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5 juillet 2020 Sandaga, du nom d’un arbre qui poussait à cet emplacement ? Du nom d’un village autochtone qui y était implanté bien avant la colonisation ? Du nom de San-daga, «le marché des étrangers», en langue mooré ? Ou encore du nom du fleuve «Sanaga» qui devint le Sénégal ? Peu importe après tout, Sandaga est un nom connu de tous les Dakarois et de la plupart des visiteurs étrangers. Il est dans notre mémoire collective le principal marché de Dakar, une imposante bâtisse en béton armé noyée dans la poussière et la moiteur, étouffée par les échoppes, cernée par les étals, grouillante de clients et de vendeurs ambulants. Cet enfer cacophonique, sale et malodorant nous offre une expérience sensorielle tellement marquante qu’elle nous empêche d’être attentifs au bâtiment lui-même ; et c’est bien regrettable, car nous sommes en présence de l’un des chefs-d’œuvre architecturaux de la capitale sénégalaise.
Lorsqu’en 1862 Pinet-Laprade établit le premier plan directeur de la ville de Dakar, il matérialisa des réservations pour plusieurs places publiques, dont une destinée à un marché, idéalement située à l’arrivée de la route du Cayor, c’est-à-dire à l’emplacement de l’actuel marché Sandaga. Il fallut cependant attendre 1928 pour que le terrain soit xxxx, 1933 pour que les travaux débutent, 1935 pour que le maire Armand Angrand inaugure l’édifice et 1936 pour qu’on l’ouvre enfin au public.
Senghor, à la fin des années 1960, avait inventé le concept du «parallélisme asymétrique» afin de donner, dans le domaine de l’architecture, une forme à sa vision du métissage culturel qu’il qualifiait d’«idéal de civilisation». Avant lui pourtant, dès les années 1920, le métissage architectural entre l’Afrique et l’Europe avait été promu à travers un style qu’on qualifia plus tard de «sahélo-soudanais» ou «soudano-sahélien». Mais pour être plus exact, on devrait dire «néo-soudano-sahélien». En effet, par un étonnant mouvement de balancier culturel, les Occidentaux s’étaient inspirés du style architectural des mosquées en terre du Soudan (l’actuel Mali) pour réaliser des ouvrages spectaculaires en béton armé qu’ils avaient popularisés, notam­ment à l’occasion des expositions coloniales et universelles. Puis, le style avait été réexporté en Afrique et adopté pour une multitude de bâtiments publics dans les principales villes de l’Aof en construction, au demeurant fréquemment destinés aux populations autochtones. Seulement à Dakar, nous pouvons attribuer ce style au musée de l’Ifan (19xx), à l’Institut Pasteur (19xx), à la maternité de l’hôpital Le Dantec (19xx), à la polyclinique Roume (19xx), à la cathédrale (1936), etc.
Le style, teinté d’art-déco se signale par quelques éléments caractéristiques xxx (art-déco tropicalisé). C’est un métissage entre le style soudanais et l’art-déco. En ce sens, l’architecture du marché Sandaga est largement inspirée du «Palais de l’Aof» de la grande exposition coloniale de 1931 à Vincennes et fait écho au grand marché de Bamako xxxx.
Le marché annonce le métissage culturel. Peu de différences de styles entre le marché Sandaga et la Maison de Senghor. Si on devait le construire aujourd’hui, on pourrait facilement lui coller l’étiquette de parallélisme asymétrique.
L’ouvrage fut financé par la municipalité, dont il arbore fièrement les initiales «VD» pour Ville de Dakar.
Peu après on construisit un dispositif de pompage de l’eau de mer qui permettait de nettoyer chaque jour le marché et les ruelles avoisinantes, tandis que le Service d’hygiène, à proximité, en assurait la maintenance sanitaire. Toutes ces mesures permettaient d’assurer un entretien courant et expliquent en grande partie l’apparence de propreté qui s’en dégage sur les photographies anciennes.
Alertées sur l’intérêt historique et architectural majeur de cet édifice et sur sa place dans l’histoire mondiale de l’architecture, les autorités sénégalaises l’inscrivirent en 2006 sur la liste des monuments historiques. A ce titre, le bâtiment est donc théoriquement protégé. Pourquoi théoriquement ? Parce que dans la réalité, la loi n’offre qu’une protection de papier et n’a donc qu’une valeur très relative. De fait, les autorités en charge de la protection du patrimoine national n’ont pas les moyens de l’assurer de manière effective. Patri­moine négligé donc, l’entretien qui s’effectuait autrefois régulièrement ne s’est plus fait, au point que son état s’est dégradé au fil des années. Depuis plusieurs années, il est même question de le démolir, et le récent incendie qui s’y est déclenché en 20xxx a encore renforcé la conviction d’un bon nombre de Sénégalais que l’ouvrage était bon pour la casse et qu’il fallait faire place nette à un nouveau projet.
Nouveau projet architectural
Démolition ? Restauration ? Réhabilitation ?
En tout état de cause la reconstruction à l’identique est illusoire afin de faire place nette.
Ministère de l’Urbanisme
Mairie de Dakar Plateau
Quelle destination ? Quel lieu ? Que faire des cantines ?
Conclusion
Un édifice essentiel, un chef-d’œuvre de l’architecture.
Un patrimoine sénégalais et non pas colonial, à mettre en valeur, à faire connaître.
Ce n’est pas en détruisant toutes les traces de l’époque coloniale que l’on parviendra à consolider notre identité propre.
Dans cette période de fortes turbulences identitaires, peut-être est-il temps de promouvoir à nouveau le métissage culturel ?

Xavier RICOU
Architecte

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