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Du Commissariat général à la Délégation générale au pèlerinage
Après l’édition 2015 du Pèlerinage à la Mecque, le gouvernement avait pris la décision historique de supprimer le Commissariat général, vieux de cinquante ans, pour le remplacer par une Délégation générale. Cette mutation ne devait pas être un simple changement de nom, mais de paradigme.
Pris au piège entre deux objectifs inconciliables, le convoyage de pèlerins et le contrôle des convoyeurs privés, le Commissariat avait fini par s’enliser dans l’engrenage d’un système grippé qui avait atteint ses limites. Cela m’avait amené à écrire déjà en 2015 dans mon livre Les chemins du Hadj de l’Afrique noire à l’Arabie : «Nous sommes convaincus que la grande majorité de ceux qui ont eu à présider aux destinées du Commissariat général au Pèlerinage sont des hommes de valeur, mais c’est leur mission qui était impossible. Autrement dit, les hommes étaient bons, c’est le système qu’ils pilotaient qui ne l’était pas.»
Dans l’édition de 2018 du même ouvrage, j’avais ajouté : «Le Commissariat général terminera sa mission en 2015 avec un quota de 2 000 pèlerins avant d’être remplacé par la Délégation générale qui débutera en 2016 avec un quota de 1 500 contre 9 000 aux privés, puis 1 000 (en 2017) contre 9 500 avant de passer à 2 000 contre 10 mille 860 pour les privés (en 2018). La réduction progressive du quota du Commissariat général au Pèlerinage, puis de la Délégation générale, au profit des organisations privées, résulte bien d’une volonté claire du chef de l’Etat en faveur d’une privatisation du Hadj, mais les facteurs politiques ont eu tendance à la ralentir.»
L’ancien Premier ministre, Monsieur Mahammed Boun Abdallah Dionne n’avait cessé de réaffirmer la ferme volonté de l’Etat de se retirer du convoyage au profit du privé. Il était relayé en cela par le ministre porte-parole du gouvernement, Monsieur Seydou Guèye, et particulièrement par Monsieur Mankeur Ndiaye, à l’époque ministre des Affaires étrangères et des Sénégalais de l’extérieur. Si ce rythme de diminution de 500 pèlerins par an avait été maintenu, la privatisation serait achevée depuis 2018 ou au plus tard en 2019.
Aujourd’hui, force est de reconnaître que la Délégation générale au Pèlerinage ne s’est pas totalement départie du défunt Commissariat général dans la mesure où le convoyage des pèlerins plombe ses ailes de régulateur de l’organisation du pèlerinage. Je ne cesserai de dire qu’il est absurde de confier à un commissariat de police, en charge de la circulation, la gestion cumulative d’une société de transport en commun. Cela reviendrait à confier à la Sonatel la régulation des télécommunications, rôle dévolu à l’Artp.
Je vais conclure cette partie en me référant à cette idée forte développée dans le même ouvrage : «La seule façon de corriger cette distorsion réside dans la gestion privée du pèlerinage sur la base d’une feuille de route ou cahier de charges définie par l’Etat à travers une structure désormais hors de la mêlée parce que n’ayant plus comme mission de convoyer des pèlerins, mais élevée au rang de superviseur officiel et de régulateur du Pèlerinage.»

L’agrément Iata (Association internationale du transport aérien) : la nouvelle donne
L’Arabie Saoudite vient de sortir une note par le biais de la Mouassassa, l’organisme privé en charge du pèlerinage, exprimant sa volonté d’exiger l’agrément Iata pour l’utilisation du portail électronique, désormais unique interface pour organiser le hadj. Cette nouvelle donne entraîne déjà beaucoup de questions quant à l’organisation de l’édition 2020. Elle est d’autant plus surprenante qu’elle ne facilite pas l’objectif saoudien d’atteindre trente millions de pèlerins par an à l’horizon 2030. Etre une agence Iata n’est ni une condition nécessaire ni suffisante pour un hadj performant. En faire une condition sine qua non, sauf une alliance bien dosée, y précipiterait de nouvelles structures sans vocation ni expérience dans ce domaine.
Aujourd’hui, les agences de voyage qui disposent de cet agrément et qui exercent dans l’organisation du pèlerinage sont largement minoritaires au Sénégal (plus ou moins une dizaine sur 285 structures). Même si certaines parmi elles disposent d’une grande expérience. Sachant que le décret royal saoudien qui détermine les modalités de l’organisation du pèlerinage pour les pays comme le nôtre limite le quota des privés à 600 pèlerins par voyagiste, le Sénégal entre dans une phase critique si les autres agences disposant de l’agrément Iata refusent de faire un saut dans l’inconnu de l’organisation du hadj. Dans ce cas, le gouvernement, sans y être préparé, se retrouverait dans l’obligation de reprendre en main une partie de la gestion du pèlerinage, ce qui porterait un coup de frein à la volonté mainte fois répétée d’aller résolument vers la privatisation du hadj. Que deviendraient dans tout cela les centaines d’organisateurs privés dont près de la moitié, créés juste avec l’avènement de la Délégation, sortent à peine du sevrage ? Va-t-on les sacrifier tous ou partie pour répondre aux nouvelles exigences du gouvernement frère saoudien, malgré tout le capital expérience et expertise déjà engrangé ? Des solutions existent certes, mais les décisions idoines doivent être prises sans tarder au risque d’aller vers l’impasse.

