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«Foo fekk nit kuy yàq, lamuy yàq moomuko ! Bu fekkee ni moo ko moom, kon ab dof la !»
J’ai eu mal, j’ai eu très mal quand ce mardi 4 février 2020, soudain à mon réveil, j’ai vu Saint-Louis du Sénégal, ma ville natale, au cœur d’une fumée noire et des flammes incandescentes. J’ai eu honte, j’ai eu profondément honte, quand je me suis rendu compte que ce serait des enfants de Saint-Louis (doomi Ndar) qui, parce que n’ayant pas reçu de la Mauritanie les licences de pêche sollicitées, se sont livrés à une opération de vandalisme sans précédent dans l’histoire de Saint-Louis.
Je ne reconnais plus Saint-Louis et ses habitants, car rien, absolument rien ne peut justifier cet ouragan de violence et de destruction qui a déferlé sur la Langue de Barbarie et l’île de Saint-Louis. Et pourtant, c’est en 1779 que le Duc de Lauzun, Gouverneur du Sénégal nommé par le Roi de France en 1775, décrivait notre ville ancestrale et ses habitants en ces termes : «…Ce lieu, quoique brûlant et d’un climat malsain, est regardé dans toute l’Afrique comme un lieu de délices. Ses habitants l’aiment avec fureur, n’imaginant pas d’autre bonheur que d’y vivre, quoiqu’il soit bien rare de n’y point mourir jeune.»
Oui, nous aimons Saint-Louis avec fureur. C’est la raison pour laquelle je ne crois pas que ce sont des Guet-ndariens authentiques qui ont allumé ces flammes dans les rues de la ville de Elhadj Amadou Ndiaye Mabèye, de Moustapha Malick Gaye, de Elhadj Mawa Sène, de Abdoulaye Mar Diop. Le Saint-louisien d’origine, de naissance ou d’adoption, imprégné dans l’éducation et la culture saint-louisienne, ne saurait être violent, méchant ou vulgaire.
Je me rappelle encore les années 50/60, quand les élèves du lycée Faidherbe en grève envahissaient les rues et étaient pourchassés par la police. Ces élèves en majorité non Saint-Louisiens trouvaient refuge et affection auprès des populations de Guet-Ndar et de Ndar-Toute. La vraie population de Guet-Ndar a toujours été d’une générosité remarquable. A l’époque, il vous suffisait d‘aider un tant soit peu les équipages de pêcheurs à faire accoster leur pirogue sur la plage pour qu’avec générosité, ils vous offrent du poisson avec un grand sourire. C’est ce que nous appelions le «neeraan». Le Guet-Ndarien authentique peut être exubérant, mais son cœur n’a jamais connu la méchanceté ou la violence gratuite. Je doute fort que les auteurs de ces violences jamais connues à Saint-Louis soient des Guet-ndariens d’origine ou de naissance.
Autant les Sénégalais sont toujours restés fiers parmi les fiers que l’épopée de Talaatay Ndeer a rendu fiers, ce mardi 7 mars 1820 durant lequel des femmes du royaume du Waalo ont préféré la mort pour défendre leur honneur et celui de leur patrie, autant les Saint-Louisiens et tous les patriotes sénégalais ont été envahis par la colère et la honte, suite à ce fameux Talaatay Ndar qui, 200 ans après l’épopée de Ndeer, a semé le feu, le sang et le désarroi dans les paisibles rues de Saint-Louis du Sénégal.
Les casseurs de Saint-Louis se sont-ils rendu compte que la Mauritanie a parfaitement le droit souverain d’octroyer ou de refuser une licence de pêche à qui elle veut ? Savaient-ils que le bâtiment abritant l’Omvs et dénommé «maureuteuni», qui fut le siège du Gouvernement mauritanien sis à Ndar-Toute avant les indépendances, n’appartient plus à la République Islamique de Mauritanie ?
Les casseurs savaient-ils que Senelec n’a rien à voir avec les licences de pêche ? Tout cela me semble absurde et irrationnel.
