
Au Sénégal et concernant le court terme, des dispositions sont prises en faveur des petits producteurs pour faciliter leur accès à des intrants de qualité (semences certifiées, engrais, protection des cultures), à des équipements, au conseil, etc.
Sur le moyen et long terme, nous sommes en train de déployer des projets et programmes de grande envergure en vue de consolider la maîtrise de l’eau et être mieux résilients face aux changements climatiques.
Nous avons pris toutes les dispositions nécessaires pour mettre en place, à temps, les intrants subventionnés dans les différentes localités du pays. Tout est fin prêt pour le démarrage de la mise en place des intrants.
Les prévisions pluviométri­ques de cette année faites par le Cilss nous donnent de l’espoir pour un hivernage correct. J’invite donc tout le monde, en particulier la jeunesse de notre pays, à s’investir dans l’agriculture pour aider notre pays à couvrir l’essentiel de ses besoins alimentaires et à rester debout après la pandémie.

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