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Le tourisme reste un excellent outil de développement, un moyen de lutte contre la pauvreté et d’affirmation culturelle. Le Sénégal n’est certes pas une très grande destination touristique, mais le potentiel local, associé à la position géographique du pays et à sa sociologie de paix et d’hospitalité, lui confère d’énormes disponibilités. S’il est évident que le développement touristique se fonde sur des facteurs comme ceux-là, il est également clair que la vision – des politiques in fine – et surtout l’intelligence économique le sous-tendent à tous points de vue. En outre, l’attractivité touristique pose l’inébranlable problématique de la mise en valeur des ressources locales ainsi que l’adéquation de la planification des infrastructures par rapport à l’offre et à la politique de mise en œuvre.

En quoi donc le lien entre le tourisme et les ressources du gaz ou du pétrole est-il pertinent ?
Autrement, quels investissements promouvoir et par quel biais pour une plus-value touristique moteur de croissance ?
Quelles peuvent être les implications socioculturelles d’un tel projet touristico-industriel ?
En effet, il ne s’agit guère de promouvoir un développement touristique qui fait fi de l’éthique, mais plutôt exhorter un système équilibré et structuré autour des valeurs locales et de leurs spécificités.
Le pétrole et le gaz constituent à cet effet des moyens de financement et d’outils promotionnels de premier ordre.
Mais cela exige des politiques prospectives axées sur des principes de bonne gouvernance, outre la planification touristique qui requiert une vision, des ressources humaines et des facteurs d’attractivité.
Toutefois, l’enjeu du développement par le tourisme pose aussi l’énigme des compétences managériales par rapport aux déterminants surtout écologiques.
Le tourisme sénégalais d’hier à aujourd’hui
Le Sénégal a toujours été vanté comme une destination dont l’écho touristique a beaucoup fait rêver. Cette belle image du Sénégal contraste la réalité économique du secteur si l’on en compare avec les destinations phare de ce continent et d’ailleurs. Au Maghreb par exemple, pour la Tunisie, avec une population d’un peu moins de 12 millions en 2018, les flux touristiques accueillis s’élevaient à 6,9 millions en 2016, pour une estimation de 8 millions en 2018, d’après une publication récente du magazine African Manager. En Europe toute proche, aux îles Baléares en Espagne, pour une population d’un million d’habitants, le nombre annuel de visiteurs décuplait celui du Sénégal, soit plus de 10 millions de touristes en 2016.
Si on peine encore à dépasser le million de visiteurs au Sénégal, plusieurs facteurs peuvent être évoqués. Toutefois, il n’en demeure pas moins que des pesanteurs politiques et socioculturelles sont à l’origine et parmi celles-là, la vision et l’image du tourisme sénégalais.
La vision touristique
sénégalaise
Le tourisme sénégalais est né du tournant des crises économiques, notamment du pétrole des années 1960 voire 1970. En effet, conscient des possibilités de substitution économico-financière que représente cette niche servicielle – au regard du potentiel naturel et culturel local – l’Etat du Sénégal a décidé d’en faire une issue de secours. Ainsi naîtra le 9 avril 1979 le premier secrétariat chargé du Tourisme auprès de la Primature. Il sera dirigé par feu Momar Talla Cissé. La mission assignée à cette délégation était, entre autres stratégies politiques et d’investissement, de construire une offre consistante dont une bonne capacité d’hébergement hôtelier. La Société d’aménagement de la Petite Côte, actuelle Sapco Sénégal, en résultera, conçue depuis 1975, mais qui ne verra sa concrétisation qu’avec l’inauguration de la station balnéaire de Saly le 24 février 1984. Par ailleurs, d’autres projets ou dispositifs de planification accompagneront cette vision des régimes socialistes, de Léopold Sédar Senghor à Abdou 1960 – 2000 et libéral, de Maître Abdoulaye Wade à l’actuel Prési­dent Macky Sall.