Dans un passé récent, j’appelais les étudiants de l’Université Gaston Berger à la raison patriotique, consistant à ne jamais démolir ce qui leur appartient. Le célèbre proverbe wolof nous rappelle encore cette sagesse en ces termes : «Foo fekk nit kuy yàq, lamuy yàq moomu ko ! Bu fékkee ni moo ko moom, kon ab dof la !» Ma conviction est que les étudiants de l’Ugb et les populations de Guet-Ndar sont loin d’être des fous. Je suis convaincu que cette manifestation a été infiltrée par des casseurs malveillants. L’éducation à la Saint-Louisienne ne produit jamais des fous, jamais des violents…
Je voudrais également indexer les détenteurs du pouvoir et de l’autorité étatique en leur rappelant les pertinentes recommandations du chef de l’Etat M. Macky Sall, lors de la cérémonie d’ouverture du Forum national de l’Administration, tenu les 9 et 10 avril 2016 : «Les agents de l’Etat doivent adopter le culte du résultat et cultiver davantage la probité, la loyauté, l’humilité, le respect et la courtoisie. L’Administration doit  être au service des usagers par sa proximité, sa simplicité, sa disponibilité, sa célérité, la lisibilité et l’efficacité de son action.» Cette ligne directrice fondée sur la proactivité appliquée dans l’environnement de Guet-Ndar au moment opportun aurait très certainement mis en évidence la réalité des faits et désamorcé la colère qui couvait chez les pêcheurs. Si ces directives avaient été scrupuleusement suivies par toutes les ramifications de l’Administration, il n’y aurait certainement pas eu autant de plaintes et de complaintes dans la corporation des pêcheurs. La satisfaction d’une requête n’est pas toujours une obligation, car elle peut être ponctuellement irréalisable, mais la réponse à la requête des usagers est une réelle obligation. Force est de reconnaître que rares sont les administrations qui répondent avec célérité aux sollicitations des citoyens.
Cela dit, il est temps que nos compatriotes comprennent que le droit de manifester ne donne absolument pas le droit de perturber la quiétude des paisibles Sénégalais ou de démolir les biens publics et privés.
Il est temps de revenir à la raison. Réclamer un droit par la violence n’a jamais réglé les problèmes ! En effet, les plus grands conflits se sont toujours terminés par des négociations autour d’une table.
Il me plaît de convoquer l’histoire pour rappeler l‘exemple du fameux Cahier de doléances des habitants de Saint-Louis à l’Assemblée nationale française et qui est devenu par la suite une pièce maîtresse de la mémoire coloniale des populations du Sénégal et des originaires des quatre communes, pour le maintien de leur citoyenneté, sans remise en cause de leur statut particulier. Ce cahier de doléances des Saint-Louisiens avait pour objectif de rendre compte de l’élaboration d’un mode de vie, d’être et de pensée, au contact des colons français, sans reniement de la culture et des traditions sénégalaises et islamiques en vigueur à Saint-Louis du Sénégal. Cette revendication identitaire en construction allait s’élaborer dans un contexte d’affrontements commerciaux entre les habitants, les négociants et les administrateurs de la colonie. C’est dire que les Saint-Louisiens connaissent bien la négociation sans violence physique ou verbale.
La société saint-louisienne a toujours veillé sur le culte de la «teraanga» (hospitalité) légendaire, le sens de l’honneur et de la dignité, en un mot, son attachement aux principes de la bonne éducation. Elle exclut toute forme de violence, de vulgarité et d’inélégance.
Mon souhait le plus cher est de voir les Saint-louisiennes et les Saint-louisiens se mobiliser autour des intérêts majeurs de la vieille ville sénégalaise. Nous pourrons ainsi suivre la voie tracée par Elhadj Ameth Diop Gora, Elhadj Mawa Sène, Abdoulaye Mar Diop, Amadou Ndiaye Mabèye, imam Elhadj Oumar Diallo, imam Abdoul Magib Diop, Macodou Ndiaye, le Dr. Masseck Ndiaye, Maître Babacar Sèye, Bécaye Sow, Insa Coulibaly, Abdoulaye Diaw Chimère, Almamy Mateuw Fall, Cheikh Abdoulaye Dièye et tant d’autres.
Nous pourrons alors travailler ensemble, dans l’union des cœurs et des esprits, entre la douceur du fleuve Sénégal et la fraîcheur de l’océan Atlantique. Nous pourrons unir nos efforts et faire de Saint-Louis une ville propre, une ville prospère, une ville paisible, une ville éternellement belle, à l’ombre protectrice et affectueuse du génie de la vieille cité, Maam Kumba Bang. Pour que Saint-Louis du Sénégal, jamais, ne soit une ville de violence, d’inélégance et d’ignorance.
Qu’Allah (Swt) protège le Sénégal et gratifie son Peuple de ses innombrables bienfaits !
Moumar GUEYE
Écrivain
Président du PEN Sénégal
moumar@orange.sn

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