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La Casamance est une terre de brassage culturel. C’est aussi une région où traditionnellement la femme occupe une place de premier plan. A travers son rôle nourricier, elle symbolise la vie et est la gardienne des traditions. Mais paradoxalement, sur les plans économique et politique, les femmes sont marginalisées. Selon la juriste Diana Sally Dabo, en Casamance, seules 2% des femmes accèdent à la terre par achat, moins de 15% par affectation et 25% par héritage. Elle participait au premier panel de la 2e édition du «Gingembre littéraire» de continentpremier.com, organisé cette année à Ziguinchor et Sédhiou.

La Casamance est une terre de brassage avec une grande diversité ethnolinguistique. Toutes les sociétés traditionnelles qui la composent partagent des valeurs. Elles se retrouvent essentiellement autour d’une constante, le rôle majeur de la femme dans la préservation de la cohésion sociale. Pour la 2e édition du Gingembre littéraire, organisée par Gorgui Wade Ndoye de Continent­pre­mier.com à Ziguinchor, le démarrage a été marqué par un panel exclusivement féminin durant lequel les participantes ont débattu autour du thème «Casamance, terre des femmes». Mais malgré ce rôle prépondérant que les femmes jouent sur le plan traditionnel, force est de constater que sur le plan économique ou politique, elles sont loin d’être représentatives. C’est le constat de la notaire Me Diana Sally Dabo. «Tout n’est pas si rose», fait remarquer la notaire qui apportait un éclairage juridique sur la thématique. Pour preuve, elle donne des chiffres édifiants. En effet, en matière d’accès au foncier, seules 2% des femmes ont accès à des terres par achat, moins de 15% par affectation et 25% par héritage. «Elles sont ouvrières manœuvres, mais pas propriétaires», indique Me Dabo. «Les papiers restent au nom d’un homme et il est important de les pousser à faire des demandes d’affection de terre au même titre que les hommes», plaide Me Dabo. Pourtant, ce sont les femmes qui représentent 70% de la main-d’œuvre dans la production agricole en zone rurale. Et la Casamance ne fait pas exception. En outre, dans cette région, la culture du riz est du domaine des femmes. Mais le constat de Me Dabo montre qu’elles sont surtout organisées en Groupements d’intérêt économique (Gie) pendant que très peu de sociétés sont dirigées par des femmes. «Les femmes sont marginalisées économiquement, socialement et politiquement», conclut la paneliste qui déplore le manque d’information des femmes qui fait que les terres sont toujours gérées par les hommes. Résultat, les femmes n’ont droit qu’à de petites parcelles infertiles, incultivables et sont souvent sans moyens d’accéder aux intrants. «La Casamance est en zone rurale et il y a très peu de titres fonciers. Nous sommes dans le domaine national et la coutume qui gère et règle les problèmes va à l’encontre de certaines règles de droit. Et il est important de rappeler que même s’il y a un homme chef de famille, la femme a autant de droits et ne devrait pas être écartée des héritages.» Selon Me Dabo, «les femmes ignorent même qu’elles ont les mêmes droits que les hommes quant au foncier, puisque le Sénégal a signé et ratifié toutes les conventions internationales sur cette question».
Sur le plan traditionnel, «elles sont défavorisées par les règles coutumières de succession. Quand il s’agit de sortir du cadre familial, c’est l’homme qui reprend la main et qui est souvent dans un rôle politique. Les maires sont très souvent des hommes par exemple et les femmes sont très peu représentées», constate-t-elle.

Rôle prépondérant dans la tradition diola
Si les femmes sont loin d’occuper les premières places dans les secteurs économiques et politiques, dans le champ traditionnel, elles sont aux premières loges. C’est ce que Mme Ndèye Marie Thiam, présidente de la Plateforme des femmes pour la paix, a tenu à souligner. La place prépondérante des femmes dans les sociétés traditionnelles leur confère un leadership dans la société, in­dique-t-elle. «Les femmes donnent leur avis et ont le droit d’intervenir dans les conflits en s’interposant si besoin en est entre les belligérants», dit-elle.
Mme Thiam estime que la femme casamançaise est le pilier de la société. «La socialisation des femmes se fait par les sœurs aînées et après l’initiation au bois sacré, chaque génération se sent responsable vis-à-vis des autres groupes d’âge de la société», explique-t-elle. Dans ces sociétés essentiellement matrilinéaires, on célèbre le pouvoir de donner la vie, de la porter et de la préserver. Et aux premières heures du conflit casamançais, les femmes se sont fortement mobilisées pour participer au conflit. Ainsi, Mme Thiam indique que ce sont elles-mêmes qui ont pris en charge certaines bases rebelles du front nord comme Diaakay en assurant la «protection mystique», aussi bien des combattants que des lieux de retraite. «Les femmes se sont engagées dans ce conflit parce qu’elles étaient conscientes des problèmes de justice sociale, de gestion du foncier.»
Le conflit se poursuivant au fil des années, elles ont aussi été particulièrement touchées par les exactions, les violences, les déplacements de population et la détérioration du niveau de vie. C’est ainsi qu’aujourd’hui, indique Mme Thiam, elles ont changé de posture pour s’impliquer dans la recherche d’une solution à ce conflit et pour le retour de la paix. A partir de 2010, des mouvements de femmes commencent alors à émerger pour revendiquer un règlement définitif de la crise. C’est le cas de la Plateforme des femmes constituée par les associations Usoforal et Kabonketor. Si l’on a longtemps parlé de «Monsieur Casamance» pour désigner les principaux négociateurs, de nos jours les femmes revendiquent aussi leur pleine implication dans ce processus de paix.

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