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Des jets de pierre au gouvernement… Pierre Sané n’a pas ce prénom pour rien, et l’ancien Secrétaire général d’Amnesty international le fait savoir dans l’analyse des options économiques du gouvernement même s’il est membre du Bureau politique du Parti socialiste. L’érection de la nouvelle ville de Diamniadio, le Covid-19, les inondations… l’ex sous-Directeur général de l’Unesco désapprouve l’action du Président Macky Sall. Dans cet entretien réalisé par mail, M. Sané, président-fondateur de l’Institut Imagine Africa, porte un regard critique sur les tentatives de 3ème mandat en Afrique de l’Ouest.

Sur le plan économique, craignez-vous le pire pour le Sénégal pour la période post-Covid 19 ?
Comme partout ailleurs. Je pense que ce sera pire que la crise de 2008. La Banque mondiale annonce déjà 40 millions de pauvres supplémentaires en Afrique. Au lieu de perdre notre temps dans des dialogues politiques à répétition, le gouvernement ferait mieux de nous engager dans un dialogue sincère sur la crise économique qui se dessine pour agréger les intelligences, les chercheurs, les acteurs économiques véritables (et non les lugubres chasseurs de marchés) pour ensemble dessiner un plan efficace de réorientation de notre économie. On passe notre temps à discuter de politique électoraliste, parce que les gouvernements successifs ne respectent pas leurs engagements. Alors que les véritables enjeux sont ailleurs : Cfa, Ape, emploi, pauvreté, investissements, foncier, mode de production colonial, éducation, santé, etc. Quel Sénégalais a été invité à discuter du Pse ou du plus gros investissement réalisé au Sénégal : le train rapide rebaptisé train express dont la vitesse commerciale n’excèdera pas 100 km/heure ? L’avenir est sombre. Pour une fois, ayons le courage d’aborder les vrais problèmes dans un débat robuste et patriotique plutôt qu’un tête-à-tête avec les «partenaires techniques et financiers».

Quelles sont les réformes que vous préconisez pour la relance de l’économie ?
D’abord un grand dialogue comme je viens de l’indiquer en inscrivant comme priorité suprême le sort des populations, surtout les plus démunies. Notre Constitution dans son article 17 ne dit-elle pas que «l’Etat garantit aux familles en général et à celles vivant en milieu rural en particulier, l’accès aux services de santé et au bien-être»? Partons des populations et faisons en sorte que leurs besoins existentiels soient identifiés et satisfaits en premier. Sans se tromper, on peut lister l’accès à l’eau, à l’électricité, à internet, à la santé, à l’éducation, aux pistes de production, etc., pas dans 10 ans mais dans l’immédiat pour tous, partout. Pour les plus démunis, il faut une généralisation des bourses familiales conditionnées au maintien des enfants à l’école (surtout les filles), à la vaccination universelle, à la participation à la lutte contre la malaria et à l’inscription à l’état civil. Redirigeons les investissements hors de Dakar et du Cap vert pour redynamiser les villes secondaires et contenir les migrations. Privilégions la petite industrie pour satisfaire le marché local en élevant le niveau technologique du secteur informel. Mettons fin à ces aberrations où on importe du lait, de l’eau, du sel, de la salade de France, des chemises de Chine. Arrêtons la distribution de permis de pêche aux navires étrangers et surtout bannissons les investissements de prestige. Le Train bleu reconditionné aurait très bien pu desservir Diamniadio et Diass. La création de la nouvelle ville de Diamniadio d’ailleurs n’a aucun sens. On aurait pu bâtir des bâtiments administratifs à Thiès et décongestionner Dakar en un tour de main. Le Pib n’est pas un marqueur de bien-être surtout lorsqu’il est écrémé par des profits exportés. La croissance n’est pas un indicateur de développement. L’indice du développement humain (Pnud) s’imposera comme le référentiel post-Covid-19. Et surtout, réduisons le train de vie de l’Etat et attaquons-nous sérieusement à la corruption généralisée.

