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Le chef de l’Etat, Macky Sall, a récemment annoncé le vote de la loi relative à l’exercice de la médecine traditionnelle au Sénégal. Le président de la Fédé­ration sénégalaise des praticiens de la médecine traditionnelle (Fspmt), Papa Ab­dou­laye Ndao, s’en réjouit tout en abordant d’autres questions qui touchent à la médecine traditionnelle. 
Quelle appréciation faites-vous de l’initiative du Président Macky Sall d’encadrer l’exercice de la médecine traditionnelle par une loi ?
L’initiative vient à son heure. Le Sénégal est signataire de toutes les résolutions internationales liées à la promotion de la médecine traditionnelle. L’Etat ne peut pas vouloir une chose et son contraire. Au plan institutionnel, la médecine traditionnelle est présentement insuffisamment utilisée par le système sanitaire. La mise sur pied d’une Cellule de médecine traditionnelle, rattachée à la direction générale de la Santé, traduit la volonté politique du ministère de la Santé et de l’action sociale d’impulser une démarche innovatrice pour permettre au Sénégal d’appliquer les textes ratifiés pour l’institutionnalisation de la médecine traditionnelle dans le système national de santé. Pour ce faire, parmi les mesures préconisées par le bureau Afrique de l’Organisation mondiale de la santé (Oms) et réitérées par le programme de médecine traditionnelle de l’Organisation ouest africaine de la santé (Ooas) figure l’adoption par les Etats membres de textes de loi pour réglementer les praticiens et les pratiques, et les produits de la médecine traditionnelle. Or, on ne peut pas réglementer un secteur d’activités sans les outils juridiques qui vous y autorisent.
Donc l’Etat est en accord avec ses engagements auprès de l’Organisation mondiale de la santé en décidant de faire voter un tel projet de loi ? 
Parfaitement ! C’est la raison pour laquelle, le décret portant application de la loi relative à l’exercice de la médecine traditionnelle et portant création du Conseil national des praticiens de la médecine traditionnelle constitue, entre autres textes de loi, un dispositif juridique pour encadrer la pratique de la médecine traditionnelle, mais aussi l’utilisation, le commerce et la production des médicaments traditionnels sous la tutelle de l’autorité sanitaire d’Etat tel que voulu par l’Oms. 
Allez-vous constituer un corps médical parallèle grâce au Conseil national de la médecine traditionnelle ? 
Une fois mis sur pied, le Conseil national des praticiens de la médecine traditionnelle ne chemine ni en parallèle ni en tangente avec les corps médicaux parce que placé sous la tutelle du ministère à charge de la politique sanitaire et composé de mandataires en provenance de la Fédération sénégalaise des praticiens de la médecine traditionnelle (Fspmt), des laboratoires, de la direction de la Pharmacie et des médicaments, des ministères de la Justice et de la Santé. En définitive, lorsque nous nous tournons vers la médecine traditionnelle, ne cherchons-nous pas tous à recevoir le soin adéquat du bon praticien et au bon moment ? C’est ce à quoi s’attèle le Conseil des ministres en acheminant vers l’Assemblée nationale les textes de loi portant exercice de la médecine traditionnelle au Sénégal.
Pourtant, l’Inter-ordre des médecins semble très sceptique au point de considérer cette loi comme un précédent dangereux…
C’est son avis. Devant une prise de décisions aussi courageuse et réfléchie venant du chef de l’Etat, la sagesse aurait conseillé aux uns et aux autres la retenue et la pondération. La nécessité de la reconnaissance légale de la médecine traditionnelle découle de sa réalité sociale, de sa thérapie faite de compassion et centrée sur le patient, de son coût abordable et de l’efficacité de ses produits attestée par des études de toxicologie. Dans son document intitulé Stratégie de l’Oms pour la médecine traditionnelle pour 2014-2023, l’institution reconnaît que jusqu’à nos jours, «dans beaucoup de pays en développement, et surtout dans les zones rurales, les praticiens de la médecine traditionnelle sont les principaux prestataires de soins de santé au sein de leur communauté, voire les seuls». Nous bénéficions déjà d’une reconnaissance sociologique, culturelle et cultuelle. Certes au Sénégal les voix de l’Inter-ordre des professionnels de la santé semblent assimiler la reconnaissance de la médecine traditionnelle à celle du charlatanisme. Il n’en est point. Tous les promoteurs de la médecine traditionnelle se préoccupent de la lutte contre le charlatanisme sous toutes ses formes. D’ailleurs, l’inexistence d’une loi sur la médecine traditionnelle et l’absence d’un organe de régulation de sa pratique favorisent  à bon escient la publicité mercantiliste dont est victime la médecine traditionnelle à travers les médias. 
