PARTAGER

La tentation est bien grande de reproduire une chronique en date du 9 janvier 2012 intitulée : «L’erreur de se compter» et dans laquelle on s’interrogeait sur l’audace des Sénégalais à se bousculer pour être candidat à la présidence de la République. Nous disions notamment : «Il est permis d’être une lugubre comtesse en France et regarder les Sénégalais dans le blanc des yeux et leur annoncer sa volonté de les diriger. Il n’est pas non plus interdit de débarquer à l’aéroport Senghor avec des «dreadlocks» et demander le chemin du domicile de ses proches ou de ses camarades de jeux d’enfance, et avoir assez de culot pour revendiquer vouloir être Président du Sénégal. Ce pays est-il devenu une prostituée debout au coin de la rue pour que tout le monde puisse s’autoriser à lui demander des faveurs ? N’importe quel énergumène, farfelu ou va-nu-pieds, peut se fabriquer de vagues états de services ou des titres académiques et se porter candidat à la Présidentielle. C’est comme si chaque citoyen de ce pays voudrait devenir Président. C’est à croire que tout le monde y pense : du lutteur du dimanche au chef d’entreprise, du commerçant du coin au Professeur d’université, de l’artiste au journaliste. En vérité, sous nos costumes stricts ou nos grands boubous amidonnés, il y a toujours un grain de folie à libérer en clamant : «Je veux être Président.» Ils sont tous devenus fous.»
La situation de pléthore de listes aux élections législatives du 30 juillet 2017 montre que les leçons n’ont pas encore été assimilées. Tout le monde se découvre un destin de député au lendemain des actions du 30 juillet 2017. En effet, 47 listes, des plus sérieuses aux plus farfelues ou saugrenues, vont demander aux électeurs de les plébisciter. On est parti pour une belle pagaille et sans doute pour une campagne électorale la plus risible. Et le populisme à tout crin va caractériser la prochaine campagne électorale. La couleur s’annonce.
On a déjà vu des leaders politiques exploiter les petites misères et la pauvreté des populations pour leur offrir des sacs de riz ou des boîtes de sucre avec leur propre effigie en exergue. Le ramadan s’avère être une période devenue propice pour la pêche aux voix. Ce populisme est poussé à bout jusqu’à ce qu’un Abdoul Mbaye par exemple veuille donner des gages d’humilité et de proximité avec ses concitoyens pour se mettre aux coins des rues de Dakar pour distribuer des «Ndogu» aux populations. La scène a pu faire rire mais a pu indigner aussi. Il lui aura fallu attendre d’être candidat pour songer soulager les pauvres populations ou les citoyens lambda avec une tasse de café. Il avait fallu, faut-il le rappeler, que le même Abdoul Mbaye, après être passé Premier ministre et devenu opposant du Président Macky Sall, fit une tournée politique pour découvrir, à plus de 60 ans révolus, que des Sénégalais mangent de la bouillie de mil ! Les personnes qu’il venait ainsi de découvrir sont peut-être des privilégiées, car ils sont nombreux nos concitoyens à n’avoir même pas la possibilité de se remplir le ventre avec un bol de bouillie de mil sans sucre !
C’est dire que les populations vont souffrir le martyre durant la prochaine campagne électorale. Elles se feront insulter dans leur dignité ou même agresser. L’envahissement par les politiques va perturber la quiétude des populations. Chaque liste de candidats aura droit à la télévision nationale par exemple à un temps d’antenne de 3 minutes par jour. Si on considère que les listes ont la même dignité, du point de vue de la loi électorale, chaque soir, les téléspectateurs seront obligés de suivre pendant presque trois tours d’horloge des hommes et femmes politiques les amuser ou les ennuyer. Cette situation risque de renforcer l’aversion que de nombreux citoyens nourrissent à l’égard de notre classe politique.