Les régimes socialistes s’orienteront à définir un cadre réglementaire suivi de plans d’aménagement et d’infrastructure de base dont une offre hôtelière et de formation qui sera peu exhaustive. L’unique Ecole de formation hôtelière et touristique (Enfht) de Dakar sera créée. La Sapco, le Fonds de promotion économique et les projets de la Sofisedit de 1976 à 1983 resteront les principales matrices de ces politiques socialistes. Certes des résultats assez probants seront obtenus avec une demande et une offre touristico-hôtelière qui placeront le Sénégal au rang de destination exotique, alignant une production balnéaire, de découverte et d’affaires qui draineront plus de 150 mille touristes.
Les régimes libéraux s’inscriront dans une optique de continuité avec une diversification de l’intervention étatique. Le régime du Président Wade mise sur les grandes infrastructures, les routes, les aéroports, des édifices comme le Grand Théâtre, la Place du Souvenir et le Monument de la Renaissance. De grands projets d’aménagement sont également envisagés avec l’extension des prérogatives de la Sapco qui coiffe désormais toute l’étendue du territoire national (Sapco Sénégal, 2004). En mire, des stations intégrées sont promues dans toutes les régions touristiques du Sénégal : Dakar, Saint-Louis, Thiès, Sine Saloum, Tambacounda et Ziguinchor. Des initiatives promotionnelles sont lancées avec la naissance d’une agence de promotion touristique et des bureaux à l’étranger : Paris, Londres et New York. L’Agence des grands travaux de l’Etat (Apix) sera créée par la loi n° 2007-13 du 19 février 2007 pour impulser la politique d’attractivité du Sénégal, se fondant sur le développement des grands projets. En partage avec l’Ageroute, l’Apix, ces agences déploieront d’énormes moyens autour de la voirie.
A l’actif du régime Wade, d’importants flux visiteront le pays avec une capacité hôtelière avoisinant 700 réceptifs sur l’ensemble du territoire national. Une hôtellerie haut de gamme est promue avec de luxueux hôtels à Dakar où convergeront de nouvelles chaînes comme Radisson, Pullman, Seaplaza. La stratégie de croissance accélérée ainsi que la grappe Ticaa (Tourisme, artisanat d’art et industries culturelles) ont été les principaux axes à porter cette vision du Président Wade. Les premiers salons touristiques du Sénégal en 2010 et 2011 étaient inscrits dans cette perspective promotionnelle. Pour cette même période, selon l’Agence nationale de statistique et de la démographie (Ansd), on passera de 725 mille 545 visiteurs à 734 mille 251 au Sénégal.
Sous le régime de Macky Sall (2012 à maintenant) marqué par cette dynamique libérale, un nouveau plan Pse (Plan Sénégal émergent) est en mis branle avec une déclinaison sectorielle pour le tourisme, le «Pack Pse touristique». Ce plan très ambitieux renforce la vision du défunt régime de Wade, s’inscrivant aussi dans la dynamique de promotion des infrastructures et du label sénégalais. Des stratégies de développement des attractivités sportives sont entreprises (Arena pour la promotion de la lutte sénégalaise) et le sport en général (le stade omnisport de Diamniadio), entre autres projets aéroportuaires, territoriaux et ferroviaires tels le Ter (Train express régional) dont la jonction entre Dakar et l’aéroport de Diass permettra une meilleure circulation des flux touristiques. Mais c’est surtout les politiques d’exploration sanctionnées par d’importantes découvertes de gisements de gaz et de pétrole qui vont animer la marche de ce régime. Ainsi, grâce à ses réserves de pétrole et de gaz, le Sénégal fait désormais l’objet d’une convoitise internationale qui pourrait faire valoir au tourisme local une très grande attractivité, en termes d’affaires, d’images diplomatiques et d’opportunités économiques.
L’image du tourisme
sénégalais
Le Sénégal a connu des périodes troubles marquées par une image touristique écornée à la fois par une connotation sexuelle, d’harcèlement marchand, d’offre désuète et d’insalubrité, mais aussi par des politiques hésitantes, peu convaincantes (visa biométrique, maîtrise sécuritaire – irrédentisme en Casamance, Ebola en 2014 et menace terroriste omniprésente) en plus d’une production peu standard.
