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Entre 2013 et 2018, plus de 3 000 personnes ont perdu la vie sur les routes dont 645 en 2017. Malgré ces chiffres, les risques sont toujours là. Les piétons sont privés de trottoirs par les véhicules et les commerçants. De ce fait, leur intégrité physique est quotidiennement menacée. Pendant ce temps, les usagers des transports en commun sont de plus en plus exposés à cause de la surcharge et de l’excès de vitesse. Le danger n’est pas loin.

Les véhicules roulent sur les trottoirs, les piétons marchent sur la route. Un paradoxe devenu banal à Dakar. C’est la scène qu’offrent habituellement les rues de la capitale. Ça bouge dans l’axe rond-point Colobane-Hlm. Les klaxons se mêlent aux voix et autre bruit des différents moteurs de véhicule. Les rayons solaires se dissipent petit à petit. A 18 heures passées, c’est «l’after work». Les gens s’empressent de rentrer chez eux. A cette heure, rien n’enlève à cette zone carrefour son traditionnel décor, son ambiance quotidienne. Les véhiculés servent à l’entourage une atmosphère polluée. Les pots d’achoppement rejettent des fumées noires. Gare aux poumons fragiles ! Ça sent le gaz. Le trafic est ralenti. La chaussée est rétrécie. Les voitures sont nombreuses. Une longue file constituée de particuliers et de véhicules de transport en commun. Chaque chauffeur veut passer avant l’autre. Ils prennent des risques et pas les moindres. Pneus malicieusement introduits entre deux véhicules, appui long sur le klaxon pour intimider ou mettre en garde. Plusieurs scooters sont garés n’importe comment sur le trottoir. Tout y est sauf la discipline, l’organisation et la prudence. L’essentiel est de sortir du capharnaüm pour ensuite appuyer sur l’accélérateur. Avec insouciance, les conducteurs sous la pression de leurs poches volent quelques centimètres au trottoir. Leurs pneus y montent et descendent.
Pendant ce temps, les piétons lésés et chassés trouvent un étonnant refuge entre les automobiles. C’est le paroxysme du paradoxe. Ils s’y faufilent avec rapidité. Leur élan est parfois interrompu par une brusque accélération. Sur un ton colérique, le visage ferme, une jeune fille vêtue d’un uniforme bleu et blanc sur lequel est inscrit Ism lance son cri du coeur en wolof «fane la nit di diar lay lathie» (par où doit-on passer ?). Ces mots lâchés par ses lèvres enduites d’une pommade rose taraudent sûrement beaucoup d’esprits. Le calvaire des piétons n’est pas uniquement la résultante des agissements maladroits des chauffeurs de bus et particulier. Les motocyclistes s’y mettent aussi avec plus de cran et moins d’intelligence. Comme pour réclamer quelque chose qui leur revient de droit. Le corps recouvert par un blouson du Paris Saint Germain qui flotte sous l’effet du vent poussiéreux, l’homme au casque blanc klaxonne de jeunes écoliers qui marchent en file sur le petit espace inoccupé du trottoir. «C’est vraiment difficile de franchir cette axe. Les chauffeurs font ce qu’ils veulent. Ils ne se soucient guère du bien-être des autres. Ils violent même notre propre espace. On dirait que les trottoirs ne nous appartiennent pas», déplore Oumar Niang en écarquillant ses yeux rougeâtres. Tee-shirt rouge, la tête protégée par une casquette bleue qui déborde, le jeune homme qui se dirige vers le garage poursuit : «La citoyenneté et l’humanisme sont devenus rares dans ce pays, personne ne se soucie de l’autre. La plupart des chauffeurs suivent leur instinct et leurs rapports avec l’argent. C’est dommage pour notre pays.» Ce danger, ceux qui fréquentent le rond-point Colobane et environs le côtoient tous les soirs. A côté des moyens de transport, ils cherchent le chemin, visible, mais pas évident.

