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Le ministère fédéral allemand de la Coopération et du développement a lancé au début de l’année 2017 une initiative décrite dans un document de 34 pages intitulé L’Afrique et l’Europe : un nouveau partenariat pour le développement, la paix et l’avenir. Jalons d’un Plan Marshall avec l’Afrique. Ce «Plan Marshall allemand», pour employer un raccourci commun, s’articule autour de trois piliers : (i) activité économique, commerce et développement ; (ii) paix, sécurité et stabilité ; (iii) démocratie, droits de l’Homme, Etat de droit. Bien que le ministre Gerd Muller le présente comme une nouvelle forme de partenariat d’égal à égal qui s’écarte du paradigme de l’aide classique, la seule mesure financière annoncée jusque-là est l’augmentation de 20% de l’aide publique au développement de l’Allemagne en direction de l’Afrique.
Nonobstant quelques passages folkloriques (l’hommage rendu à l’Europe dispensatrice de valeurs issues du christianisme et de son héritage humaniste), réducteurs (il n’y a pas en Afrique la culture du bon gouvernement, mais plutôt celle du pillage par les gouvernants, etc.) et la reprise des poncifs de l’orthodoxie économique sur l’Afrique (un continent qui ne serait pas intégré dans le commerce mondial qui n’offrirait pas un bon environnement pour les affaires, etc.), le Plan Marshall allemand pose quelques principes et axes de coopération qui méritent qu’on s’y arrête.
Le document plaide pour la création de structures globales plus équitables pour les pays africains : lutte contre les flux financiers illicites, promotion de la logique du «commerce équitable» plutôt que du libre-échange (sortir du paradigme de l’«ex­ploi­­tation» pour aller vers celui de «création de valeurs», dit le document), renforcement du poids de l’Afrique à l’Organi­sation mondiale du commerce. Il prévoit la création d’une Com­mission de l’Union européenne pour l’Afrique en 2019/2020. D’ici là sera mis en place un African council chargé de passer en revue toutes les actions de développement entreprises par l’Union européenne en direction de l’Afrique.
Parmi les autres propositions intéressantes, citons sans être exhaustif : (i) un siège pour l’Afrique au Conseil de sécurité des Nations unies, (ii) le respect des standards environnementaux, (iii) la facilitation de l’accès aux visas pour les scientifiques, les journalistes, les artistes et les activistes des droits de l’Homme (de manière surprenante les businessmans ne sont pas mentionnés !), (iv) un programme Erasmus avec l’Afrique, (v) la lutte contre les exportations d’armes dans les zones en crise et plus de pression sur les gouvernements qui financent le terrorisme.
Le Plan Marshall est à distinguer du Compact for Africa, une démarche  initiée par la présidence allemande du G20, et notamment par le ministre fédéral allemand des Finances Wolfgang Schaüble, et du Pro ! Africa, une initiative de Brigitte Zypries, la ministre fédérale des Affaires économiques et de l’énergie. Ce dernier document peut d’ailleurs être vu comme la déclinaison allemande du Compact for Africa.
Le Compact for Africa a moins d’ambitions que le Plan Marshall allemand. Ce n’est en aucun cas un partenariat de développement même si Schaüble l’a présenté dans un de ses discours comme une contribution à la mise en œuvre de l’Agenda 2063 de l’Union africaine. Il s’agit d’une initiative d’intermédiation entre (i) les pays africains à la recherche de financements pour leurs infrastructures commerciales et (ii) les investisseurs privés en provenance des pays du G20 qui souhaitent avoir de bons rendements avec le minimum de risque. Le Sénégal fait d’ailleurs partie du premier lot de pays africains à s’être fait coopter dans le cadre de cette initiative.
Le Compact for Africa reflète dans sa quintessence le point de vue des investisseurs étrangers, notamment des fonds de pension, des compagnies d’assurance, etc. Ce qu’illustre la volonté de la Banque mondiale, du Fonds monétaire international et de la Banque africaine de développement de doter l’Afrique d’un modèle de contrat standard de Partenariat public privé.
Pourquoi cet intérêt soudain de l’Allemagne pour l’Afrique ?
Trois séries de raisons peuvent être avancées. Premièrement, le contexte géopolitique. L’Allema­gne vit un moment propice. Elle est non seulement l’hégémonie de l’Union européenne, mais encore, à un moment où les Etats-Unis et le Royaume-Uni sont en mode «exit», le soft power allemand a l’occasion d’élargir son influence en tant que nouveau pays leader de fait du «monde libre».
Deuxièmement, il y a le contexte économique. En raison de ses larges excédents commerciaux, l’Allemagne dispose d’un surplus de capital. Dans un contexte de vieillissement démographique et de faiblesse des taux d’intérêt, ce surplus de capital a besoin d’opportunités d’investissement lucratives. La Chine, autre pays avec d’importants excédents commerciaux, fait face au même défi démographique que l’Allemagne. Seulement, la Chine a une présence économique très importante en Afrique. Elle est devenue en deux décennies le premier partenaire commercial du continent africain et dans bien des pays la principale source d’investissement direct étranger. Cette expansion économique chinoise devrait s’intensifier avec le méga projet Obor – One belt, One road. Cette «nouvelle route de la soie» concernera une soixantaine de pays d’Asie, d’Europe de l’Est et du Centre et d’Afrique. L’Allemagne, classée 10e investisseur international en Afrique subsaharienne (en termes de stock d’Ide), aspire ainsi à rattraper son retard au niveau du continent perçu de nos jours comme la «frontière» de la croissance économique mondiale. Troisièmement, il y a le contexte politique interne. Il s’agit pour le gouvernement conservateur de Merkel de montrer en anticipation des élections législatives de septembre qu’il est en train de travailler sur des solutions effectives face à l’arrivée de migrants et de réfugiés en Europe. Dans le même ordre d’idées, il s’agirait pour le nouveau pays leader du «monde libre» de désamorcer la «bombe morale» que représenterait l’Afrique. Le sous-développement de l’Afrique ne serait plus tolérable et comporterait des menaces pour la stabilité de l’ordre international (selon Schaüble).
