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C’est un coin voilé de pratiques peu catholiques où les règles mises en place par les autorités sont parfois bafouées par certains au gré de leurs poches. Souvent ils dictent leur loi au détriment de celle qu’ils sont tenus de faire respecter. A l’insu des autorités portuaires ? En tout cas, les victimes des «nouveaux riches» sont de plus en plus nombreuses. Un système, des failles et pas les moindres.

Il faut se lever tôt le matin. Il faut s’armer de courage en entrant au Port de Dakar, secteur vital de l’économie nationale. Tous les jours, une armée de personnes va à l’assaut du Boulevard de la Libération pour des cas et des dossiers. Malgré le temps clément de ce début de semaine, c’est l’habituelle affluence au Môle 2. Des hommes très actifs, cartable ou dossiers à la main, le visage trempé de sueur. Et des va-et-vient. Devant la grande porte réservée aux véhicules, deux policiers avec des gilets au fort reflet vert veillent au grain. Et n’hésitent pas à se baisser pour voir ce qu’il y a à l’intérieur avant de donner l’autorisation d’entrer d’un geste de la main. A droite, le poste de la Douane. Là-bas, c’est l’interminable défilé d’hommes et de femmes, habitués des lieux. Dans une belle ambiance, des rires et des chahuts qui prouvent la proximité entre les acteurs du transit. De l’autre bord, à côté d’une flopée de véhicules, des camions remorques et des particuliers, de nombreuses personnes que les arbres protègent mal des gouttes d’eau qui tombent du ciel attendent. Qu’attendent-elles ? Des prestataires de service sûrement dans l’espoir de décanter leurs situations. Loin des bureaux, les rencontres se font à ciel ouvert. De temps en temps, une fille, pantalon noir, body blanc sort récupérer une pile de dossiers, s’entretient avec son «client» pendant quelques minutes, puis retourne à l’intérieur. Pour ressortir quelques instants plus tard et refaire le même processus, cette fois-ci avec d’autres. Ils sont nombreux dans les parages et très sollicités. «Je dois rencontrer un transitaire, car je dois sortir mes marchandises. J’ai mes documents avec moi. Je l’ai appelé, il va bientôt sortir», affirme un homme, assis sur un blanc, sac à dos posé à côté. L’homme aux lunettes noires a confiance à son «transitaire». «Un frère m’a mis en rapport avec lui, il est compétent et sérieux. Depuis des jours, il m’informe du déroulement des choses. Je n’ai rien vu d’anormal, contrairement aux rumeurs que j’entends les concernant», dit-il. Beaucoup de gens considèrent ceux qui travaillent dans ce secteur comme des influents avec des revenus parfois inimaginables.

