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«Maîtresse d’un homme marié», «Mœurs», « Infidèles», autant de séries sénégalaises qui ont le vent en poupe. Chaque nouvel épisode de ces séries atteint facilement le million de vues sur YouTube. Suivies aussi bien au Sénégal que dans les autres pays du continent, toutes ces séries ont cela de commun de «heurter la sensibilité de certains téléspectateurs». Même si cet ecritel est toujours absent, ces séries mettent en avant des histoires de sexe, d’argent. Hypocrisie d’une société, disent certains, tandis que réalisateurs comme producteurs disent offrir un miroir de la société et que ces séries servent plutôt à dénoncer les tares de cette société dont Jamra se veut le gardien de la bonne morale. Faut-il montrer pour dénoncer ou faut-il user d’une démarche plus subtile ? Le Quotidien a posé la question à des spécialistes de l’image et du cinéma.

Mamadou Sellou Diallo, enseignant à l’université de Saint-Louis, cinéaste : «La société sénégalaise n’est pas hypocrite»
Ces films ne racontent pas la société. C’est une production de flux. Pourquoi le cinéma ne rendrait pas meilleure la société. Les films indiens racontent bien leurs sociétés, leurs cultures, leurs croyances. Mais nous au Sénégal, on choisit de raconter cette réalité-là. Pourquoi on ne raconte pas cette réalité qui dit que nous sommes croyants, que nous ne regardons pas certaines choses devant nos enfants, que les Sénégalais ne s’embrassent pas dans la rue ? Et dans ces séries, tout le monde est riche, tout le monde habite dans de belles maisons, conduit de belles voitures. Cette réalité n’existe pas. Elle n’est que particulière. Les artistes sont des êtres sociaux qui n’ont peut-être même pas la compétence culturelle qu’il faut. C’est absolument nécessaire qu’il y ait des corps de contrôle et c’est la société, c’est nous, c’est Jamra, etc. Pourquoi Jamra n’aurait pas le droit de parler de conviction religieuse et sociale ? Pourquoi les producteurs n’assument pas qu’ils sont dans la pornographie ? La société sénégalaise n’est pas hypocrite. Nous avons nos mœurs et c’est un arrangement social.»

Moussa Sène Absa, cinéaste : «Il y a une banalisation du sexe dans ces séries»
Il y a un vrai problème du discours parce qu’il faut savoir comment dire les choses, comment montrer les choses et qu’est-ce qui est fondamental pour notre société ? J’ai regardé deux épisodes d’Infidèles et je ne m’y retrouve pas. Je trouve qu’il y a beaucoup de vulgarité et quand il y a de la vulgarité, il n’y a plus d’art. Quoi qu’on dise, nous avons aussi nos valeurs. Moi quand j’ai vu une fille sortir un coton hygiénique…Je ne peux pas faire ça ! Je n’ai jamais vu une image qui montre cette intimité de la femme. Dans nos sociétés il y a des choses qu’on ne dit pas et ce n’est pas de l’hypocrisie. C’est ce qu’on appelle le woorma. On sait que ça existe mais ce ne sont pas des choses qu’on met devant le public. Ça manque d’élégance, ça manque de subtilité, de finesse. Est-ce qu’on doit laisser nos enfants et nos petits-enfants être modelés dans cette nouvelle culture qu’on veut nous imposer et qui nous dépasse en fait. Ces gens, je ne peux pas les appeler des réalisateurs, ce sont des techniciens de la télévision. Il y a une banalisation du sexe dans ces séries et ils vont tuer Dieu. C’est-à-dire utiliser des scènes que notre foi, chrétienne, musulmane ou animiste, n’accepte pas. C’est nous imposer un monde de libertinage, d’infidélité, un monde où la famille n’a plus de sens où la femme est réduite à un objet de désir et de sexe. Je ne suis pas un censeur mais chacun doit prendre ses responsabilités. L’Etat, les producteurs, les réalisateurs aussi. Ce n’est pas parce que ça donne des vues, des buzz et que tout le monde en parle que c’est bien.

Dr Hadja Maï Niang, enseignante-chercheure en Didactique de l’image, université de Thiès : «Le Cnra doit être mieux structuré»
«Le Cnra doit être mieux structuré. Les avis trimestriels ne sont pas visibles et le Cnra doit avoir une connotation plus populaire. Consigner un avis sur du papier ne suffit pas. Il faut des communiqués verbaux, une traduction des avis trimestriels dans les radios, les télés et les réseaux sociaux. Toute série à diffuser doit passer par un comité de veille. Une série est d’une dimension sociétale, ce qui fait qu’elle doit être supervisée avant diffusion mais aussi amendée par le Cnra. Si le Cnra faisait bien son travail, Jamra, Daraay Sembène et les autres organisations ne seront pas là à parler après la diffusion. Le Cnra doit réfléchir à son rôle et se demander pourquoi ce sont toujours des associations qui viennent lui faire la leçon. On peut exposer les tares de la société sans faire le dessin. Autant la télévision est intelligente, autant le public l’est. C’est avoir une carence d’imagination que d’étaler de a à z ce qu’une certaine frange de la société vit. Ça n’apporte pas de valeur ajoutée. Dans Infidèles rien que par le verbal du générique, les tonalités et les sonorités qu’ils veulent imposer, font penser aussitôt à une telenovela. Le film est une compilation de situations de mœurs. Quelle que soit la force de la mondialisation, toutes les nations font valoir une part de culture dans leurs œuvres audiovisuelles. L’exemple par l’industrie Bollywood en Inde et l’industrie télévisuelle brésilienne. Il y a une forte part de culture dans les telenovelas et le Brésil transporte ainsi sa culture. Mais dans les téléfilms sénégalais, à 90%, l’accoutrement des personnages est un rejet de la culture mais avec une petite dose de culture pour leurrer. Il y a matière à réflexion et il faut revoir tout cela. N’est pas scénariste, réalisateur ou acteur qui veut. On doit faire valoir la formation. Sinon, la mort des séries télévisées est déclarée. On peut berner le Peuple pour un laps de temps mais à force de berner, le public va se réveiller et rejeter ces films. C’est quelque chose de récurrent dans de nombreux pays et le Sénégal ne fera pas exception. Le cinéma peut émouvoir, faire pleurer, faire adhérer le public au point qu’il se déchaîne. C’est pourquoi c’est un outil à la fois futile et dangereux.»

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