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Après le reportage diffusé sur Cnn en novembre dernier, où l’on voyait des migrants vendus comme esclaves, le Nigeria a rapatrié de nombreux ressortissants de Libye. Obi Chuks Kingsley, qui a lui-même enduré un calvaire dans le désert libyen, a recueilli des témoignages de quelques «revenants» qui, comme lui, ont été séquestrés, battus et parfois même vendus.

Quand je repasse le film des mauvais jours vécus dans le Sahara, je ne peux pas m’empêcher de pleurer. Les souvenirs remontent : le harcèlement incessant, les brutalités, la faim, le manque d’eau, les nuits glaciales dans le désert. Cette douleur lancinante à la poitrine qui a résisté à tous les traitements est là pour me le rappeler. Puis, je me dis que j’aurais pu y passer. «Hey man, il y a quelque chose en toi que le monde entier t’envie. C’est ta résistance. Tu es un survivant.» A la fin de mon périple qui a duré plusieurs mois, je croyais voir des cadavres partout, nichés entre les dunes qui engloutissent nos rêves. Le plus insupportable, c’était la souffrance infligée aux filles, agressées continuellement et violées sans interruption. J’ai vu tout ça. Et puis, un jour, je suis rentré chez moi au Nigeria.
Benin City est une ville située dans l’Etat d’Edo, au Nigeria. Je me suis souvent demandé pourquoi les gens qui, comme moi, viennent du Nigeria, et particulièrement de cet Etat, sont les plus nombreux sur ces routes de l’exil. Qu’est-ce qui nous pousse à partir ? Benin City est le point de départ pour des milliers de candidats à l’exil. Ces jours-ci, on y a aussi croisé beaucoup de «revenants». Le mois dernier, je suis allé à l’hôpital rendre visite à un homme de 35 ans appelé Ize Friday. On se côtoyait dans mon quartier à Ikpoba Hill. Lorsqu’il était étudiant en ingénierie automobile à l’Université de Benin City, on avait des discussions le soir autour d’un café. Il est pourtant très connecté avec les personnes importantes de sa communauté, mais malgré cela et malgré l’obtention de son diplôme, il n’a pas réussi à trouver du travail.
Un jour, il croise un copain d’école, Osas, qui lui raconte s’être lancé dans le trafic. Il propose à Ize d’aller en Europe et lui présente son associé, un certain John. Ce dernier lui dit avoir besoin de cinq personnes pour compléter son prochain convoi. «Si tu les trouves, je te fais voyager gratuitement.» John lui promet même de lui trouver du travail en Libye pour payer la traversée jusqu’en Italie. Soudain, toutes les barrières s’abattent et tout paraît facile aux yeux de Ize. Il n’hésite pas une seconde. Le 2 février 2017, c’est le jour du grand départ. Un jour qu’on n’oublie pas.
Je me souviens du mien, presque dix ans plus tôt. Je n’ai pas encore 20 ans et je viens de me fiancer. Nous baignons dans le bonheur, mais une chose manque : l’argent. Ensemble, nous rencontrons Mme Lisa dans l’hôtel où elle vit, dans l’Etat du Delta. Je revois encore le décor somptueux du lobby, les meubles anciens, les objets artisanaux. A l’entendre, aller en Europe, le continent de mes rêves, paraît très facile. Je ferme les yeux et je m’imagine me téléporter dans ce pays merveilleux qu’elle décrit : la Libye. Quelques jours plus tard, nous voilà, ma fiancée et moi, au point de rendez-vous, devant un arrêt de bus. Nous avons juste le temps d’échanger les derniers mots d’amour et d’éclater en sanglots. Malgré toute la tristesse de la séparation, je crois en ma bonne étoile.
Lorsque Ize part le 2 février 2017, il éprouve le même sentiment : l’excitation se mêle à l’appréhension. Il embarque avec un groupe de dix-huit personnes, dont trois femmes, à bord d’un pick-up Toyota Hilux. En chemin, les passagers se nourrissent de semoule de manioc qu’on appelle du garri au Nigeria. Ils dorment assis. La route est longue et pénible. Il faut des jours de voyage pour parcourir les 1 500 kilomètres qui séparent Benin City d’Agadez au Niger, la ville de tous les trafics. Arrivés à destination, les dix-huit passagers sont accueillis dans une maison d’Agadez, comme il en existe des centaines. On les appelle les «ghettos» parce que toute l’Afrique de l’Ouest y est représentée.
Lorsque j’ai séjourné dans un de ces ghettos à Agadez, j’ai ressenti énormément de frustration autour de moi. Certains semblaient devenir fous, d’autres sombraient dans la déprime. Ces moments d’attente sont douloureux parce qu’on se rend compte que rien ne se passe jamais comme prévu. Il faut attendre quelqu’un qui a fait mille promesses et qui disparaît. C’est l’heure des premières désillusions et de la première trahison. Ize a de la chance : il ne ressent rien de tout cela. Les visages patibulaires des grands types à la peau très noire (des Toubous, Ndlr) qui gardent les lieux l’inquiètent, mais son séjour sera de courte durée. Le lendemain de son arrivée à Agadez, son groupe est invité à monter à bord d’un autre véhicule. A nouveau, ils parcourent plus de 1 000 kilomètres, mais cette fois dans le désert aride et suffocant. Après des jours de route, la première localité en Libye est un bourg appelé Qatrun.