Quelle pertinence économique ?
Le Plan Marshall allemand et le Compact for Africa, malgré leurs philosophies différentes, ont un point en commun. Leurs concepteurs tendent à considérer que la pauvreté en Afrique est le résultat d’un faible niveau d’investissement (privé), lequel résulte à son tour d’un environnement des affaires peu propice. Partant de là, la recommandation principale est que les pays africains améliorent «l’environnement des affaires» (tel que ce concept est mesuré par des indices controversés comme le Doing Business de la Banque mondiale). En d’autres ter­mes, éliminer ou, du moins, s’attacher à réduire toutes les barrières à la libre opération des investisseurs étrangers : Etat minimal, flexibilisation du Code du travail, incitations fiscales pour les investisseurs, pas de contrôle des capitaux, pas d’exigences en termes de local content et de transferts de technologies, etc.
Ce cadre néolibéral serait censé conduire à une croissance économique plus élevée, celle-ci à plus de création d’emplois, ceux-ci seraient censés à leur tour faciliter une plus grande inclusion sociale qui in fine réduirait significativement la pression migratoire vers l’Europe (voir le Discours de Wolfgang Schaüble devant le Business 20 (B20) Forum à Berlin le 1er décembre 2016, date coïncidant avec le premier jour de la présidence allemande du G20).
L’erreur majeure, mais finalement assez courante, de cette approche néolibérale est de penser que le sous-développement du continent résulte, entre autres, d’un «déficit» de capitaux : l’Afrique est pauvre parce qu’elle n’attire pas assez de flux d’investissements.
Le poids de l’Afrique dans les flux commerciaux internationaux et son poids dans les flux d’investissements directs étrangers sont supérieurs à son poids dans la production mondiale. Ce qui veut dire que le continent est plus «globalisé» que ne le justifie son niveau de développement économique. Dans un pays comme la République démocratique du Congo, qui est loin d’être une icône de la mondialisation, le ratio flux d’Inves­tissements directs étrangers (Ide) sur investissement domestique physique a représenté durant la période 2000-2010 en moyenne plus de 40% (contre 10% pour l’Allemagne, 7,5% pour la Chine, 5% pour l’Inde, 3,8% pour la Corée du Sud).
Dans les faits, l’Ide est moins une source de financement pour l’Afrique qu’un mécanisme d’extraction de surplus. De manière générale, les revenus annuels transférés au titre de la rémunération de l’Ide sont du même ordre de grandeur que les Ide entrants. Le problème de l’Afrique n’est donc pas quantitatif (déficit d’Ide), mais bien qualitatif (nature de l’Ide).
L’Ide, jusque-là, n’a pas favorisé une transformation structurelle du continent, car il a rarement débouché sur les bienfaits promis : une création massive d’emplois, des transferts de technologies, des ressources fiscales plus importantes pour les gouvernements, etc. Il a plutôt contribué, jusque-là à renforcer la dépendance primaire des pays africains et à mettre le continent dans la position d’exportateur net de capitaux.
Ces constats ne sauraient signifier que le continent n’a pas besoin d’investissements pour financer son développement. A rebours du Plan Marshall allemand et du Compact for Africa, il s’agit plutôt de dire que le cadre dans lequel l’Ide opère jusque-là doit être transformé en profondeur. Les réformes pour améliorer «l’environnement des affaires» ne sont pas le sens vers lequel il faudrait aller, car elles participent du problème.
Si l’Allemagne, l’Union européenne et les pays du G20 souhaitent réellement la sortie de l’Afrique du sous-développement, et éviter de multiplier à l’envi les plans pour l’Afrique, ils devraient œuvrer à rompre avec l’ordre néolibéral en vigueur, ordre international dont la réussite principale a été la croissance phénoménale à l’échelle globale des inégalités de revenus, de patrimoine et de pouvoir.
Il y a quatre décennies, les pays du Sud parlaient d’un nouvel ordre économique international. Cette demande d’une autre mondialisation est plus pertinente que jamais. Aller vers cette voie requiert (i) la mise en place d’un nouveau régime commercial international, non plus basé sur le soi-disant libre-échange, mais sur la priorité accordée à l’industrialisation des pays du Sud et à leur développement agricole harmonieux, (ii) l’élimination des paradis fiscaux, (iii) le jubilé des dettes odieuses, (iv) une nouvelle génération d’accords d’investissement favorables à l’industrialisation des pays du Sud, avec des clauses de performances importantes (clauses de local content, transferts de technologies, etc.), (v) la création d’un nouveau système monétaire international post-dollar permettant aux pays du Sud de mieux concilier l’équilibre extérieur avec l’équilibre intérieur, (vii) une lutte résolue contre les changements climatiques et (viii) une lutte non moins acharnée contre la militarisation du monde.
Toute nouvelle initiative, aussi généreuse soit-elle, qui ne se situe pas dans cette perspective de mettre en place une autre mondialisation aura peu de chances d’être à la hauteur des défis de ce siècle.

Ndongo Samba SYLLA

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