Une rentabilité suspecte
Pour sortir des marchandises ou des véhicules du Port, les particuliers sollicitent leurs services. Connaissant bien le circuit douanier, ils y arrivent le plus souvent sans problème, notamment grâce à leurs relations. Financièrement, ils s’en sortent bien. Ils peuvent gagner en une semaine plus que ce qu’un fonctionnaire gagne en un mois. «Notre métier se porte bien. Moi qui vous parle, je peux gagner au minimum entre 100 mille et 150 mille francs par jour. Il suffit juste de faire sortir un véhicule avec l’obtention du Gaïndé (visa de la douane). J’arrive à sortir voitures en un mois. Sans oublier les petites sommes que je peux amasser en réglant des problèmes», révèle un sous-traitant, gros et lourd sur son tee-shirt bleu. L’homme sue à grosses gouttes. Il feuillette des documents. «Mon secret, c’est mon carnet d’adresses. J’ai des relations. Devant une situation délicate, je peux les solliciter. Avec quelque chose en contrepartie», affirme-t-il avec un petit sourire, mouchoir sur le visage. Sa situation est confortable, il s’y plaît : «Je travaille seul. Des fois, je sollicite des jeunes comme toi. En deux semaines, tu peux maîtriser le système, ce n’est pas difficile. Je ne travaille avec aucune maison de transit. Je n’ai pas besoin des petits salaires proposés.» Les produits qui n’ont pas de barèmes constituent aussi des sources de revenus pour ces acteurs du transit. «Il y a des produits qui ont des barèmes. Là on ne peut rien faire. Pour ceux qui n’en ont pas, on se charge de négocier avec la douane et tu donnes une somme en contrepartie», lâche un transitaire confortablement assis sur son salon. Cet homme estime qu’il n’y a pas mafia dans ce business. «Ah vous aussi, vous appelez ça mafia s’exclame-t-il avec un large sourire en balançant les mains. Un bon transitaire, on ne te demande pas d’être légaliste ou anti-légaliste. Il faut gérer pour que tout le monde y trouve son compte. Par exemple : Je dis au client de payer 75 francs au lieu de 100. Il me donne les 10 et garde avec lui les 15 francs qui restent. On ne peut pas appeler ça mafia. Je suis désolé», se défend-il. Leur fulgurante ascension sociale est incompréhensible pour certains qui ignorent même leur véritable rôle. «Transitaire ? J’entends souvent le nom, mais j’ignore le travail. Tout ce que je sais est qu’ils sont riches et dynamiques. Je suis de la banlieue et j’ai vu un jeune homme qui n’a pas fait deux ans de métier, mais il a son véhicule de luxe et habite maintenant à Ouest-Foire. Je ne sais pas si l’argent est licite ou pas», avance le Baol-Baol, cafetière à la main, un long chapelet noir autour du cou. Il n’est pas le seul dans ce cas. Laye a une préoccupation particulière. La fortune des transitaires. «En allant au travail, je passe tous les matins devant le Môle 2. Il y a le rush tous les jours. Franchement, la question que je me pose est qui est transitaire et qui ne l’est pas. Je suis sûr qu’il y a parmi eux des escrocs et il faut vraiment être prudent pour échapper à leur ruse», jure-t-il, doigt vers le ciel. Pour sortir un véhicule du Port, il faut une carte grise, un connaissement et un certificat de propriété, soutient un transitaire qui a une vingtaine d’années d’expérience. «Ça c’est la voie normale. Certains y passent, d’autres la contournent pour gagner plus. Supposons, tu veux que ta voiture sorte avant 18 heures, tu n’as pas tous les documents nécessaires. On sait tous comment ça se passe, tu utilises tes relations, le véhicule sort, tu gagnes une belle somme en quelques heures et après tu t’occupes des autres. C’est illégal, c’est déconseillé, mais certains le font quand même et s’enrichissent», explique-t-il.

Dans l’univers
des victimes
Il y en a beaucoup qui ont énormément souffert pour sortir leurs produits ou véhicules du port. Parfois même, ils sont naïvement trompés, dépouillés, ruinés par des personnes extérieures au système qui n’ont qu’un seul but, s’enrichir sur leur dos. «Le secteur du transit doit être régulé», conseille une victime qui ne veut pas dévoiler son identité. Elle avoue avoir perdu des biens au Port autonome de Dakar : «J’ai plusieurs fois perdu des marchandises. Un de mes frères aussi. Nos véhicules en provenance d’Europe deviennent des carcasses. Nous perdons nos radios, nos crics, roues ou tableaux de bord. On nous laisse avec des caisses presque vides. Après, on court après. Il y a toutes sortes de personnes, toutes sortes de magouilles. Nos réclamations restent toujours vaines.» Certains commerçants dénoncent aussi ces pertes «inexplicables». Leurs marchandises sont parfois endommagées voire perdues au cours du transport. Le plus souvent, ils ne savent même pas où passent certains articles. «Il y a deux ans, j’ai perdu des valises pleines de matériels destinées à ma femme. Comme je vis hors du pays, je l’ai su tardivement. Depuis lors, et toujours rien. Je pense qu’on doit renforcer la sécurité pour éviter ces cas de vol», conseille Cheikh Dieng. Dans son quartier, à Thiaroye-Sur-Mer, Mbaye Ndiaye œuvre dans ce domaine. Il reçoit du matériel électroménager venant d’Italie. Assis confortable sur un fauteuil noir, ses yeux font le tour des nombreux télévisions et congélateurs qui l’entourent. A quelques mètres de lui, une dizaine de jeunes déchargent un long camion blanc. Les débuts de cet homme dans ce secteur étaient difficiles. Ses poches en ont fait les frais. «J’ai perdu des ordinateurs et des télévisions à mes débuts. Et je ne peux pas vous dire comment. Je ne recevais pas toutes les marchandises. Et pourtant, j’avais l’impression que le conteneur n’a jamais été ouvert. Je ne vais accuser personne, mais c’est vraiment bizarre», déclare-t-il. Pour sortir ses marchandises du port, il n’a plus de problèmes. Avec ses relations,  les choses ne sont plus difficiles comme avant.