«Ils frappaient si fort que je priais à chaque fois pour revenir dans mon pays»
Lorsque Ize prononce ce mot, mon sang ne fait qu’un tour. C’est près de cette ville que le camion qui nous transportait a été braqué. Les assaillants se faisaient appeler «rebelles tchadiens» et portaient l’inscription «T-Tchad» sur leur tee-shirt. Ils nous ont détroussés et séquestrés pendant treize jours. Ils frappaient si fort que je priais à chaque fois pour revenir dans mon pays. Les larmes coulaient hystériquement le long de mes joues au fur et à mesure que les coups de fouet s’abattaient sur moi. Je sentais le sang ruisseler le long de ma poitrine. C’est là que cette douleur s’est déclenchée et elle ne m’a jamais quitté. Les souvenirs reviennent : je m’étends presque sans vie sur le sol ; on me laisse griller au soleil comme un poisson fraîchement pêché. Notre voiture repart, une panne mécanique au milieu du désert, plus d’eau. Nous faisons la queue derrière le moteur pour boire l’eau du moteur…

«Après avoir vu mourir onze personnes, je sentais mon tour venir»
Ize n’a pas connu ces galères-là, ce qu’il a connu est pire encore. Après avoir traversé Qatrun, sa voiture file vers le nord. Deux heures plus tard, elle se range dans le parking d’une grande propriété entourée d’un mur. La maison est gardée par une quarantaine d’hommes armés. Ize comprend vite que c’est une prison. Pourquoi enfermer de pauvres gens qui n’ont rien ? «Un homme venait nous rendre visite, il s’appelait Mudi Kabi», se souvient-il. Le colosse a le visage recouvert d’un chèche. Ize me dit l’avoir vu acheter trois femmes et deux hommes. Les personnes vendues pleurent, car elles savent qu’elles se retrouveront transformées en boniches, en hommes à tout faire ou en esclaves sexuels. «On ne les a jamais revues», dit Ize. Lui a de la chance : ses geôliers le gardent pour les travaux ménagers. Il est aussi mobilisé pour creuser les tombes de ceux qui ne survivent pas. Le temps passe et la situation dégénère. Après cinq mois de captivité, de brutalité et de malnutrition, Ize sent son corps faiblir. A mesure qu’il devient inutile, les gardes le battent de plus en plus, il n’est plus qu’un jouet pour eux. «Après avoir vu mourir onze personnes, je sentais mon tour venir», dit-il. Un jour, après une longue beuverie, les gardes s’assoupissent dans la maison. Ize prétend être malade et se fait conduire à l’extérieur du bâtiment. Il parvient à déjouer l’attention des gardes et à escalader la clôture, puis il met toutes les forces qui lui restent pour courir le plus loin possible. Il se cache pendant la nuit et réussit au petit matin à trouver une place dans un camion rempli de «revenants» qu’il croise sur la route. Il lui faudra plusieurs jours pour atteindre Agadez. Sur place, il arrive à joindre sa famille qui se cotise pour payer son retour au Nigeria. Evidemment, John et Osas, ses soi-disant amis, se sont volatilisés. Ils ne répondent plus au téléphone. Quand je le revois, il n’est plus tout à fait le même. Ize paraît encore diminué.
Parismatch

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