En effet, l’image d’exotisme du Sénégal n’est plus reflétée par la réalité des terroirs. La grande faune sénégalaise est décimée alors que la flore s’effrite d’année en année et des paysages se fanent. Or l’image que l’Européen garde encore du pays de la Teranga reste cette faune sauvage où parcs, réserves et brousses permettent d’expérimenter des moments uniques à travers une chaleur tropicale ponctuée par des vécus safari, des récits mémoriaux et des cultures authentiques. Les girafes, les éléphants, les lions, les reptiles, grands et petits gibiers, cases traditionnelles, brousses et forêts touffues, l’animation à la traditionnelle (lutte, pêche à l’épervier), vaches, chèvres et volailles au près sont autant d’attractivités exotiques suffisamment appétissantes, mais que l’on ne retrouve plus. L’image du Sénégal pour le touriste occidental s’est diluée, les flux sont désormais concentrés dans des poches à la rigueur urbanisées, sans grande différence des ambiances d’origine.
Faut-il rappeler que le tourisme se nourrit d’exotisme et de dépaysement. L’Afrique est différente, ce qui fait sa richesse c’est cette spécificité que revêt la couleur de chacun de ses pays. Le Sénégal de Yandé Codou, de Samba Diabaré Samb ou de Youssou n’est pas celui de Sory Kandian Kouyaté ou du Bembeya Jazz. L’exotisme de Juuffurer rappelant la page d’histoire sombre des captures d’esclaves en Gambie n’est pas la même que cette mémoire de souffrance de l’île d’escale de Gorée1. La richesse culturelle du Sénégal c’est aussi la diversité de ses terroirs, peuples et pratiques agraires que l’esprit des éco-villages gagnerait à revisiter.
Il s’avère une opportunité pour l’intégration du tourisme à la culture rurale et, de ce fait, un moyen de valorisation de ces potentialités locales. Autrement, le pays du soleil et de la plage ne fait plus rêver, car la menace de l’érosion côtière est pressante sur les seuls sites connus pour cette pratique : Saly, Dakar et Saint-Louis, tandis que les alternatives vers Kayar, Lompoul, le delta du Saloum ou le Cap Skirring ne sont pas promues. Ces sites qui font aujourd’hui l’objet d’intérêt économique spécial à travers le pétrole et le gaz sont de potentielles destinations de substitution au tourisme classique sénégalais. Mais faut-il encore comprendre l’enjeu promotionnel que cela représente, bien au-delà des politiques d’aménagement et des stratégies mises en œuvre.
Enjeux promotionnels du tourisme par les ressources de gaz et de pétrole
Le premier ressort promotionnel de ces ressources est l’attractivité industrielle. S’ensuivent les affaires et la découverte. Mais cela nécessite des mises en valeur touristique intégrées aux politiques d’exploitation des éventuelles plateformes pétrolières ou gazières. Une politique d’intégration du tourisme à l’économie rurale voudrait que ces plateformes offshores soient prétextes à une forme de développement plus soutenu via le tourisme. Il s’agit dans la planification des collectivités territoriales de prévoir des stations touristiques intégrées autour de ces parcs industriels. Dans le Delta du Saloum par exemple, au large de Sangomar, Foundiougne pourrait servir de hub avec son port de transit alors que non loin de là, à Ndolette et à Sandicoly dans la commune de Touba­couta, des stations intégrées devront permettre l’animation d’une grande partie du pôle Sine Saloum. Le projet d’aérodrome de Sandicoly devrait être repris à cet effet. De même, le site de Lompoul pourrait servir de relais pour les plateformes de Saint-Louis, alors que pour Dakar et Rufisque, le pôle de Diamniadio est déjà prompt à accueillir cette animation touristique. Vers le sud, le Cap Skirring présente tous les aspects d’une station touristique intégrée au regard de sa spécificité paysagère et culturelle. Au Sud-Est, Kédougou est éligible grâce au parc industriel local, couvrant toute la périphérie de Bakel à Matam. Toutefois, la dimension intégrée de ces stations touristiques devra être qualifiée en termes de respect des normes environnementales, d’authenticité architecturale et d’impacts socioéconomiques. Des chartes spécifiques y conviendront bien évidemment.
