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Pour bouter Blaise Compaoré hors du pouvoir, c’est toute la jeunesse burkinabè qui s’était dressée. Un réalisateur, caméra au poing, a suivi les péripéties de cette lutte aux cotés des jeunes du Balai Citoyen. Kiswensida Parfait Kaboré, connu sous le nom de Galadio, en a fait un film puissant, «Place à la Révolution», qui rappelle les heures chaudes de ce printemps burkinabè. Dans cet entretien, le jeune réalisateur jette un regard lucide sur le contexte politique de son pays.

«Place à la révolution» est un film autour des évènements qui se sont passés au Burkina Faso. Pouvez-vous nous en expliquer la genèse et comment ça s’est fait ?
Au début, le film était parti sur le portrait d’un artiste animateur, le reggaeman Sams’k le jah que j’ai connu à travers la radio en 2005. L’histoire, c’est qu’il y a ma grand-mère qui avait sa radio. Et quand mon oncle lui en a offert une neuve, elle m’a cédé la sienne. Et la première fois que j’ai allumé la radio, je suis tombé sur la voix de ce monsieur. Un animateur qui était vraiment engagé dans ses paroles. Et ça m’a vraiment capté et j’ai cherché à le rencontrer. Mais je n’avais pas vraiment l’idée de faire un film. Je voulais faire quelque chose, mais, je ne savais pas quoi. En 2009, j’ai commencé à avoir une formation dans le cinéma et j’ai donc commencé à écrire le projet. Quand j’ai eu l’occasion d’être sélectionné au Master de réalisation documentaire de Saint-Louis, j’ai postulé avec ce projet. Je l’ai présenté aux Rencontres de coproduction en 2012 et peut-être que le projet n’était pas assez mûr, mais je n’ai pas eu de producteur. Je devais revenir au Sénégal en octobre 2012 pour le Tenk. Je me suis dit que je devais revenir avec des images. C’est comme ça que j’ai commencé vraiment le tournage du film en octobre 2012. Je suivais le mouvement petit à petit, sans savoir ce qui allait se passer. J’étais convaincu qu’en 2015, le Président qu’on ne voulait plus n’allait plus être là. Et quand mes personnages me disaient qu’ils allaient laisser les micros et les guitares pour utiliser des balais et balayer le pays, j’ai senti que je tenais quelque chose et que je devais suivre.

Et donc le film s’est fait avec le Balai citoyen ?
En gros, j’aime dire que je ne filme pas vraiment le Balai citoyen, mais je me filme. Je suis issu de cette société, je fais partie de cette jeunesse qui est marginalisée et je me posais des questions. A travers ce mouvement, le Balai citoyen, je me suis retrouvé. C’était un miroir pour moi.

Sur les idées que véhicule le film, celles de Sankara sont vraiment très présentes. C’est la jeunesse burkinabè qui a cet état d’esprit ou seulement vous ?
En gros, ceux-là qui composent ce mouvement se réclament les héritiers de Thomas Sankara. En tant que réalisateur, en tant que jeune burkinabè, j’ai toujours clamé haut et fort être l’héritier de Sankara. Je ne l’ai pas vraiment connu mais à travers les écrits, à travers l’histoire, je me sens proche de lui et j’ai envie de véhiculer son message. On se réclame tous de Thomas Sankara et on ne peut pas faire un film sur ce mouvement sans parler de Thomas Sankara. Faire un film sur les héritiers de Sankara, c’est aussi faire un film sur Sankara.

Aujourd’hui, quelle est l’aspiration profonde de la jeunesse du Burkina ?
C’est juste d’avoir une bonne gouvernance. Que les gouvernants prennent au sérieux cette population. Qu’ils se mettent en tête qu’ils sont les employés de ce peuple-là. Il faut qu’on puisse dans le concert des nations, lever la tête et dire, mon pays a fait ça.

