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Par Gilles Arsène TCHEDJI (Envoyé spécial à Tunis) – En compétition officielle aux Journées cinématographiques de Carthage, le film «Bois d’ébène» de Moussa Touré a été projeté au cinéma Le Colisée sur l’Avenue Bourguiba. Des centaines de cinéphiles ont fait le déplacement pour au final ovationner à tout rompre ce chef-d’œuvre du plus prolixe des réalisateurs sénégalais.

Ce n’est pas usé gratuitement de superlatif que de dire que Bois d’ébène, dernier film réalisé par Moussa Touré, est un film réaliste, un chef-d’œuvre. Le réalisateur sénégalais qui habitue désormais les cinéphiles à voir autrement les œuvres africaines qui sont de qualité n’a pas dérogé à sa réputation. Dans son docu-fiction, «une commande de France Télévision», Moussa Touré travaille sur l’esclavage et s’intéresse au destin de deux Africains, Yan­ka et Toriki, victimes du fameux commerce triangulaire. «Nés libres dans un village du golfe de Guinée, ils sont enlevés en 1825 par un seigneur local avant d’être vendus à un négrier nantais qui les mène aux An­tilles». «Une histoire vraie», se­lon le réalisateur lui-même, qu’il remet au goût du jour et amène les cinéphiles sur les traces du terrible voyage des esclaves à travers l’At­lantique jusqu’à leur arrivée aux colonies où ils sont convertis de force au catholicisme et revendus comme du bétail.
Le scénario présente les négociations en terre africaine entre un roi (rôle joué par l’humoriste sénégalais Saneex) qui lance des raids sur les populations de l’intérieur et les négriers blancs, puis la traversée sur un navire savamment aménagé pour ce type de «marchandise», avec son lot de souffrances, de silences con­traints et de regards anxieux, de tragédie, aussi bien dans les rangs des esclaves que de leurs geôliers.
Le film de Moussa Touré revisite une période précise de l’histoire : celle où la loi nouvelle cherche à se faire respecter et où les maîtres esclavagistes, jusqu’ici tout-puissants, redoutaient la faillite du système esclavagiste, offre également à vivre une romance, l’amour impossible de Yanka et Toriki rebaptisé Delie et Saint-Jean par «l’homme blanc». Malgré les souffrances endurées, leur volonté d’être exemplaires dans leur travail quotidien, ils finiront par subir la dure loi de l’esclavage. Toriki sera finalement pendu pour être soupçonné d’empoisonner le bétail de son maître…

Un casting exceptionnel
Le charme de ce film, ce n’est pas que la force des silences, la poésie du texte et la beauté des plans. L’histoire est assez bien documentée. On y parcourt les lettres d’armateurs, les rapports de magistrats qui risquent le rappel en Métropole quand ils enquêtent sur les manquements à la loi couverts par les gouverneurs proches des colons… Mous­sa Touré et Jacques Du­buis­son, qui signe le scénario, rendent ainsi hommage à Adolphe Juston, l’un de ces juges qui dénoncèrent inlassablement les abus de pouvoir des planteurs et les sévices qu’ils infligeaient à leurs esclaves. Certains cinéphiles soupçonnent que «la France, en faisant réaliser ce film, veut ainsi tirer la couverture sur elle-même et montrer, juste, le bon rôle qu’elle a joué dans cette intervalle de l’histoire de l’esclavage». Soit !
Sans jamais se départir d’une réelle rigueur documentaire, l’auteur de La pirogue (primé E­talon de Bronze au Fespaco) ré­ussit com­me il en a l’habitude un casting exceptionnel. La belle gueule cinématographique du jeune ac­teur sénégalais, Khadim Sène (mem­bre de l’Arcots de Da­kar), la merveilleuse découverte de Chei­khou Guèye alias Sa­neex au cinéma, les perfor­man­ces ar­tistique de Leïty Fall (de la Com­pagnie Ka­katar et président de l’Arcots de Pikine) et le talent in­contournable de la grande et ta­lentueuse Ger­maine Aco­gny traduisent l’espoir pour la relève du cinéma, mais surtout la richesse des talents de nos artistes.
Le jeu de tous ces acteurs est sublimissime. Le réalisateur malien, Cheick Omar Cissokho, en parle : «Moussa continue son observation de la tragédie des jeunes noirs. Après la tragédie sur l’émigration des jeunes noirs aujourd’hui, il offre à voir la tragédie des jeunes noirs du 18e et 19e siècle. C’est la violence qu’il a en lui qu’il nous expose de façon magnifique dans ces films. Et je crois très honnêtement que ce film de Moussa Touré est beaucoup plus abouti que La pirogue.» Il insiste : «Sur le plan cinématographique, technique, du montage, de la photographie… Moussa nous présente une belle réalisation.»

Ce qui pose problème
Le président de la Fepaci n’est pas le seul à voir en ce film une pé­pite du cinéma africain. Ce do­cu-fic­tion suscite des critiques au su­jet de la responsabilité des A­fri­cains eux-mêmes dans la traite des Noirs, telle que présentée par le réalisateur. Ces analyses en coulisse dé­noncent la façon dont est a­bordées «la passivité de genre ‘’Noir’’ ainsi que sa traitrise historique».
La première sénégalaise, ce sera le lundi 7 novembre prochain à Pi­ki­ne, en clôture du festival «Moussa «invite».
arsene@lequotidien.sn

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