La gestion des inondations a-t-elle été à la hauteur ?
Quand on dit que c’est la pluie qui est la cause des inondations, c’est une escroquerie politique et morale. C’est comme dire que c’est la mer qui cause les noyades. Et que notre pauvre gouvernement ne peut rien contre la volonté divine bien qu’armé d’un budget de 750 milliards de francs Cfa. S’il ne peut rien contre les conséquences de pluies annoncées, il devrait peut-être céder la place puisqu’ayant reconnu et annoncé publiquement son incompétence. Les inondations résultent tout simplement d’un manque d’investissements dans les infrastructures d’assainissement et d’écoulement des eaux, en bref de l’incompétence et de la corruption au plus haut niveau. Le Président Macky Sall s’était engagé à mettre fin non pas aux pluies mais bien aux inondations. Venir maintenant invoquer le changement climatique, pour évacuer l’incurie gouvernementale, c’est prendre les Sénégalais pour des demeurés. Après tout, il n’y a pas eu d’inondations à Fann Résidence ou au Plateau. Les inondations sont des révélateurs d’une inégalité urbaine criante. Nos compatriotes qui construisent dans des zones non aedificandi ne sont pas des irresponsables, mais des démunis. C’est tout ce qu’ils peuvent s’offrir. C’est tout ce qu’on met à leur disposition. S’ils en avaient les moyens, ils choisiraient les Almadies. Peut-être devrait-on loger nos ministres à Keur Massar. Qu’on se défausse sur les populations, surtout les plus vulnérables, est tout simplement odieux et dénote du mépris de l’Etat envers nos compatriotes.

Est-ce que vous considérez que Macky Sall fait son second et dernier mandat ?
Absolument. Dans son livre «Le Sénégal au cœur» (2018), le Président écrit (p.157) : «Je repars au combat pour un nouveau mandat, le dernier.» Macky Sall a combattu le 3e mandat de Wade et a dit lui-même : «J’ai écrit la Constitution, Je ne peux pas faire plus de 2 mandats consécutifs.» Maintenant c’est sûr que son entourage va le pousser à utiliser l’ambiguïté introduite sciemment dans sa Cons­titution pour obtenir l’aval de sa Cour constitutionnelle. Mais nous savons tous que ce n’est pas une question de Constitution. Ce sera un rapport de force. Nous devrons tous être prêts car Présidence à vie et pétrole ont défiguré l’Afrique : autoritarisme, coups d’Etat, guerres civiles, fractures sociales, inégalités. La stabilité et la cohésion sociale dont au moins nous jouissons ne sont pas des données intangibles. Une tentative de 3e mandat serait une calamité. En dernière analyse, au-delà du 3e mandat, c’est le présidentialisme instauré par Senghor qui constitue un affront à la démocratie. Un homme qui décide de tout et 16 millions de Sénégalais qui attendent. J’en reviens a Edwy Plenel et au modèle français que nous copions avec servilité : «Le présidentialisme a fini par symboliser une politique guerrière, qui divise et violente, épuise et appauvrit. Une politique entendue comme une bataille incessante, avec alliés et ennemis, ralliés et vaincus, affidés et corrompus, traîtres et soumis. En somme, une politique primitive, virulente ou sournoise, sans franchise ni transparence, manœuvrière et intéressée, où, sauf exception (très) rare, les idéaux finissent par se dissoudre en carrières.» Inspirons-nous plutôt du Cap-Vert, de Maurice, de l’Inde, du Japon, des pays scandinaves, du Canada…Changeons de système et on se débarrassera du danger de la Présidence à vie. Orientons-nous vers un système parlementaire rénové et une décentralisation authentique dignes des pays modernes. Le Président Macky Sall donc gouverne seul accompagné d’une coalition qu’il serait plus indiqué de qualifier de 12e Gaindé.

