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Mame Goor Diazaka, Arame Thioye, Salam Diallo ou encore Thiat et Kilifeu, ils sont nombreux les artistes qui ont décidé d’entrer dans l’arène pour prendre part au combat politique. En cette veille d’élection, ils font aussi leur campagne à leur manière. Et dans un tel contexte, il sied de s’interroger sur la portée réelle de cet engagement.

Aux Etats-Unis par exemple, Jay-z et Beyoncé n’ont pas hésité à soutenir, voire financer ouvertement la campagne de Barack Obama. Même si en France certains artistes refusent de mêler leur image à la politique et d’afficher publiquement leur coloration politique, en Afrique bien au contraire, les artistes, notamment la plupart des artistes du hip-hop, ne voient aucun inconvénient à manifester leur dédain contre un politicien véreux, créer des mouvements citoyens ou encore à engager des batailles politiques et sensibiliser l’opinion sur certaines dérives du gouvernement. Eveilleurs de consciences, lanceurs d’alertes, porte-étendards ou porteurs de voix, ils sont tout à la fois.

Virulence des rappeurs
En 2012, réunis au sein du mouvement Y’en a marre, des rappeurs comme Fou Malade, Thiat, Kilifeu, Xuman, Simon, entre autres, avaient largement contribué à mettre fin à la première alternance du Sénégal en créant des titres comme Lii lumudoon, et des slogans chocs comme «Faut pas forcer», mais aussi en mobilisant des foules nombreuses pour empêcher le Président Wade de briguer un troisième mandat. Et aujourd’hui encore, à la veille de l’élection présidentielle du 24 février prochain, les artistes sont toujours aux premières loges.
En Novembre dernier, à la veille de la sortie de son album, le rappeur Daddy Bibson était convoqué par la police de Thiès. Conséquence de son engagement derrière le Rewmi d’Idrissa Seck ? La question reste posée.
Il y a quelques jours, le binôme du groupe Keur Gui de Kaolack, Thiat et Kilifeu, a mis sur le marché un son intitulé Saï saï au cœur. Dans cet opus explosif où ils dressent un bilan peu reluisant du mandat de Macky Sall, le groupe ne se limite pas seulement à fustiger sa gestion. Il s’attaque également aux hommes politiques qui ont retourné leur veste pour soutenir le candidat aux couleurs marron beige. Un clip qui sonne comme une virulente attaque contre le pouvoir en place, mais ce n’est pas la première œuvre de dénonciation du groupe qui, en 2014 déjà, chantait dans Diogoufi les dérives et les promesses non tenues du gouvernement sénégalais.
A côté de cette vague d’artistes opposés au pouvoir, il y a aussi une foule d’artistes proches du pouvoir. Réunis au sein d’un collectif, ces artistes dont Mame Goor Diazaka, Arame Thioye, Yves Niang, Malick Diabou Seck, Salam Diallo, Alioune Mbaye Nder, Ousmane Seck, Ngoné Ndiaye Guewel, Bill Diakhou, entre autres, ont lancé en octobre dernier un mouvement nommé «Xathiendo dorando». Secrétaire général de ce mouvement, Mame Goor Diazaka a souligné son dessein de soutenir Macky Sall dans sa campagne pour une réélection à un deuxième mandat. Mais depuis, la cote de popularité de l’artiste en a pris un coup. Lors de sa dernière prestation au Cices, le chanteur s’est retrouvé sans public. Avant lui, Alioune Mbaye Nder avait subi la désaffection du public après un tonitruent soutien apporté au Président Wade. Depuis, sa carrière musicale s’est comme interrompue. Et si certains s’attardent sur les raisons de ces contre-performances, impopularité, voire déboires de Mame Goor ou de Mbaye Nder, pour d’autres la question qui se pose c’est surtout celle de l’utilité de l’engagement des artistes dans la politique.

