PARTAGER

La mort de mon ami ivoirien Philippe Attey m’a remis en mémoire les péripéties da la crise bancaire de la fin 89/90 de la Biao Senegal (devenue Cbao Attijari).
Il est en effet impossible de détacher le nom de Philippe Attey de cette crise.
Nommé directeur général, il joua un rôle déterminant dans la lutte pour le sauvetage de la Biao Senegal sous l’autorité du charismatique président du Conseil d’administration Magatte Lô, mais également pour la préservation de l’intégrité du groupe Biao.

Le contexte
Le Sénégal, encore sous ajustement structurel, vivait une grave crise bancaire caractérisée par la liquidation de banques nationales et privées, comme la Bnds, Sofisedit, Sonabanque Bcci Bcs Bsk etc., et ce, dans un contexte global de totale défiance des investisseurs du Nord vis-à-vis de l’Afrique subsaharienne (afro-pessimisme de la fin des années 80).
Cette déroute bancaire fût imputée à diverses causes, en particulier des politiques de crédits aux particuliers sans garanties, d’importants concours accordés aux sociétés d’Etat du secteur agricole en difficultés (les crédits Oncad représentant à eux seuls près d’un quart des créances douteuses des banques), une absence de gestion précontentieuse des crédits en souffrance de la part des banques, doublée d’une inefficacité notoire dans le recouvrement des crédits contentieux, et enfin une absence de contrôle préventif de la Banque centrale sur le portefeuille de crédit des banques primaires par.
C’est d’ailleurs après cette grave crise que la Commission bancaire de la Bceao fut créée à Abidjan.

La crise et la chute du groupe Biao
La crise s’ouvre au sommet avec une Biao Paris en rupture de confiance sur la place de Paris. Le fait générateur de cette crise de confiance est la déconfiture de la «Al Saoudi Bank» à Paris en 1988. La faillite de cette banque coûta à l’époque plus de 3 milliards FF aux banques françaises au nom de la «solidarité de place».
Echaudé, le ministère de Finances de France demanda un vaste audit préventif de l’ensemble des banques de la place susceptibles d’être exposées à des risques souverains.
La Biao Paris, auditée par la Commission bancaire française, se vit sommée de constituer des provisions pour la couverture de son portefeuille de crédits compromis identifiés, ce qu’elle fut incapable de faire, faute de fonds propres suffisants.
Il s’ensuivit des rumeurs de faillite imminente qui eurent comme principale conséquence la coupure des lignes de refinancement accordées par les banques de la place de Paris.
Le ministère des Finances de France appela alors en responsabilité de la Bnp, actionnaire du groupe Biao à travers la Cofifa (société Holding de la Biao Paris) pour le nettoyage du bilan, de sorte à le conformer strictement aux normes internationales de couverture des risques (ratio Cooke ou Bâle 1).
La prise en charge des lignes de refinancement coupées par la Bnp entraîna pour celle-ci sa prise de contrôle majoritaire de la Biao Paris (51%).