Le retour d’Air Sénégal et de Saudia airlines dans le hadj
La réussite de l’organisation du hadj repose en grande partie sur le choix de la compagnie aérienne. Nous encourageons le retour aux affaires d’Air Sénégal sur lequel nous plaçons beaucoup d’espoirs. Nous attendons son implication dans le hadj tout comme le ministre des Transports aériens a manifesté son ambition pour la desserte des Etats-Unis. A défaut, puisque la nature a horreur du vide, d’autres vont le faire à sa place. Saudia airlines a manifesté son désir de couvrir à nouveau la destination Sénégal. Nous lui souhaitons encore une fois la bienvenue. Elle a déjà prouvé sa capacité pour un tel exercice. Nous souhaitons à ces deux compagnies de s’y mettre dès à présent et de proposer des prix compétitifs à l’image des compagnies qui assurent les vols réguliers. Si elles sont moins chères, elles gagneront à coup sûr le marché, car entre un vol direct et un vol avec escale, le choix est vite fait.

A propos du communiqué de Son Excellence l’ambassadeur de l’Arabie Saoudite
Le 27 août 2019, j’avais publié un article intitulé «Lettre aux organisateurs saoudiens du pèlerinage à la Mecque». Son Excellence l’ambassadeur, que je salue respectueusement au passage et que je remercie pour l’intérêt qu’il a eu pour mon article, avait jugé nécessaire d’apporter des éclairages à travers un communiqué de presse. Il me semble qu’il y a eu un malentendu ou une interprétation qui a déformé quelque part le sens de mes écrits. Pour reprendre le philosophe, pourquoi l’or a été pris pour de la boue si ce n’est la barrière de la langue ? Loin d’être une attaque ou une offense, cette contribution est à la fois une reconnaissance de l’amélioration continue des conditions du hadj, un exposé des difficultés des Africains et un hommage aux travaux gigantesques entrepris par les différents serviteurs des deux Saintes Mosquées. Jugez-en à travers l’introduction et la conclusion de cette contribution :
Introduction : «Tout d’abord, nous tenons à saluer la noble mission du ministère saoudien du Hadj qui œuvre inlassablement pour améliorer l’organisation du Hadj et les conditions des pèlerins. Cependant, nous voulons attirer ici leur attention sur les secteurs où les pèlerins africains continuent d’éprouver des difficultés.»
Conclusion : «Enfin, toutes nos félicitations pour le travail remarquable à travers les transformations gigantesques en cours des deux Saintes Mosquées de la Mecque et de Médinatoul Mounawar.»
Oh mon Dieu, y a-t-il du mal à dire à son médecin là où cela fait mal ? En plus, ces complaintes concernent nos partenaires privés, comme le reconnaît le communiqué, et il est de notre devoir d’informer les autorités que vous êtes des problèmes qui ont suffisamment duré. Nous n’avons pas manqué de chanter dans ce texte les acquis, particulièrement le portail électronique, l’assistance sanitaire et les travaux pharaoniques.
Peut-être les caresses d’une main peu lisse peuvent choquer au lieu d’exprimer le grand amour qui s’y cache. Je demande à Monsieur l’ambassadeur de revisiter mes ouvrages et mon blog seneweb.com pour y dénicher les nombreuses contributions qui rendent hommage aux efforts du gouvernement ami et frère saoudien. Un de ces articles a contribué à l’amélioration des services, notamment l’introduction de la traduction en direct et simultanée via une transmission par radio Fm des sermons dans les langues non arabes dont nous avons émis l’idée et donné l’alerte avant l’heure.
L’Algérie et le Burkina Faso viennent de prouver que mes aspirations n’étaient pas utopiques. Dans un article récent parlant de la restauration, il est écrit que le groupe Mira offre désormais à ses clients des services typiquement algériens au niveau des hôtels de la Mecque. Quant aux organisateurs du Burkina, ils se sont glorifiés des avantages acquis cette année, notamment le libre choix de leur compagnie aérienne au moment où ici nous sommes tenus de convoyer au moins 50% par une compagnie saoudienne. Un ancien Commissaire n’avait-il pas répondu, quand cette exigence lui a été soumise, par une boutade qui demandait si elle était appliquée à tous les pays ? Une façon bien comique de marquer son désaccord.

Conclusion
A mon avis, la privatisation intégrale reste la seule option non encore pratiquée et la meilleure alternative pour une gestion efficace du pèlerinage. Avec la nouvelle donne de l’exigence de l’agrément Iata pour l’utilisation du portail électronique, des pistes de réflexion devraient être explorées dès à présent pour éviter d’être pris de court.
Cheikh Bamba DIOUM
Président du Gie Yoonu Makka
bambadioum@gmail.com

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