Seulement, après chaque scrutin national au Sénégal, les travers de notre système démocratique sont relevés sans jamais que des solutions ne soient entreprises. Les gouvernants n’ont jamais l’autorité nécessaire ou le courage politique pour induire des changements majeurs. Les opposants, eux aussi, ne montrent aucune ouverture à l’idée de faire évoluer les règles du jeu électoral pour moderniser le système électoral. Mais une telle situation pourra-t-elle se poursuivre ? Par exemple, en 1993 à la Présidentielle, Me Mamadou Lô avait obtenu 0,85 % des voix, Landing Savané (2,91 %), Abdoulaye Bathily (2,41 %), Madior Diouf (0,97 %), Me Babacar Niang (0,81%), Iba Der Thiam (1,61 %).
En 2000, à l’élection présidentielle, Serigne Ousseynou Fall n’avait obtenu que 1,1 % alors que Mademba Sock, avait glané 0,6 % des suffrages. Pendant ce temps, Abdoulaye Bathily, Landing Savané, Amath Dansokho semblaient s’être fait une raison et avaient préféré jeter leur dévolu dans un soutien à Aboulaye Wade. En 2007, Jacques Senghor avaient obtenu 0,24 % des voix, Mame Adama Guèye 0,40 %, Modou Dia 0,13 %, Alioune «Petit» Mbaye 0,26 %, Mamadou Lamine Diallo (0,48 %). En tout, onze candidats n’avaient pas pu obtenir 5 % des voix.
En 2012, Ibrahima Fall du Mouvement Taxaw Temm avait obtenu 48 972 voix soit 1,81 % des suffrages, Cheikh Tidiane Gadio de Louy Jot Jotna avec 26 655 voix soit 0,98 %, Mor Dieng de Yaakaar, le Parti de l’Espoir avec 11 402 voix soit 0,42 % des suffrages, Djibril Ngom avec Le Grand Mouvement récoltait 10 207 voix soit 0,38 %, Oumar Khassimou Dia du Parti humaniste Naxx Jarinu recueillait 6 469 voix soit 0,24 % des suffrages, tandis que Amsatou Sow Sidibé de Car Lennen obtenait 5 167 soit 0,19 % des voix, Doudou Ndoye de l’Union pour la République 4 566 soit 0,17 % et Diouma Dieng Diakhaté du Parti Initiative démocratique jogal avait glané 3 354 voix soit 0,12 %.
Dire qu’encore une fois, la plupart de ces candidats reviennent briguer les suffrages des électeurs et sans aucune illusion à l’occasion des prochaines élections législatives. Ces candidats seront les plus prompts à pointer du doigt le moindre dysfonctionnement dans le processus électoral pour crier au vol et chercher ainsi un alibi à leur incapacité à séduire les électeurs. Il aurait été par exemple une bonne formule d’exiger le remboursement intégral, par un candidat ou par un dirigeant d’une liste électorale, de toutes les sommes dépensées par l’Etat pour cette candidature ou liste de candidats qui n’aurait pas par exemple pu recueillir 5% des suffrages. Ainsi, seuls ceux qui seraient susceptibles de bien figurer à une élection se lanceraient dans la compétition.
Il urge de reprendre notre système électoral pour l’assainir. Il y  va de sa crédibilité et surtout doit-on éviter que les citoyens ne finissent par se détourner davantage de la politique, continuant de la considérer comme une farce de mauvais goût ou un moyen pour des chômeurs endurcis de chercher à gagner de manière commode leur vie. Combien sont-ils les chefs de parti politique au Sénégal qui exercent une quelconque profession ?

1 COMMENTAIRE

  1. Tout le monde veut gouverner, personne ne veut être citoyen. Où est donc la cite ? (Saint Just)

    Ce n’est pas tant le nombre de partis que les coûts qu’ils engendrent qui est à dénoncer. On a raté une belle occasion lors du dernier référendum, de mettre de l’ordre dans ce cafouillis. C’est une question qu’il fallait poser aux Sénégalais de savoir s’ils étaient d’accord que l’on utilise leurs maigres ressources pour donner une pseudo légitimité à des pseudo partis. On aurait pu inscrire dans la constitution une disposition à l’effet que tout parti ayant obtenu moins de 2% des suffrages exprimés serait disqualifié pour les prochaines élections de même nature. Cela donnerait une pause aux partis et créerait une fédération forcée de leurs idéologies, si tant est qu’ils en ont. On a du mal à croire qu’au Sénégal, un pays religieusement homogène (presque) et ethniquement métissé, on a 47 sensibilités politiques. A moins que les partis ne soient, au fond, que des dahiras. Hélas dans ce pays, on confond très et trop souvent, démocratie et désordre.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here