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« Hélas ! que saurait-on si l’on ne savait point que la mort est vivante ! Un paradis, où l’ange à l’étoile se joint, rit dans cette épouvante. » Victor Hugo, L’année terrible

Le paradis est le bonheur perdu, la chute, la félicité manquée, par la faute de personne. La vie n’est pas une erreur, une faute regrettable, un mal curable, c’est une nécessité, la vie a toujours été. Nous sommes immortels. La vie, le début de toute chose est un jaillissement lorsque la grande volonté voulut, alors ce fut l’apparition physique de l’homme. Auparavant il s’est passé des choses et des choses, des étapes multiples, nous sommes antérieurs au Big-bang. Nous sommes antérieurs au Paradis, nous venons du Paradis, nous finirons tous au Paradis. Ah ! que c’est effrayant, que l’âme est vaste, que la vie est longue, douloureuse et lancinante. C’est l’enfer partout mais plus tard ce sera le paradis que l’on a perdu. John Milton a vu juste ! L’enfer, le vrai, est indescriptible, indicible, innommable, il est en dessous, c’est la grande ignominie, l’infamie suprême, la honte, la métamorphose dégradante, l’avilissement le plus bas dans les profondeurs des abysses de l’insouciance. L’enfer est profond mais il est surtout lancinant, long et lent, d’une longueur que l’on ne peut imaginer. C’est la paresse, l’ignorance et surtout la froide indifférence face à la causalité des choses, l’origine première et la fin dernière qui aboutit à l’enfer.
Quant au paradis, il est à la pointe acérée, c’est la grande cime, les hauteurs de l’accomplissement ultime. C’est le fleuve des origines. Nous tendons infailliblement vers l’accomplissement de notre mémoire perdue. La vie est d’une gravité, parce qu’elle est d’une puissante faiblesse. Lorsque les crimes sont nombreux, les rebellions tranchées, les insouciances incurables notre retour vers le Paradis de l’accomplissement par la révélation de «qui nous sommes» vraiment, sera d’une lenteur douloureuse. Voilà où réside le sens du Gnôthi seauton de Socrate (connais-toi toi-même). Le «connais-toi toi-même» est gnostique et philosophique, c’est l’étape ultime où notre identité première nous est révélée, sans quoi n’irons jamais à Dieu. Nous allons connaitre la grande épreuve du manque jusqu’à la fin, avant que le paradis et l’enfer se présentent gravement à nous. Certains vont ramper comme des batraciens, d’autres seront d’une lenteur plus lente que celle du paresseux. «Laa ya moutou fiha Wa la Yahya», ni vie ni mort ne les prend. Dans Le temps retrouvé  de Marcel Proust : «Les vrais paradis sont les paradis qu’on a perdus.»
Cette terre là, cet ici que nous chérissons tant et que nous détruisons beaucoup, nous allons la quitter, pour aller où ?… Là où nous étions avant que nous soyons ici. De toutes les façons nous n’étions pas là, avant ce temps-ci, il y eut un temps autre que ce temps fulgurant et linéaire. Faut-il pour autant précipiter la fin, détruire la terre ? «Si la fin du monde venait à survenir alors que l’un d’entre vous tenait dans sa main une plante, alors s’il peut la planter avant la fin du monde, qu’il le fasse !» (Rapporté par Ahmad). L’un des propos du prophète Mohammad(PSL) les plus bouleversants pour moi ! Un Hadith pas seulement «écologiste» mais eschatologique, «irfanique», mais d’une eschatologie qui embrasse l’ici et l’ailleurs à la fois dans un mouvement amoureux de large humanisme.
Les preux chevaliers, les plus valeureux, ceux qui savent et qui ont compris, ceux qui ont gouté à l’élixir de la connaissance fondamentale, qu’ils l’aient oublié ou pas finiront à Dieu. Certaines âmes vont anticiper, raccourcir le chemin, réaliser en une vie mille autres projets de vie. Chaque jour est une vie, chaque souffle est une éternité, c’est le sens pur de Carpe Diem. Saisis-toi de la vie présente parce que l’instant présent est une éternité, voilà l’enjeu qui n’est pas un jeu. Une formule à la lourdeur effrayante aujourd’hui dévoyée par les mondains et les jouisseurs qui se disent épicuriens. Un épicurien est d’abord un homme mesuré. Ne perd pas de temps, parce que la fuite du temps est triste et mélancolique. Chaque instant est un jugement, à chaque souffle une âme atterrit devant ses œuvres. Il ya mieux que le Paradis c’est la plongée finale dans le fleuve de Dieu.

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