Le commerce à risques
Le périmètre très restreint accueille quotidiennement des commerçants. Des tabliers et des marchands ambulants. La plupart veulent écouler leur lot de chaussures et leurs sacs d’habits. Leur manière d’aborder les potentiels clients est unique. L’objet à la main, ils poursuivent les passants du regard et des pas. «Ay wa diaay, yombou na deuguer na», scande un jeune rasta man, à haute voix. D’un air amusant, il vante les qualités de ses produits destinés à la vente. Son petit commerce occupe toute son attention, il ne semble pas prendre conscience de sa proximité inquiétante avec les véhicules. S’il sait parfaitement qu’il est exposé à longueur de journée. Le visage sombre, le sourire aux lèvres, Mbaye Ndiaye parle de son activité : «Ce n’est pas sûr, mais c’est notre lieu de travail, notre espace d’affaires. Il y a souvent des opérations de déguerpissement. Et quelques jours après, on revient. De temps en temps, on note des cas d’accident, mais Dieu va nous protéger.» Comme lui, il y en a beaucoup qui vont de bout en bout pour se faire de l’argent en cédant leurs marchandises. Abdou Guèye tire son profit de la vente de pantalons. Sur ses frêles épaules sont suspendus des habits aux couleurs diverses. Il tourne en rond, traîne ses plastiques et esquive parfois les véhicules pour sauver sa peau noire. Son bonnet couvre ses oreilles. L’originaire du Baol avoue prendre des risques pour ramener quelque chose chez lui. «Ce n’est pas sûr, nous en sommes conscients. L’espace est assez réduit, les cantines sont presque sur la route. Il y a deux mois un camion a fini sa course dans une cantine. Nous sommes des ambulants, nous ne pouvons qu’être entre les véhicules et les cantines pour bien assurer notre commerce», souligne-t-il, le regard ailleurs. Non loin de lui, un adolescent se tient bien sur son tabouret en bois. Devant lui une brouette verte remplie d’oranges. Quelques centimètres séparent l’homme au maillot du Fc Barcelone de la voirie. Son regard est dirigé vers ses mains à hauteur de son ventre. L’une tient un petit orange, avec l’autre, un couteau épais épluche le fruit avec rapidité. Sa brouette remplit ses poches, mais sa présence gêne. Elle oblige les passants, privés de trottoir, à marcher sur la route. Une alternative pleine de risques, vue l’étroitesse du cadre. «J’ai hâte de dépasser le rond-point. Pour plus de sécurité, je prends souvent la ligne 54. Il n’y a plus de trottoirs. Ils sont occupés par les voitures, les motos ou les vendeurs. Du coup, nous sommes obligés de nous faufiler entre les automobiles. Les conducteurs ne font même pas attention aux piétons. Cet axe mérite plus d’organisation, car il est pris d’assaut chaque soir », déplore Arame Seck, debout à côté de l’un des bus de la ligne 60, la joue gauche caressée par sa raie de côté.
Accusés parfois d’être à l’origine de cette situation, les chauffeurs rejettent la faute sur les commerçants et les piétons. Assis devant le volant de son car «Ndiaga Ndiaye» pour attendre son tour, Baba Diaw se défend : «On dit beaucoup de choses sur les chauffeurs. Et le plus souvent, elles sont contraires à la réalité. Si les conducteurs ne faisaient pas preuve de vigilance, il y aurait tous les jours des morts. Les gens marchent comme ils veulent. Les commerçants rétrécissent la route. Il nous arrive même de monter sur les trottoirs en voulant éviter les accidents.» Engouffré dans une veste en cuir, le chauffeur propose des solutions : «Le plus grand problème est la cohabitation avec le marché. Les magasins qui ont fini de s’accaparer les trottoirs sont très proches de la voirie. Si les autorités ne réagissent pas, il peut y avoir un catastrophe énorme, car l’axe est incontournable», prédit-il en brossant ses dents avec un long cure-dent.

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