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Tout est parti de ces trois «songes lucides» effectués les 10 et 11 novembre 1619. En ces nuits, Descartes a vu le livre de l’unité des connaissances, de la sagesse, des mystères qui s’interprétait de lui-même… Aujourd’hui, on s’intéresse très peu à la vie spirituelle des grands forgerons d’idées. Les biographies et les correspondances sont négligées et chahutées par notre paresse intellectuelle d’aller fouiller dans la para-littérature et les bibliothèques indépendantes. René Descartes fut un grand adepte de la méditation. Cette pratique spirituelle sine qua non à la compréhension de son œuvre l’a mené à découvrir une lumineuse méthode d’éducation de l’âme, faite de quatre règles et de trois principes, dont le but ultime est la purification de l’esprit et la découverte de la vérité. Il précise que sa méthode nécessite beaucoup de méditations préalables sur la vie, la mort, les êtres et les choses… Aujourd’hui, on se contente de lire Le discours de la méthode sans les exercices de méditation indispensable. La méditation n’est pas la réflexion.
En vérité, c’est une méthode pratique analogue aux «Khawaatir» pratiquées par les mystiques musulmans. Le «Khaatir» est obligatoire pour tout aspirant qui veut percer les mystères de la vie et de la mort, c’est une fixation totale et subliminale sur un objet, une idée, un lieu, un être pour en pénétrer le sens et par la suite faire voyager l’âme vers les lieux peu communs. Il y en a qui partent sans le savoir. D’autres chevaliers de l’esprit possèdent des «Khawaatir» permanents à la seconde près.
La portée initiatique de l’œuvre de Descartes est donc évidente, elle vise à initier à la science, à la vérité, aux mystères. Mais elle n’est pas plus «enseignée» comme telle. L’esprit cartésien tel que désigné aujourd’hui ne vise pas à pourfendre soi-disant les superstitions ou préjugés. Il ne s’applique à l’origine qu’à la quête du monde des mystères ou loge la vérité des choses et des êtres. Notre arrogance, nos études inachevées, nos lectures parcellaires, notre bibliothèque «inexistante» où trône un très petit Paolo Coello faisant figure d’avatar mystique nous font dire des choses honteuses. Les grands initiés préfèrent l’original à la copie. Ils préfèrent Les Ruba’iyat, Le livre du dedans de Rumi. Nous ne lirons peut-être jamais Arcane 17 de André Breton et le maître René Guénon dont Les états multiples de l’être ont influencé plus d’auteurs qui ne le disent. Il a choisi de «mourir» en s’écriant Allah, non loin du Nil, ce fleuve nôtre, d’où sont parties «toutes les sciences» jusqu’aux enseignements de Thot Hermès Trismégiste «le triple», d’où sont partis tous les alchimistes.
René Descartes reprend tout à son compte l’enseignement initiatique de Thot Hermès. Il est à croire que tous ceux qui montent convergent. Il affirme sans ambages que les méditations qui président sa méthode «constituant le secret des philosophes antiques, lesquels avaient trouvé le moyen de ne plus être soumis en esclave à la providence, et de pouvoir, -à l’instar de leurs Dieux- jouir d’une parfaite félicité». Se défaire du «malin», jeu du destin est l’un but de l’initiation. Cela est connu.
Au reste, le fameux «Je pense donc je suis» est le sommet du discours cartésien, mais aussi un involontaire aveu d’impuissance, c’est le plafond cartésien, la frontière où la lumière de la raison s’arête. Il n’y a que l’esprit et l’âme dépouillée qui peuvent percer le voile de la sphère de l’extinction, le lieu où même la pensée n’est plus, le monde de l’impensable, alors le «Je pense donc je suis» s’éteint avec l’effacement de notre être. C’est ainsi que les vérités supérieures et éternelles se déversent… Le sommet de l’initiation continue.
«Je pense donc je suis» est le premier niveau d’extinction, celui de la matière. En cela, Le discours de la méthode est incontestablement un cheminement spirituel. L’autre étape, celle que Descartes s’est gardé d’aborder et tenue au secret est peut-être «le secret» de l’extinction de l’être «humain», une étape périlleuse qui, si elle est dépassée par une formule descendante, n’est alors que le début du discernement. Un processus sans fin puisque l’Etre suprême est le début et la fin, à la fois. Terrible aveu de René Descartes que ce passage : «Je connus là que j’étais une substance dont toute l’essence, ou la nature, n’est que pensée, et qui, -pour être-, n’a besoin d’aucun lieu, ni ne dépend d’aucune chose matérielle. En sorte que ce moi, -c’est-à-dire l’âme-, par laquelle je suis, est entièrement distincte du corps. Et même qu’elle est plus aisée à connaître que ce dernier, et qu’encore qu’il ne fut point, elle ne laisserait pas d’être ce qu’elle est.»
La philosophie, telle qu’enseignée aujourd’hui, est «une mystique méditerranéenne qui a mal vieilli» en Occident, selon le mot du maître Vincent Derkaoui. La glose rationaliste a perdu la philosophie. Des esprits brillants parmi les intellectuels l’ont coupée de ses sources orientales et traditionnelles. La face cachée de la méthode cartésienne est la transmutation de l’âme.

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