On voit aussi que cet exemple du Burkina est re­pris au Togo où les populations manifestent massivement contre le pouvoir en place. Qu’est-ce qui explique ces mouvements selon-vo­us ?
Je crois que c’est juste l’air du temps. Il est venu le moment où la jeunesse africaine s’est levée. Ça a commencé avec Yen a marre et j’ai eu l’occasion de suivre leur mouvement. Il y a cette réflexion de la jeunesse africaine pour un bien-être de l’Afrique. Ce n’est pas un hasard. Je me dis que là où l’Union africaine a échoué, peut-être que les mouvements citoyens vont réussir. Il y a le Togo, il y a Filimbi et Lucha. Il y a cette énergie qui se met en place.

Il y a quand même beaucoup de personnes qui ont perdu la vie au cours de ces événements ?
Il y a eu beaucoup de morts par balles et jusqu’à présent on attend que justice soit faite pour ces jeunes. Il ne faut pas qu’on baisse les bras parce que ces gens ont versé leur sang pour notre démocratie. Il faut maintenir le flambeau pour que ces gens puissent obtenir justice.

Et dans ce contexte, comment vous les jeunes du Burkina avez accueilli le discours de Emmanuel Ma­cron ?
Il n’y a rien de nouveau dans le discours de Macron. Ce sont juste les mots qui ont changé. Je me rappelle une chanson de Smokey qui dit que de Mit­terrand à Hollande, le François reste le même. C’est pour dire que c’est toujours le même processus. Ils changent juste les mots. Je n’attends vraiment rien de Macron sauf qu’on a des gouvernants qui jouent le jeu et qui font croire que l’on attend toujours. Il dit qu’il ne vient pas donner de leçons mais tout ce qu’il dit, ce sont des leçons. Nous connaissons notre réalité. La jeunesse en tout cas, connait ce qu’elle doit faire pour le développement du continent. Mais on a des dirigeants à la solde des valets locaux. Il faut arriver à asseoir des gouvernements crédibles dans nos pays.

Et vous pensez que le gouvernent actuel est sur la bonne voie ?
Je ne pense pas. Quand Blaise est parti, on a fait des élections. Mais moi personnellement, je ne croyais pas à ce candidat-là. Tu ne peux pas avoir passé 27 ans avec Blaise et tout d’un coup, dire que tu as changé. Depuis qu’il est élu, qu’est-ce qu’il a fait ? Rien.

Votre film est le premier volet d’une trilogie ?
Le premier film, «Place à la révolution», c’est tout le mouvement jusqu’à la fuite de Blaise Compaoré. Le deuxième concerne les élections. Ce sont des élections où il n’y avait pas de candidat sortant. Tout le monde était potentiel président et pour la première fois, deux femmes se sont présentées. C’était un moment que je ne voulais pas rater. Après avoir filmé une page de l’histoire du Burkina avec l’insurrection, c’est de mon devoir aussi de filmer cette autre histoire qui est en train de se créer. Et j’ai commencé le tournage. Mais tout d’un coup, il y a eu le putsch du Régiment de sécurité présidentielle (Rsp) à la solde de Blaise Compaoré. Là encore, la jeunesse burkinabè s’est levée en nombre pour dire non à ce putsch et ils ont réussi. Je ne pense pas que dans le monde, on voit ça beaucoup. Donc j’ai filmé cette étape et après les élections, le mouvement Balai citoyen a créé d’autres mouvements pour inciter les populations à s’inscrire pour aller voter. Ils ont mis en place un autre mouvement que l’on appelle «je vote et je reste». L’idée c’est d’aller voter et rester autour du bureau de vote pour surveiller qu’on ne vole pas et après le décompte, avec vos smartphones, photographier tout ce qui se passe et centraliser au cas où il se passe quelque chose. C’est le deuxième volet. Le troisième qui est encore en écriture, concerne toujours le mouvement, mais à travers quelques personnes qui ont décidé de partir dans les écoles et les lycées pour enseigner l’histoire africaine aux jeunes. Parce qu’on connait beaucoup plus l’histoire de la France que celle de Samory Touré, Soundjata ou du Moro Naba. C’est cette énergie que j’ai envie de documenter.

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