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Encore une fois, la communauté internationale est tombée dans le piège du Sénégal. A la veille de chaque élection présidentielle, la classe politique crée et entretient une tension artificielle, à tel point que le monde est convaincu que le pays va basculer dans la guerre civile. Ce qui fait que la communauté internationale nous envoie des observateurs et les médias internationaux se ruent vers Dakar. Et à chaque fois, la montagne accouche d’une souris, parce que les Sénégalais, avec une grande maturité, votent calmement et retournent chez eux. En 2000, en 2007, en 2012, l’élection a mis un terme à la tension politique artificielle, mais cette année, l’opposition joue les prolongations dans les tensions artificielles en s’attaquant à la presse qu’elle veut transformer en bouc émissaire. S’attaquer à la presse parce qu’elle donne des tendances qui ne vous conviennent pas, c’est comme agresser un facteur parce qu’il vous a livré un courrier contenant une mauvaise nouvelle. La presse n’est certes pas exempte de reproches, mais elle a beaucoup contribué au renforcement de la démocratie sénégalaise, et surtout au recul de la violence politique.
La violence électorale a presque disparu du Sénégal depuis 2000, avec la première alternance, pour deux raisons. Premièrement en 2000, les radios privées et le téléphone portable nous ont permis d’avoir des élections transparentes et des résultats en direct et donc à l’abri de tout soupçon. C’est cette absence de soupçon qui a jeté la violence électorale dans les poubelles de l’histoire. Par contre, en 1988 et 1993, les présidentielles ont débouché sur la violence à cause du temps et de l’opacité qu’il y avait entre la fin du scrutin et la publication des résultats, une semaine après par la radio et la télé publiques qui étaient seules dans l’espace médiatique. C’est ce temps très long, l’opacité autour du décompte et la partialité de l’Administration qui créaient une suspicion légitime et donc le recours à la violence pour se faire entendre. Nos élections sont calmes parce qu’elles se déroulent dans la transparence électorale absolue qui est le résultat des 26 ans de lutte de Me Abdoulaye Wade contre la fraude.
Nous avons un Code électoral très complexe, qui est le condensé de la croisade de Wade pour la transparence. Ce qui fait que l’Administration qui était suspectée de connivence avec le parti au pouvoir en est réduite aujourd’hui à un travail de logistique électorale. Dès le début du vote, les acteurs du jeu (majorité, opposition et Cena) prennent le pouvoir jusqu’à la clôture, au décompte et à l’affichage des résultats. Ce qui fait qu’aucun des détracteurs de la presse n’a pu prouver matériellement qu’un journaliste a diffusé du faux. La pluralité médiatique et la diffusion en direct des résultats ont enlevé toutes les causes de la violence électorale. Donc, les médias ont incontestablement contribué à la transparence électorale et à la pacification de l’espace public. Donc, reprocher aujourd’hui aux médias de diffuser des résultats et de parler de tendances relèvent d’un anachronisme démocratique et surtout d’un combat perdu d’avance, car dans toutes les grandes démocraties, et le Sénégal en est une, la presse donne les premières tendances.
D’ailleurs en France, on ouvre le journal du 20h avec le visage de l’élu des Français. Il faut rappeler que la démocratie n’est pas du domaine de l’absolu, mais du relatif. Quand l’opposition estime qu’un second tour est incontournable, c’est relatif. Quand la majorité autoproclame sa victoire au premier tour, c’est du relatif. Seule la vérité de Demba Kandji, président de la Cour d’appel et président de la Commission nationale de recensement des votes, sera une vérité démocratique. D’ailleurs, le juge Kandji l’a bien résumé en disant que «les politiques sont dans leur rôle, moi juge, je suis dans mon rôle», c’est-à-dire trancher le conflit des interprétations du décompte des procès-verbaux. Le ministère de l’Intérieur a été aussi dans son rôle, car cette Prési­dentielle est l’une de nos élections les mieux organisées depuis la catastrophe électorale des élections locales de 1996.
Le contraste entre la tension artificielle et la maturité des électeurs le jour du scrutin est la meilleure preuve que notre pays a des traditions électorales, mais pas encore une tradition démocratique. Nous avons des traditions électorales parce que nous votons depuis plus de 150 ans, mais nous n’avons pas de tradition démocratique parce que notre classe politique a toujours été incapable de trouver un consensus sur les règles du jeu. Nous n’avons pas de tradition démocratique parce que nos élites politiques, au lieu de se comporter en gentlemen, se comportent en gladiateurs. Une des leçons du scrutin est la confirmation du grand écart entre la maturité citoyenne et l’anachronisme de notre classe politique, qui en est encore à l’ère des furies, alors que le Peuple en est à la démocratie d’opinion. Mais il y a aussi le grand écart entre la maturité citoyenne et la presse avec ses excès. Des excès qui n’ont pas eu beaucoup d’impact sur les citoyens qui ont aussi leur propre filtre sémiotique. Les excès de presse font aussi partie du jeu démocratique, car la main invisible de la démocratie finit toujours par créer un équilibre médiatique entre les pro et les anti. L’idée d’une presse toute puissante, qui transforme les citoyens en moutons de panurge, est une illusion du microcosme médiatique. Les excès de la presse de propagande et ceux qui sont les francs-tireurs de l’opposition ne font que renforcer les mécanismes du soupçon et le filtre sémiotique chez les citoyens qui ont prouvé avec cette élection qu’ils sont en avance sur la classe politique et la presse.

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