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«La gloire est le deuil éclatant du bonheur», disait Madame de Staël
L’on oublie souvent que le plus prestigieux des prix littéraires, «le prix Nobel de littérature» en l’occurrence, est passé à côté de six grands monuments de la littérature mondiale. Il s’agit de Léon Tolstoï, Franz Kafka, Emile Zola, Jorge Luis Borges, Aimé Césaire et Marcel Proust. Ce fut un grand regret et même une «bourde monumentale» que l’Académie royale n’aborde presque jamais. C’est la partie honteuse à cacher. Autant dire qu’un prix littéraire reste très «utile», mais il n’est pas forcément le nec plus ultra, la pointe acérée de l’œuvre de toute une vie. Les grands artistes n’ont jamais couru après les lauriers même s’il faut savoir que toute œuvre artistique est appelée à la reconnaissance et au succès. Jean Paul Sartre a refusé le prix Nobel de littérature par orgueil. Ce «philosophe du devenir» ne pouvait concevoir une consécration qui figerait son œuvre et sa vie dans le moule d’un trophée «philosophiquement douteux». Aujourd’hui, on glose à souhait sur la «sincérité» ou non d’un tel acte, mais le fait est déjà établi qu’un écrivain a refusé le prix Nobel avec tout l’argent qui l’accompagne.
Nous savons aujourd’hui que le principal critère de l’Académie royale c’est de primer une œuvre suffisamment idéaliste. Si le jury est passé à côté de ces six grands démiurges littéraires, c’est qu’il y a eu méprise. Il s’est royalement trompé sur le contenu littéraire, la portée politique et le but philosophique de ces six grands édifices. Quoi de plus idéel que les écrits de ces six écrivains dont les œuvres sont enracinées dans la culture mondiale, et partout rayonnantes. Une grande œuvre se reconnaît en partie à sa tonalité et son amplitude. Il est difficile de s’imaginer l’influence des six auteurs. Quand je pense que Albert Camus est l’un des éclats de Franz Kafka et même pas le plus brillant. Aucun commentaire sérieux de L’étranger ne peut se faire sans la référence à Franz Kafka. Il est le maître incontesté d’autres grands maîtres comme le Russe Alexander Soljenitsyne (lisez Une journée de Ivan Denissovitch), l’Anglais George Orwell (1984 est une œuvre kafkaïenne), le prix Nobel colombien Gabriel Garcia Marquez (parcourez le très chaotique Cent ans de solitude), le jeune et génial Français mort à 39 ans Boris Vian (lisez L’équarisseur ou l’écume des jours).
Mais le plus rayonnant des écrivains «kafkaïens» est l’immense Samuel Beckett, prix Nobel de littérature, auteur du très hermétique En attendant Godot. A part la Bible et Dostoïevski, il n’y a pas un texte aussi influent que celui de Kafka sur l’écriture cinématographique. Les films de grands cinéastes comme Woody Allen, Tim Burton, Léo Carax, William Friedkin et bien d’autres portent la marque du maître de Prague. Il a influencé le pop’art, la musique, la peinture etc. Il est le maître de la clôture, de l’enfermement et de la possible liberté par la mort. Il aurait pu écrire comme Léon Tolstoï l’a fait à sa tante Alexandrine : «Quoi que je fasse, je suis toujours persuadé que du haut de ces pyramides, quarante siècles me contemplent et que le monde périra si je m’arrête.» Voilà le sommet de l’orgueil littéraire qui aurait pu frapper Emile Zola (l’autre Balzac), le géniteur des Rougon-Macquart, le seul grand naturaliste et même Aimé Césaire, dont une bonne partie de l’œuvre n’est pas encore dignement lue et commentée. Il aurait fallu de grands spécialistes de l’herméneutique, de la trempe de Jacques Derrida, Erich Auerbach, Valentin Mudimbe ou Edward Saïd pour affronter ce volcan littéraire qu’est Aimé Césaire. Il nous a légué une œuvre «himalayesque», faite de poèmes, de discours, d’essais et pièces de théâtre.
Et pourtant, ces six grands maîtres de la littérature mondiale n’ont jamais été retenus par le jury du prix Nobel, mais cela n’entame en rien le prestige et la reconnaissance que le prix confère à son récipiendaire. Du reste, rien ne justifie l’absence de Milan Kundera au palmarès. Même si on devine qu’il peut le refuser comme il a refusé d’entrer à l’Académie française. Nous attendons les prix Nobel de Haruki Murakami, Phillip Roth et Don de Lillo. Tout compte fait, les jurés et les auteurs qui reçoivent les prix doivent donc rester très modestes parce qu’il y a eu plus fort qu’eux. Combien de critiques et de jurés se sont trompés sur la valeur littéraire d’une œuvre et se sont vus démentis par l’histoire. Il y a longtemps, un écrivain du nom de Stendhal était chahuté par les lecteurs savants et érudits de son époque qui ne le pensaient pas suffisamment digne d’intérêt. Mais il a fallu du temps pour découvrir la qualité profonde, la subtilité et la substantifique moelle de la technique narrative de ce romancier de longue haleine qui prend son temps. Lisez Le rouge et le noir, vous serez convaincus que ce grand artiste n’écrivait pas pour les paresseux. Il a une forme particulière d’exploitation du temps narratif, faite de fausses lenteurs et d’accélérations subites. Lorsqu’on aime Stendhal, on aimera certainement les films du maître danois Ingmar Bergman, le plus lent des cinéastes. L’art est une grande famille. Au Sénégal, le jury 2017 qui du reste est souverain, présidé par le brillant Alioune Diané, aurait pu mieux faire. (Nous y reviendrons).

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