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Dans une dictature, la seule vertu du citoyen est le silence. Silence dû à la peur des longues oreilles de la police politique. C’est pourquoi l’aéroport est souvent un des meilleurs indicateurs de la nature du régime politique d’un pays. Une bonne carte de visite. Quand j’ai atterri à l’aéroport de Banjul, en moins de 30 minutes, j’ai entendu au moins trois fois le nom de «President Barrow». Ce qui était impensable avec Yahya Jammeh, le Néron tropical que les Gambiens appelaient en cachette «Tony», le comédien sénégalais, parce que personne n’osait prononcer son nom.
La Gambie, débarrassée de ses deux plus grandes peurs, a retrouvé sa vraie nature : une terre de paix et de gaieté. Les deux plus grandes peurs de la Gambie étaient : la vraie folie sanguinaire de Jammeh et la peur artificielle de l’hégémonie du Sénégal. La peur artificielle du Sénégal a été exacerbée par Jammeh, parce qu’une dictature a toujours besoin d’un ennemi extérieur pour se renforcer à l’intérieur. Et pour Jammeh, l’ennemi extérieur ne pouvait être naturellement que le Sénégal. Les deux peurs de la Gambie ont disparu. Jammeh a été balayé et le Sénégal, en libérant la Gambie sans rien demander  en retour, a fait tomber la grande muraille de la méfiance.
En 1981, l’Armée du Sénégal a sauvé le régime de Diawara, en amenant dans ses bagages un projet de Confédération. En 2017, elle débarrasse les Gambiens de Jammeh et est invisible à Banjul. J’ai fait 3 jours à Banjul sans rencontrer un soldat sénégalais dans la rue. Les libérateurs, héros des Gambiens, pour ne pas être perçus comme des occupants, sont partis se terrer à Fadjara, à plus de 10 km de Banjul. Trouver un soldat sénégalais à Banjul est aussi difficile que trouver une aiguille dans une botte de foin. C’est cette stratégie du libérateur altruiste et effacé qui a fait tomber la grande muraille de méfiance bâtie sur des raisons historico-géographiques et exacerbée par Jammeh. Même les policiers gambiens, souvent si agressifs envers le Sénégal, sont devenus forts sympathiques.
Heureusement que le Sénégal, contrairement à 1981, n’est pas venu avec un projet politique, car tout projet d’intégration politique de la Gambie est voué à l’échec. Ma conviction a été renforcée quand la vice-Présidente de Gambie, venue ouvrir la foire de Banjul, a été accueillie au son de la cornemuse, ce même instrument qui réveille la Reine d’Angleterre l’été au château de Balmoral. Sans transition, la musique de la Police gambienne est passée de la cornemuse à Youssou Ndour Plus fort, plus fort. La Gambie nous est si proche, mais elle est différente. Respectons sa différence et surtout sa souveraineté, parce que ce sont les mêmes conditions historiques qui ont été à l’origine de la création du Sénégal qui étaient aussi à l’origine de la Gambie. Et avant la colonisation, il n’y avait pas une entité politique qui s’appelait la Sénégambie. Donc, la Gambie n’est pas une province ou une région du Sénégal. C’est un pays souverain.
Ce postulat étant accepté, l’intégration ne peut se faire que sur le plan économique. C’est la meilleure forme d’intégration. L’exemple de l’Europe le prouve. Depuis que les Européens ont substitué l’économie à la guerre (politique), l’Europe est devenue non seulement une zone de paix (la plus longue paix de son histoire), mais aussi de prospérité. Le fait que le Sénégal soit l’invité d’honneur de la foire internationale de Banjul est déjà un grand pas dans la bonne direction. Saint-Louis est notre passé, Dakar notre présent, mais notre avenir est au Sud, en Casamance, inextricablement liée à la Gambie et à la Guinée Bissau. Le Mfdc qui l’a compris voulait en faire un projet politique, le Sénégal doit en faire une réalité économique avec le retour de la démocratie dans ces deux pays.
Les démocraties ont toujours préféré le business à la guerre. Le départ de Jammeh est un «superbe lever de soleil» pour la Gambie, parce qu’il est synonyme de liberté pour la Gambiens et la «liberté est la source de la grandeur». Cette grandeur aussi trouve sa source dans l’outil militaire pour toute grande nation car, comme disait Teddy Roosevelt, Président des Usa, «la vertu sans aucune force pour l’étayer est aussi pervertie voire aussi néfaste que la force coupée de la vertu». Jammeh, c’était la force sans aucune vertu qui a été balayée par la vertu démocratique appuyée sur la force.
Yoro DIA
 Politologue
diayero@gmail.com

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