Cette opération de sauvetage, la Bnp la fit sous contrainte.
La Bnp n’y avait pas grand intérêt puisqu’elle disposait déjà de son réseau de filiales en Afrique, les Bici.
Le plan Bnp consista donc à entamer un processus de liquidation/absorption du groupe Biao, à savoir : liquider la Biao Paris et fermer ses filiales en difficultés (Sénégal, Côte d’Ivoire, Cameroun) d’une part, et fondre les 14 autres filiales saines dans les Bici d’autre part.
La direction de la Biao Paris, avec en particulier Jacques Bayle, Jacques Chanard, soutenue par le président Magatte Lô, les directeurs, cadres et tout le personnel africain du réseau Biao entreprit de contrecarrer ce plan. Le président Magatte Lô montra son sens du leadership et de l’autorité en se mettant résolument à la tête du combat. Des démarches d’information et de sensibilisation furent menées auprès des chefs d’Etat africains, en particulier Houphouët-Boigny, Bongo et Diouf.
Ceux-ci, en désaccord d’avec la solution Bnp, demandèrent à Alassane Ouattara d’élaborer un plan alternatif centré sur le maintien de l’intégrité du réseau et la restructuration du groupe avec un autre partenaire bancaire de référence mondiale.
Ils exigèrent également de la Bnp l’assainissement des filiales en difficultés via un apurement intégral de leurs créances compromises et non provisionnées, par injection de ressources financières.
La lutte pour la survie de la Biao Senegal fut érigée en priorité. C’est dans ce contexte que Philippe Attey, sous-directeur du Réseau en poste au siège, fût nommé directeur général de la Biao Senegal.
Attey y consacra au quotidien tout son énergie et son savoir-faire.
Rarement dans son bureau, il était entre la Bceao, le Trésor, le ministère des Finances, institutions auxquelles il rendait compte de la situation au quotidien, et chez la clientèle en proie au doute quant à la sécurité et la disponibilité de ses dépôts.
Pour un premier séjour au Sénégal et une mission aussi sensible, Il montra un sens des responsabilités et de l’engagement hors du commun. Les autorités de tutelle n’hésitèrent pas de le soutenir sans réserve.
Le ministre des Finances Serigne Lamine Diop et les responsables du Trésor Mamadou Lamine Loum, Alia Diène Dramé, le directeur de la Bceao agence nationale, Pape Ousmane Sakho, et ses directeurs de département firent bloc avec lui dans la lutte au quotidien pour la survie de la banque.
Serigne Lamine Diop, dans un contexte de fuite des dépôts et de suspension de la Biao Senegal de la Chambre de compensation bancaire, prit des mesures salvatrices. Les sociétés nationales se virent sommées non seulement de maintenir leurs dépôts à terme dans la banque, mais encore d’accepter les chèques de leurs clients tirés sur la Biao Senegal qu’elles évitaient de prendre de peur d’immobiliser leur trésorerie.
Serigne Lamine Diop leur dit : «Il a été porté à ma connaissance que les services de votre société refuseraient d’accepter les chèques de la Biao/S. Cette attitude, si elle était confirmée, serait de nature à compromettre les efforts de l’Etat tendant à consolider l’équilibre encore fragile de la banque. C’est la raison pour laquelle je vous demande d’inviter vos services à accepter les chèques Biao/S certifiés conformément à la loi.»
Ce courrier fut adressé au Port autonome, à la Sonatel, Sonacos, aux services du Trésor et de la Douane, entre autres.
Pour renforcer les fonds propres et la trésorerie, l’Etat mit également à la disposition de la banque la totalité des fonds de restructuration de la Banque mondiale initialement prévus pour l’ensemble du système bancaire (5,9 milliards de F Cfa).
Au bout du compte, l’ensemble des mesures prises permirent le rétablissement de la trésorerie immédiate de la Biao Senegal, et la restauration progressive de la confiance des déposants.
Infatigable, Attey animait également la coordination des directeurs africains du réseau Biao opposés à la liquidation du groupe.
Il devint naturellement la cheville ouvrière de la stratégie de préservation du groupe, et par conséquent, un interlocuteur privilégié du gouverneur Ouattara.
Les propositions du gouverneur Ouattara s’articulaient autour des axes suivants : soutien aux banques du réseau en difficultés de trésorerie via les agences nationales de la Bceao et le Trésor, négociations avec les autorités françaises pour le maintien de l’intégrité du groupe, et recherche d’un groupe bancaire de standard mondial auquel affilier les Biao d’Afrique (Standard Bank d’Afrique du Sud, Méridien Bank de Zambie).
En France, Pierre Bérégovoy, ministre des Finances de la France, fut d’une aide précieuse. Siradiou Diallo de Jeune Afrique commenta à l’époque : «A la demande des Africains, Pierre Bérégovoy a réussi in extremis à arrêter le terrible couperet sur le groupe Biao. Il ne s’est pas contenté d’être courtois et compréhensif à l’égard de ses visiteurs, Il s’est rangé à leur avis. Il a donné à ses interlocuteurs jusqu’au 31 mai 1990 pour élaborer un plan de sauvetage acceptable par toutes les parties.»
En y repensant, je me dis en mon for intérieur que ses origines ouvrières de gauche ne devaient pas être étrangères à la solidarité qu’il manifesta sans ambiguïté.
