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«L’exaltation de la matière et de la quantité est peut-être révolutionnaire pour une conception donnée de la révolution, elle n’est sûrement pas africaine, parce que dépourvue de dimension métaphysique», Mamadou Dia.

Une sémanalyse du mot de Joseph Ki Zerbo «un grand baobab habité par un peuple d’oiseaux» adressée au premier président du Conseil des ministres de la République du Sénégal donnerait une forme de glose des plus étranges tellement l’homme Mamadou Dia fut un être secret malgré sa présence publique dans la scène politique post-indépendance. Le baobab est l’arbre-roi de la savane, symbole de longévité et de force totémique. Tout peu changer en cet arbre emblématique sauf la stature, quelle que soit la saison. Il est large pour accueillir tous les bruyants enfants du pays. C’est un arbre-nid qui offre le gîte, le couvert et la liberté à tous «ses enfants». Mamadou Dia est mystérieux et surtout habité comme le géant de la savane africaine.
Qui connaît l’homme quant au fond ? Mamadou Dia était-il à sa place parmi ces caïmans de la mare politique ? «La mare au diable» pour écrire comme Madame George Sand, cette mare aux larges étendues qui a eu raison de l’homme. En politique, Mamadou Dia n’était pas poisson dans l’eau, il étouffait, manquait d’oxygène en ces lieux empuantis par l’odeur pestilentielle du péché de l’indifférence, de l’incurie et de ce manque criard de souci moral pour son prochain. En politique, les hommes sont des lointains, ils ne sont jamais proches du cœur, cet organe qui porte le secret du secret, ce pour quoi l’homme est grand parmi les créatures de Dieu. Mamadou Dia l’a compris qui récitait journalièrement un nombre inconnu d’oraisons mohammadiennes (Salat ala nabi) en des heures fixées et connues lors même que son œil extérieur soit définitivement entré dans la nuit, la belle nuit des Khawatirs (de la méditation divine). Le drame du monde est que la plupart des hommes qui aspirent à diriger n’ont jamais traversé des périodes d’initiation. Les âmes qui, dans les longs cycles de la vie, n’ont jamais goûté à la révélation seront confrontés à l’argument ultime du Créateur suprême. Mamadou Dia a été initié au soufisme musulman.
Son innocence n’a pu résister devant l’époque, l’hypocrisie de l’époque, la méchante époque, la tortuosité du temps des hommes politiques. Aï Qing, le grand poète chinois, nous a interpellés sur «l’époque». L’époque, un état ou un fait ? En tout cas, une période étrange en un poème stoïque : «Ah ! Que les éloges les plus sublimes, les calomnies les plus perfides/les haines les plus inexpiables et les coups les plus mortels/s’élèvent vers moi, de l’abîme du temps !» C’est l’époque donc qui joue pour ou contre les grands hommes : «Personne ne souffre plus que moi/fidèle et destiné à toi, mon époque, muselé par le silence, le silence d’un prisonnier/avant son exécution capitale/je garde le silence, n’ayant pas assez de mots/sonores comme le tonnerre roulant dans le ciel bas de l’été», écrit le poète chinois. La réflexion sociologique ou politiste sur l’époque est impuissante à comprendre. L’époque est du domaine de la métaphysique.
Mamadou Dia, comme Aï Qing, fut un grand militant, mais pas seulement, non pas de ce militantisme clownesque des grands perdants de la vie terrestre. Pour pardonner douze années de déportation loin des siens, il faut plus qu’une vie et de simples convictions politiques. Mamadou Dia «le premier Maodo» n’est pas en ces lieux où on le cherche, ce banal militantisme, cet engagement d’écolier, il possédait sans nul doute une dimension spirituelle intemporelle qui réside dans son impétueux désir de bien faire et d’améliorer les choses. Mamadou Dia avait un grand lien, attaché qu’il était en une anse solide, la corde de la vérité dans les affaires des hommes. Il était attaché à quelque chose de plus grand que la patrie. Les frontières patriotiques sont diffuses, elles s’effacent devant le feu ardent de la foi. La patrie est idolâtrie pour les saints, du moins cette patrie-là en ces «langues» immatures qui ignorent l’origine des choses. La patrie est la terre des ancêtres, le «faa soo», la terre nourricière des pères fondateurs, le lieu de sépulture où reposent nos pères, et ce lieu est diffus, c’est l’espace sacré où vont et viennent les âmes anciennes qui nous soutiennent et nous accompagnent dans l’évolution vers le perfectionnement.
Même s’il n’est pas un philosophe du temps comme Bergson ou Mohamad Iqbal, il a beaucoup lu et écrit sur le temps qu’il est. Les hommes qui font fi du temps ne sont pas des hommes comme il faut, ils ont oublié qui ils sont. Le temps c’est la totalité. Mamadou Dia a vécu longtemps pour savoir qu’au-delà de toutes choses palpables, il y a dans le temps qui va une vérité innommable qui soigne toutes les épreuves de la vie.
(A suivre)

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