Si je comprends bien, sur le charlatanisme vous avez les mêmes préoccupations… 
Tout à fait. Nous devons tous lutter contre la marchandisation de la santé de sorte que la maladie ne soit point le fonds de commerce du médicament. Il y va de la sécurité du patient que de s’opposer aux allégations gratuites de thérapeutes de tous bords, aux faux médicaments, aux produits tels que le Mediator, les pilules contraceptives de 3e et 4e génération, le Prozac, le Deroxat et autres antidépresseurs non supérieurs au Placebo et à l’origine de procès retentissants aux Usa. Cela, pour vous dire que les charlatans à combattre ne sont pas uniquement du côté où l’Ordre semble les situer. 
Est-ce que votre incompréhension découlerait de l’absence de cadre de concertation ?
C’est à reconnaître. Nous comprenons que l’absence de cadre de concertation, de dialogue et de collaboration entre les praticiens des médecines conventionnelle et moderne peut pousser certains acteurs à adopter par méconnaissance, voire par dogmatisme, quelque pessimisme à l’égard de la médecine traditionnelle, mais ces derniers seraient plutôt des victimes et non des fautifs, car contrairement à l’Asie où le médecin est en même temps formé sur sa médecine traditionnelle, en Afrique on apprend tout au médecin sauf sa propre culture thérapeutique africaine. Je voyage beaucoup et une fois en Corée du Sud, j’ai pu constater cela. 
Que faudrait-il pour pallier ce manquement ?
Pour combler cette lacune dans la formation de nos médecins, la médecine traditionnelle est heureusement comprise dorénavant dans le curriculum destiné aux étudiants en santé. L’Etat fait des pas très importants qui méritent d’être accompagnés. La Faculté de médecine, de pharmacie, d’odontologie de l’Université Cheikh Anta Diop propose depuis quelques années un module sur la médecine traditionnelle. L’Unité d’enseignement 10 de l’Institut de santé et développement (Ised) en fait de même, etc. Aussi, pour éviter un déphasage des médecins de notre pays avec l’actualité de la médecine traditionnelle africaine, une mise à niveau sur les réalisations des praticiens du continent serait salutaire à toutes les parties prenantes. En visite à Dakar en novembre 2015, Dr Xavier Crespin, directeur général de l’Ooas, a positivement accueilli l’implication par le ministère de la Santé de la Fspmt dans les ateliers d’orientation et de prise en charge de pathologies telles que la fièvre hémorragique à virus Ebola, la tuberculose, les maladies tropicales négligées, les maladies chroniques comme l’asthme, le diabète, le Hta, etc. Par la lettre circulaire n°010784 Msas/Dgs/Cmt, en date du 5 octobre 2015, le ministre a donné des instructions aux médecins, chefs de région, pour veiller à l’implication des praticiens de la médecine traditionnelle dans la mise en œuvre du Plan national stratégique de santé communautaire (Pnssc). Toutes ces initiatives sont à encourager et auxquelles s’ajoutent celles du Conseil national de régulation de l’audiovisuel (Cnra) et de la Commission de la santé et des affaires sociales du Conseil économique, social et environnemental pour la normalisation de la médecine traditionnelle. Ces velléités se trouvent renforcées suite à l’approbation par le Conseil des ministres de textes de loi réglementant l’exercice de la médecine traditionnelle au Sénégal. 
Il me semble que vous pouvez apporter une alternative sérieuse à l’usage de médicaments chimiques dans le secteur de la santé…
La chirurgie, la dentisterie, le paclitaxel de laboratoire ont rendu un fier service à l’humanité, mais nous savons que les médicaments chimiques ne sont pas la solution à toutes les maladies des individus, car ces derniers ne sont pas des machines, mais plutôt des humains dans toute leur dimension holistique. La médecine traditionnelle bénéficie du regain d’intérêt dont les médecines naturelles font l’objet à travers le monde parce que les patients vont de plus en plus à la rencontre de soins plus personnalisés, plus généraux et empreints d’humanisme. C’est en travaillant main dans la main que les praticiens des médecines conventionnelle et traditionnelle réaliseront la complémentarité qui fonde leurs approches thérapeutiques. La navette de la médecine traditionnelle est sur orbite à travers tout le continent africain. Au Sénégal d’y prendre une place réglementée par la jurisprudence qui l’y convie d’urgence. 

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