Le «billet» pour accéder au port
L’accès est bien défini par les autorités portuaires. N’importe qui ne peut accéder n’importe où. Les agents de sécurité se chargent de réguler les entrées et sorties. Il faut demander un badge pour pouvoir mettre les pieds à l’intérieur. Sans le badge, il est formellement interdit aux gens d’y accéder. Les consignes sont claires, l’Administration est formelle. Malgré ce dispositif, de nombreuses personnes y entrent le plus souvent sans carte d’accès avec des moyens peu catholiques. En glissant subtilement un billet de banque à certains agents de sécurité. Debout sous un grand arbre en face du Môle 2, le sexagénaire connaît bien le lieu. Interpellé sur les conditions d’accès au Port, l’homme de grande taille répond sur un ton ferme : «Il faut obligatoirement un badge.» On se dirige vers le bâtiment pour la délivrance de la carte d’accès, le monsieur souffle à voix basse : «Ça prend du temps, si tu as 500 francs ou 1 000, tu peux y entrer à condition que tu tombes sur un agent qui sait comment ça marche.» Les dockers sont incontournables dans le système du port, ils sont partout et presque au courant de tout. D’une voix hurlante, l’un d’eux se confie : «Le badge, ce n’est qu’une formalité. Les gens parviennent à accéder au port par d’autres moyens .Certes illégaux, mais qui font l’affaire de tous. Particulièrement, les vigiles qui en plus de leurs salaires reçoivent de petites sommes pour permettre à certains de contourner le dispositif sécuritaire. Imagine un instant que plus de 100 personnes donnent chacun 1 000 francs, facilement tu peux gagner 100 mille ou plus, ce n’est pas mal du tout.» Le docker avertit les adeptes de cette pratique. «Attention, une fois à l’intérieur, il faut des subterfuges pour échapper aux rafles.» C’est un grand risque. Tout comme lui, Samba, un transitaire, juge cette pratique dangereuse : «Il faut se conformer à la loi et ne pas aimer la facilité. La corruption, ce n’est pas bon pour notre société et notre économie. Il faut un comportement citoyen et responsable», conseille-t-il

Les dockers et les sacs
Ils sont susceptibles de décharger les conteneurs, mais certains les accusent de les vider. Beaucoup d’entre eux sont considérés comme des gens capables de dérober certains produits destinés à la consommation comme le riz sans que personne ne s’en rende compte. Les journaliers sont le plus pointés du doigt la plupart du temps. «On dit beaucoup de choses sur les transitaires et les vigiles, ils font leur travail. Dans tous les secteurs, il y a de petits circuits pour se tirer d’affaires, surtout avec les conditions précaires de travail. On sait tous que les dockers s’en sortent bien. Ils profitent de leur position pour détourner certains produits avec des moyens parfois insoupçonnés, surtout les sacs de riz, d’oignons, de pommes de terre ou les pots de tomate qu’ils peuvent parfois revendre et se remplir les poches», affirme un jeune transitaire qui veut taire son nom. Tout le contraire de ce docker connu par ses camarades du port sous le nom de Am. Cet homme déplore les accusations dont ils font l’objet. D’ailleurs, il estime qu’elles sont injustes et infondées. «Certes nous ne sommes pas les plus aisés du secteur portuaire, mais nous sommes des travailleurs, de véritables combattants. Nous n’avions personne. Nous suons tous les jours dans des conditions difficiles pour gagner notre vie. Les suppositions et les suspicions, nous n’y pouvons rien. Nous sommes très honnêtes. Les affaires des autres ne nous intéressent pas. Seul le travail paie et nous faisons valoir notre force physique», se défend-il, le débit rapide, sur un ton colérique. Chacun jette l’opprobre sur l’autre, peut-être pour détourner les regards suspects.
Cette enquête a été réalisée en octobre 2017. Malgré de multiples relances, les autorités du Port n’ont pas voulu réagir.

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