En fin de compte, à l’issue de cette âpre bataille, les résultats obtenus furent mitigés.
La Biao Paris fut liquidée par la Bnp sans autre forme de procès. Pour les filiales en difficultés, l’option Bnp prévalut.
La Biao Senegal, après apurement du passif net résiduel via les fonds Banque mondiale, Etat et Bnp qui permirent sa totale réhabilitation, redémarra normalement ses activités et procéda au renouvellement de ses instances de direction. Elle fut cédée pour 1 franc symbolique par la Bnp à l’Etat du Sénégal après avoir été assainie à grands frais.
La Biao Côte d’Ivoire et la Biao Cameroun furent également distraites du réseau. Les Biao saines furent cédées à la Méridien Bank de Andrew Sardanis de Zambie, échappant ainsi à l’absorption Bnp.
En fin de mission, Philippe Attey, quittant le Sénégal, fut décoré pour ses mérites personnels dans sa gestion gagnante de la crise de la Biao Senegal.
L’Etat du Sénégal prit par la suite l’option de rétrocéder l’essentiel de ses actions reçues à 1 F de la Bnp aux actionnaires déjà présents dans le capital de la banque avant la crise, à savoir le groupe Mimran, El Hadj Djily Mbaye, Pierre Otto Mbongo.
Jean Claude Mimran fut porté à la présidence du Conseil d’administration le 29 novembre 1990, avec un nouvel actionnariat composé de l’Etat du Sénégal (devenu minoritaire), des sociétés et divers particuliers de la place.
Les opérateurs économiques des principaux syndicats patronaux, invités au tour de table, déclinèrent l’offre de participation au capital, de peur sans doute de jouer les seconds rôles.
La Biao Senegal, sous la nouvelle dénomination sociale Cbao, reprit ses activités sous les traits d’une banque locale non affiliée à un quelconque réseau bancaire international et avec un actionnariat nouvellement composé. Une dizaine d’années plus tard, ses actionnaires la cèdent au groupe marocain Attijariwafa Bank, lequel, après absorption du Crédit du Sénégal et de la Bst, est devenu le premier groupe bancaire du Sénégal en termes de poids «bilantiel». Après le Sénégal, le groupe Attijariwafa Bank, puissamment soutenu par la diplomatie économique des dirigeants marocains, poursuit son expansion en Afrique subsaharienne dans les régions Afrique de l’Ouest et Afrique Centrale.
Pour ma part, je suis de ceux qui nourrissent le regret que la Biao Senegal, devenue Cbao, ait été cédée à des investisseurs non-nationaux, dix ans après sa réhabilitation et sa restructuration à grands frais.
A mon humble avis, la bonne stratégie de la part de l’Etat aurait été de racheter les actions à vendre (en usant de son droit de préemption) pour les rétrocéder à d’autres opérateurs économiques nationaux pour en faire ce fameux champion bancaire national chanté sur tous les tons.
La création de l’actuelle Bnde dont l’extension du réseau se fait avec lenteur n’aurait pas eu sa raison d’être.
En définitive, l’histoire retiendra que la Cbao actuelle aura été en grande partie redevable de sa présence et de son expansion dans le paysage bancaire à Philippe Attey qui aura indiscutablement réussi à restaurer la confiance des déposants, des autorités monétaires et de tutelle, et laissé derrière lui une banque totalement assainie.
Après un bref passage à la Méridien Bank et au Fonds de solidarité africain en besoin de restructuration, le général Robert Guei, président de la République de Côte d’Ivoire, le nomme en 2000 directeur général de la Société des transports abidjanais (Sotra) qui affichait à l’époque des pertes cumulées de 33 milliards de F Cfa pour un capital de 3 milliards.
En sept ans, Philippe Attey redresse la Sotra et l’introduit en bourse (Source Jeune Afrique du 17 décembre 2007). Sous le magistère du Président Laurent Gbagbo, il fut nommé ministre de l’Industrie et du développement du secteur privé.
Nul doute que ses compatriotes restitueront mieux que moi son parcours post-Biao, lorsque les hommages mérités lui seront rendus.
Ironie de l’histoire et de la politique, Philippe Attey, taxé par ses adversaires d’être politiquement du côté du Président Gbagbo, finit sa vie en exil à l’issue de la crise post-présidentielle de son pays en novembre 2010, lui qui fut un précieux collaborateur du gouverneur de la Bceao dans la recherche d’une solution africaine pour la survie du réseau Biao en Afrique.
Ce que je crois profondément, c’est que Philippe Attey n’était l’homme de personne.
C’était un homme d’action, pas un courtisan. Il ne cherchait pas à plaire au prince par la flatterie, il n’en avait pas le temps. Il aimait, par-dessus tout, les défis qu’il se lançait à lui-même dans des situations compliquées. L’Afrique perd en lui un homme de valeur, un battant.
Que la terre bénie de Côte d’Ivoire lui soit légère et que Dieu ait pitié de son âme !
Abdoul Aly KANE
Expert Financier
Médiateur Conciliateur au Centre d’Arbitrage de Médiation et de Conciliation de Dakar
Ancien Directeur Administratif chargé du Secrétariat Général de la Biao-Senegal
Ancien Président de la Société Nationale des Eaux du Sénégal

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here