Perspectives de développement touristique durable à travers le pétrole et le gaz
La durabilité est du ressort d’une planification intégrée à une pratique économique soutenable pour l’environnement local. Les ressources pétrolières et gazières du Sénégal devraient permettre à travers les moyens financiers générés de meilleures prises en charge des impacts environnementaux, notamment dans les régions concernées par cette exploitation. Une Taxe écologique locale (Tecol) pour financer ces politiques de sauvegarde et de reconstruction de couverts végétaux, de réintroduction de faunes sauvages, de protection d’espèces menacées, etc. peut être envisagée.
Le tourisme est en effet une excellente voie pour consolider cette approche, notamment avec la gamme écotouristique. Aujourd­’hui, ce produit croît plus que tous les autres du voyage, passant de 5% à plus de 16% entre 2012 à 2016 dans les motivations.
Une bonne répartition des bénéfices du pétrole et du gaz sénégalais passerait par des investissements touristiques de cette nature qui non seulement permettent de protéger des patrimoines et d’en valoriser, mais aussi de créer des sources de revenus et d’emplois pour les milieux ruraux.
L’éventualité d’un fonds intergénérationnel garantirait certes les legs patrimoniaux. Cependant, entrevoir la reconstruction économique du Sénégal passera par une intelligence économique à l’instar de Dubaï dont la fin annoncée de son pétrole a permis d’anticiper et de réussir son pari audacieux sur l’économie des services et du tourisme en particulier. On ne démontre plus la pertinence d’un tel choix, car ce royaume est devenu une des plus importantes destinations d’affaires, rivalisant largement de grands marchés du shopping mondial.
Le choix d’un tel modèle pour le Sénégal peut se révéler à la fois comme une stratégie de lutte contre l’exode rural, et aussi un moyen de valorisation des potentiels locaux, d’outil de promotion de labels écologiques et surtout d’alternatives qui joignent l’agriculture au tourisme (agrotourisme), à la culture, aux services et à l’industrie.
En fin, du bassin du Sine Saloum à Lompoul, du Cap Skirring à Kédougou, les spécificités agricoles, les ressources minières, les pratiques culturelles et socioéconomiques sont suffisamment propices à l’exploitation de nouvelles gammes touristiques qui intègrent une dimension artisanale, sanitaire, esthétique, gastronomique et diététique (production bio), semi industrielle (produits transformés et labellisés), suffisamment pertinente pour relancer le tourisme national qui serait stimulant pour le commerce et les économies locales.
Dr Adama NDIAYE
Enseignant chercheur
Maître de conférences
Coordonnateur de l’Ufr
Tourisme Hôtellerie Restauration et Gastronomie
Université du Sine Saloum – USSEIN –
1 Selon Joseph Ndiaye, le défunt éminent conservateur de la maison des esclaves de Gorée « c’est ici où sont partis des millions d’Africains capturés, vendus sur les marchés comme des animaux… Des hommes, des femmes et des enfants séparés, puis entassés dans les soutes pestilentielles des bateaux qui les emmenaient en Amérique, notamment aux Antilles… Une main-d’œuvre gratuite, qui travaillait jusqu’à l’épuisement dans les exploitations de coton, de sucre, de tabac ou de café… La menace du fouet, la jambe coupée pour les récalcitrants, la mort pour ceux qui essayaient de s’enfuir… Cet esclavage-là ne ressemblait en rien à celui des sociétés antiques, car il déniait aux “ Nègres “ la qualité d’êtres humains. Et cela dura plus de trois siècles ».

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