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Avec les grands chantiers de l’Etat et les externalités liées à ces travaux se traduisant par une urbanisation galopante avec une invasion de promoteurs immobiliers, le département de Rufisque vit au quotidien des problèmes fonciers. De Diamniadio à Tivaouane Peulh ou dans tout autre commune du département, les populations ne cessent de se braquer contre la forte spoliation foncière dont elles sont victimes de la part de promoteurs immobiliers. Le Quotidien s’intéresse de manière non exhaustive à ces interminables problèmes fonciers dont les conséquences sont dramatiques avec un lot de désolations à n’en plus finir. Cerner d’ailleurs de bout en bout le problème dans le département est chose impossible, vu les foyers de tension qui demeurent une véritable bombe sociale pouvant exploser à tout moment.

La dernière sortie du Président Sall lors de la Journée de la décentralisation sur les conflits fonciers va-t-elle éteindre les foyers de tension en cours un peu partout ? Le département de Rufisque vit des troubles profonds liés au foncier. C’est devenu un phénomène récurrent et désormais plus une semaine ne se passe sans son lot de récriminations des populations qui se disent spoliées de leurs terres. Une véritable pression foncière en cours menace même le devenir des populations après avoir considérablement réduit à une faible expression l’activité agricole dans le département naguère grand pourvoyeur de produits horticoles et maraîchers à travers sa partie rurale (ancienne communauté rurale de Sangalkam). Des champs et exploitations avicoles ont en fait laissé la place au béton avec les projets d’envergure de l’Etat. En effet avec les projets phare de l’Etat dans le département, notamment les pôles urbains, celui de Diamniadio en premier, c’est une nouvelle configuration qui se dessine pour le département qui s’étend sur une superficie de 37 mille 200 ha. Les projets de l’Etat ont fait péricliter la situation dans la zone en amorçant la déliquescence de cet écosystème au grand dam des populations, mais aussi des défenseurs des droits des agriculteurs. «Rufisque est aujourd’hui le foyer ardent du Pse et ça crée des tensions. C’est un développement infrastructurel, un développement urbain, l’explosion démographique, mais aussi la tension sur le foncier. Tout cela fait que l’alimentation peut être laissée en rade alors que la vocation originelle du département, c’est l’horticulture, la production agricole», regrettait en ce sens, lors de la célébration de la Journée de l’alimentation, Amadou Kanouté de Cicodev Afrique, faisant le plaidoyer pour la préservation des espaces agricoles dans l’unique département qui en dispose dans toute la région de Dakar. Yasmina Achem Sarr, membre de la Sénégalaise d’exportation de produits agricoles et services (Sepas), avait elle aussi alerté sur la perte importante de terres dans la zone au profit du béton. «Oui il faut construire, mais cela ne doit pas empêcher de préserver les champs de la zone qui font vivre des milliers de personnes», exhortait la dame à l’occasion de la Journée nationale de la mangue tenue à San­galkam en juillet. Désormais il est plutôt question de la vie des hommes et non plus de la production agricole. Ce sont les zones d’habitation qui sont envahies avec la nouvelle attractivité de la zone. De Diamniadio à Bam­bylor, en passant par Tivaouane Peulh ou Yène, le constat reste le même : une spoliation pernicieuse et intempestive qui hante le sommeil des populations.

Tivaouane Peulh victime des tergiversations de l’Etat  
A Tivaouane Peulh, les populations ont enfourché vendredi le cheval de combat. La cause de leur courroux, l’annonce par le gouverneur de Dakar du retrait des 20 ha que le président de la République leur avait octroyés en guise de compensation après la démolition de leurs maisons en 2017. Ils sont 1 796 familles à voir le 19 avril de cette année-là leurs constructions détruites avec une opération musclée de la Dscos. Le site du litige, s’étendant sur 123 ha, avait été alors affecté à une société immobilière. Bénéficiant d’une promesse ferme du Président Macky Sall lors de la campagne électorale pour la Présidentielle de 2019, ils espéraient bientôt entrer en possession des papiers administratifs pour leur installation légale. A la place, c’est un revirement spectaculaire qui s’est produit avec l’annonce du gouverneur de Dakar du retrait du site qui serait à nouveau réaffecté à la même société. «Ils n’ont qu’à faire de ce site le cimetière Bakhiya de Tivaouane Peulh, car nous y mourrons plutôt que de laisser la Sipres nous prendre nos terres», jure ainsi, surexcité, Ousmane Ndiaye, un des membres du Collectif des victimes de démolition de Tivaouane Peulh, lors de la manifestation de vendredi durement réprimée par la gendarmerie. Ils sont d’autant plus révoltés que le directeur des Domaines Mame Boye Diao leur avait assuré la remise des papiers dans 15 jours suite à une audience qu’il avait accordée au collectif le 4 juin dernier. Les victimes, trimballées entre joie et remerciements après la promesse de Macky Sall et dépit au début de l’affaire et avec le dernier développement, ne savent plus à qui se fier dans cette affaire. Certains des manifestants arrêtés vendredi n’ont toujours pas encore été libérés.