Engagement des artistes, pas une nouveauté
Les opinions divergent pour ce qui est de l’utilité de l’engagement des artistes dans le champ politique. Mais il est clair, pour le journaliste Aboubacar Demba Cissokho tout comme pour l’universitaire Ibrahima Wane, que cet engagement n’est pas un phénomène nouveau au Sénégal. Bien au contraire : «Ce n’est pas nouveau que des artistes décident de s’engager aux côtés d’un homme politique, d’un parti politique ou d’un candidat à une quelconque élection. On a déjà vu pareille chose en 2012, quand Wade briguait un 3e mandat. Ce n’est pas nouveau aussi le fait que d’autres artistes s’engagent contre le pouvoir en faisant des déclarations ou des créations artistiques pour dire leur position sur la gestion du candidat sortant ou du parti du pouvoir», soutient Aboubacar Demba Cissokho. De même, le Professeur Ibrahima Wane note qu’il n’y a rien de nouveau. «La politique et l’art c’est un vieux compagnonnage. De tous temps il y a eu des artistes d’un côté et de l’autre, des griots d’un côté ou de l’autre et les gens ouvraient déjà le combat par la voie verbale et musicale. Ce sont des duels qu’on a depuis longtemps», souligne l’universitaire.
Mais dans un contexte préélectoral, il est judicieux, aux yeux de l’universitaire, de se pencher sur la question. «On s’approche des échéances électorales. Le contexte est assez trouble. Aujourd’hui avec le parrainage, le risque d’invalidation, on est dans un contexte mouvementé et cela se reflète sur le ton de ceux qui sont engagés au plan artistique», remarque-t-il en faisant justement allusion au dernier titre de Keur Gui jugé très virulent par certains.

De l’utilité de cet engagement
Revenant sur l’utilité ou la portée de cet engagement des artistes en faveur de tel ou tel candidat, M. Cissokho relève pour sa part qu’il n’est pas sûr qu’il y ait véritablement un impact sur les votes. «Il n’y a pas de statistique montrant que l’engagement de tel artiste ou tel groupe d’artistes a fait pencher la balance en faveur de tel ou tel autre candidat. Mais ce qui est sûr, c’est que les citoyens, les électeurs, pour beaucoup, sont suffisamment lucides et armés pour décider pour qui ils vont voter le jour de l’élection.» Pour étayer sa thèse, il cite l’exemple de 2012. «Beaucoup d’artistes étaient avec le Président Abdoulaye Wade, comme Mame Goor aujourd’hui est avec Macky Sall. Mais ça n’a pas empêché Abdoulaye Wade de perdre l’élection présidentielle. De même en 2000, les artistes étaient avec Abdou Diouf qui a été contraint au second tour, puis battu à l’issue de l’élection.» Sur ce point, le Professeur Wane est du même avis. «Les gens font la part des choses.»
Et pour ceux qui reprochent aux artistes leur engagement politique, MM. Cissokho et Wane répondent : «Les artistes sont des citoyens comme les autres. Ils peuvent choisir de s’engager aux côtés de tel ou tel parti, tel ou tel autre candidat, pour quelque élection que ça soit. Que cela soit aux Légis­latives, Présidentielle, Munici­pa­les. Ce sont des citoyens. On ne peut pas leur denier ce droit.» Mais qu’en est-il de leur carrière ? Cet engagement ne risque-t-il pas de nuire à celle-ci ? «Le groupe Pape et Cheikh a fait la musique de campagne de Wade en 2007. Ils ont fait le morceau Gorgui dolliniou. Et pendant tout le mandat, le Parti démocratique sénégalais (Pds) ne manquait pas de passer ce morceau dans ses manifestations quotidiennes», rappellent-ils. «Et pourtant, ce groupe n’est pas mort après Wade. Les Pape et Cheikh sont toujours suivis et appréciés. Ils tiennent régulièrement leurs soirées», poursuivent-ils. Mais dans un autre cas, depuis qu’il s’est engagé en politique, le «Roi du mbalax» Youssou Ndour est moins présent artistiquement. «Il est avec le pouvoir depuis 2012. Il a été ministre et aujourd’hui encore, il est ministre conseiller. Mais on déplore que depuis qu’il s’est engagé en politique, sa créativité s’en est trouvée édulcorée. Les dernières productions de Youssou Ndour ne sont pas tellement du niveau de son talent et de son génie», analyse la plume culturelle.
aly@lequotidien.sn

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