En tant qu’ancien fonctionnaire international que pensez-vous des actes de Condé et Ouattara qui veulent effectuer un 3e mandat ?
En tant que citoyen de la Cedeao, j’ai écrit aux Présidents Ouattara et Condé des lettres dont la teneur est la suivante : «Je pense que la perspective du 3e mandat est une véritable régression démocratique et civilisationnelle.» Nos pays sont censés aller vers plus de démocratie, de progrès social et de sérénité, mais à cause de l’intérêt égoïste de certains chefs d’Etat, on crée des crises politiques, des rigidités sociales et même des récessions économiques là où il n’y en avait pas, avec son lot de morts et d’emprisonnements. Les questions sur lesquelles je les interpelle sont les suivantes : en Afrique est-ce que la parole d’un chef d’Etat ne compte plus ? Dans nos sociétés orales, la parole donnée demeure une parole d’honneur qui a une valeur sacrée. N’est-il pas vrai que les cimetières sont remplis de gens indispensables et d’Hommes providentiels ? Si l’Afrique a produit un «Homme providentiel» au 20e siècle, c’est Nelson Mandela. Il est parti après 1 mandat ! Etes-vous sourds aux aspirations profondes de vos populations qui aspirent à plus d’alternance permettant de renouveler les idées, les énergies, les équipes ? N’est-il pas vrai qu’après 2 mandats, on manque de souffle pour innover, se battre pour sa Patrie ? On perd en tolérance, on jouit du pouvoir, on s’enfonce dans l’immobilisme. Voyez Biya au Cameroun, Bongo au Gabon, Sassou au Congo. Avec l’alternance, la démocratie respire. Avec la Présidence à vie (dont le 3e mandat est le prélude), le pays étouffe.

Quelle lecture faites-vous du coup d’Etat militaire au Mali et la libération de Soumaïla Cissé ?
Je me réjouis de la libération de Soumaïla Cissé. Mais je n’ai pas d’éléments me permettant de savoir si cela peut conduire à une transition démocratique. Les coups d’Etat militaires finissent toujours dans la désillusion. Le logiciel mental du soldat s’accommode mal des compromis et ambiguïtés inhérents à toute démocratie. Pourront-ils mener à bien une transition apaisée au Mali ? Seul le temps nous le dira. Mais je garde espoir dans la vigilance du Peuple malien. Quant à la Cedeao, elle doit avoir l’humilité de reconnaître qu’elle ne détient qu’une partie de la solution. En tentant d’imposer par la force et la contrainte le retour immédiat à la légalité constitutionnelle, elle s’inscrivait dans la même logique que les militaires maliens : l’utilisation de la force. Elle a finalement privilégié le dialogue et le compromis. Ce qui est une bonne chose. Elle doit maintenant accompagner la transition en garantissant l’inclusion, la participation pleine et entière des femmes et des jeunes, la transparence et l’adhésion finale de tous au projet de société qui sera proposé aux Maliens. Les coups d’Etat en Afrique ne seront pas éliminés par décret. La Cedeao doit donc travailler à en éliminer les causes (mauvaise gouvernance, corruption à grande échelle, excès de pouvoir, violations des droits humains, manipulations des constitutions, élections truquées, et autres tares de nos démocraties). Si tous les Etats membres s’engagent sérieusement à appliquer les principes de bonne gouvernance sans tricher et à privilégier le développement, la paix et la sécurité, la Cedeao pourra alors retourner sereinement à sa mission première d’accélérer et d’approfondir l’intégration économique, monétaire et politique pour que nous ayons une vraie chance de tirer nos pays de la dépendance et de la misère. L’interdiction du 3e mandat devrait faire l’objet d’une disposition spécifique du protocole de la Cedeao sur la gouvernance, la démocratie et les élections. Et tout Président qui violerait cette disposition devrait être totalement isolé sur la scène africaine et internationale. Ne sanctionnons pas les peuples ni même les Etats, mais les Présidents qui déstabilisent leurs pays et la région.

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