Diamniadio, l’expropriation à coup de baux  
Le 17 août 2018 est un mauvais souvenir pour les populations de Diamniadio Sud Extension. Une opération musclée de la Dscos avait abouti à la destruction d’une quarantaine de maisons sous le regard impuissant de leurs pensionnaires tenus en respect par les Forces de l’ordre déployés en nombre important. Ayant construit suite à une délibération de la mairie sur le site, ces habitants avaient riposté, embrasant la commune par des manifestations dans la rue. Plusieurs d’entre eux avaient été arrêtés avant d’être libérés quelques jours après, mais le mal était déjà fait. A la faveur d’un bail, le député Demba Diop Sy revendiquait la propriété du site de 27 ha pour un projet immobilier d’envergure. Avec l’avènement du Pôle urbain, la zone était de facto devenue attractive, poussant les promoteurs immobiliers à peaufiner des stratégies pour acquérir des espaces dans ces «nouveaux eldorados». Le député qui détient aussi un autre domaine dans la zone, toujours à la faveur d’un bail, n’était pas le seul promoteur à en disposer dans la zone. Les victimes en ont compté près d’une dizaine d’autres qui attendent le moment propice pour se signaler. En plus de cette dénonciation, elles ont déploré l’attitude de la mairie qui leur a octroyé les délibérations et daigné les assister lors de ces épreuves tragiques. «Ce sont des terres du domaine national, mais c’est l’Etat qui les titre à son nom pour ensuite les donner à des promoteurs privés. Cela est une vraie entrave à la réalisation du plan de développement de la commune, car on ne dispose même plus de terres pour nos propres projets», réagit toutefois le secrétaire municipal de la mairie de Diamniadio Abdou Ndiaye. Le chef de quartier de Diamniadio 2 Sud Papa Sylla, irrité par cette situation, assimilait la mise à disposition de baux à des promoteurs au détriment des populations à «une association de malfaiteurs». Il a appelé dans la même lancée l’Etat à prendre très au sérieux cette question qui reste une véritable bombe sociale à retardement. Rien depuis lors n’a changé malgré la mesure ferme de Macky Sall lors de l’inauguration du Centre de formation professionnelle de Diam­niadio en 2019. Le chef de l’Etat avait donné des instructions aux préfets et sous-préfets afin de diligenter les actes nécessaires pour l’arrêt de la spéculation foncière intense que vit Diam­niadio. Même problème à Dou­gar où les populations font face aux assauts d’une entreprise immobilière qui revendique, bail à l’appui, 720 ha dans ce village sé­cu­laire.
S’étendant sur 25 km2, le titre foncier 1975/R, communément appelé titre Bertin, n’arrête de faire parler de lui. Les problèmes ont commencé avec le régime de Abdoulaye Wade. «C’est le Président Abdoulaye Wade qui, sans nous mettre au courant, a négocié avec les héritiers de Bertin. C’est après ces négociations qu’il a déclaré avoir acheté ce terrain à 7 milliards de francs Cfa et qu’il allait le céder aux populations de Bambylor. Mais c’est à partir de ce moment que les choses ont empiré», rappelle Bira Cissé du Collectif des exploitants agricoles de la zone. A la place d’une affectation du site aux 7 villages de Bambylor, ça a été plutôt des titres fonciers et baux qui ont été établis et octroyés à des proches du pouvoir. Les tentatives d’entrée en possession des sites par les nouveaux propriétaires ont toujours buté sur la farouche résistance des populations de la zone. Depuis quelque temps cependant, la zone connaît une relative accalmie, mais pourrait à tout instant se remettre au bois de chauffe avec la détermination des autochtones à préserver leur propriété. Leur seul souhait, qu’ils soient rétablis pour de bon ! La construction de la Vdn a rendu la zone désormais très accessible et aura eu comme conséquence malheureusement pour les populations d’avoir aiguisé les appétits des promoteurs immobiliers qui ne se sont pas fait prier pour investir le terroir.
Elles ne faisaient qu’une sous la coupole de la communauté rurale de Yène et vivent séparément depuis l’érection de Diamniadio en commune en 2002. Une cohabitation qui semble empoisonnée par le litige foncier autour de la forêt classée de Sébikotane. Voyant une partie de ces terres engloutie par le pôle urbain, Diamniadio avait sollicité de l’Etat le déclassement de 300 ha pour des projets de la commune. Une sollicitation qui avait fortement irrité la commune de Yène qui avait vaillamment réagi en revendiquant la propriété de la surface convoitée par le voisin. Un épisode isolé dans un département où les litiges entre deux communes sont quasi inexistants. Et pour ne rien arranger, les deux communes se sont aussi engagées dans un autre combat concernant Ndou­khoura Peulh. Chacune d’elles affirme que le quartier se trouve dans sa commune. Elles ont d’ailleurs demandé l’arbitrage des autorités qui tarde toujours.
A côté de ces foyers les plus en vue en termes de litiges fonciers, les autres communes, à des degrés moindres, vivent tout autant ces problèmes. A Rufis­que ville par exemple, la mairie est en contentieux avec la Soco­cim pour une superficie de 210 ha. Les cimentiers avaient acquis par bail le site près de l’usine pour un projet bien spécifié de culture du jatropha il y a quel­ques années. Avant que l’usine ne décide d’investir pour la construction d’une centrale photovoltaïque. Ce à quoi la mairie s’oppose, appelant à la restitution des terres qui restent un patrimoine de la Ville. Ajoutez à cela la construction du port minéralier qui a été fatale aux habitants de Sendou, ayant même perdu leur unique école primaire du fait de ce projet ! Dire donc que Rufisque est un département en sursis n’est qu’une lapalissade.

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