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L’économiste Meïssa Babou revient sur les conséquences qu’engendre la floraison des grandes surfaces, mais aussi les avantages qu’elle peut générer.

Quelle analyse faite-vous du phénomène des supermarchés ?
Ce n’est pas que dans la capitale parce qu’on en trouve dans les capitales régionales à l’intérieur du Sénégal. Il y a un redéploiement qui peut être aussi expliqué par la modernité. De plus en plus, en effet, les gens tendent à sécuriser leurs achats et croient que ces marchés, dans des présentations qui semblent impeccables, sont peut-être une garantie de meilleure qualité, surtout qu’il s’agit de marque étrangère. Ce sont des labels étrangers qui sont connus en Europe et qui s’invitent chez nous. Mais ce phénomène avait démarré avec les stations-services et les supérettes avant que les supermarchés ne fleurissent comme ça. Aujourd’hui, le phénomène semble prendre de l’ampleur. Ce sont maintenant des marchés de quartier et je crois que les consommateurs en sont très heureux.

Quel est l’apport de ces grandes surfaces à l’économie du pays ?
Sur le plan économique, le consommateur est rassasié. Il détient le pouvoir parce qu’en fait le rapport entre le nombre de vendeurs et d’acheteurs s’accroît et s’il y a ce rapport-là, cela va de soi que les consommateurs vont gagner en disponibilité et peut-être en prix. Mais attention ! Le prix peut cacher une respectabilité. Mais je pense que ce phénomène anticipe aussi les Accords de partenariat économique (Ape). Vous savez qu’on va signer bientôt le protocole de libre-échange entre l’Europe et l’Afrique et quand ces produits ne payeront plus la douane, ces gens ont compris et le phénomène est venu chez nous. Mais aujourd’hui, on ne peut plus dire que ces marchés sont réservés à une certaine élite parce que la banalisation a commencé depuis que les stations ont commencé à avoir de petits marchés. En plus, ces supermarchés se trouvent dans les quartiers. On les retrouve dans des zones qui ne sont pas forcément des quartiers huppés de Dakar. Allez à Pikine ou à Guédiawaye ! Il y en a aussi dans toutes les capitales régionales et à Touba au point que le supermarché est devenu banal. Et ça augmente le nombre de consommateurs.

Est-ce qu’il n’y a pas un risque de fuite des capitaux ?
Ce qu’il faudra regretter, c’est que tout le bénéfice de ces entreprises risque de tomber dans l’assiette de l’Européen. Parce qu’en fait, c’est exactement le phénomène que nous avons toujours décrié, ce qui nous fait dire que la croissance de notre pays ne nous profite pas, parce que la croissance c’est le bénéfice. Donc, ces gens-là viennent nous prendre notre monnaie et c’est sûr que tous les bénéfices ne sont pas réinvestis. En partie, ils sont peut-être aujourd’hui en phase de croissance et sont donc obligés de se démultiplier un, deux à Dakar, trois, quatre, cinq ensuite à Kaolack et Saint-Louis. C’est bien, mais le phénomène va bientôt connaître un frein parce qu’en fait, il y aura une saturation du marché. Mais s’ils ne réinvestissent pas, ce sera une catastrophe, parce que tous les bénéfices seront rapatriés. Et c’est ça peut-être qu’il faudra regretter plus tard. Mais d’ici 2, 3, 4 à 5ans, je crois qu’ils vont essayer de s’implanter diversement sur le territoire national. Et ce réinvestissement-là, pour un temps très court, nous est profitable, mais après voilà, bonjour les dégâts.

Et qu’est-ce qui explique le fait qu’ils vendent moins cher par rapport aux commerçants locaux ?
Ça, c’est très souvent lié à un phénomène d’achat en gros. C’est-à-dire un conteneur plein de fromages dans le commerce, on dit ristourne. Et donc ces gens-là peuvent faire effectivement ce qu’on appelle en économie d’échelle, c’est-à-dire la quantité joue sur le prix. Et par conséquent, ce sont des gens qui sont capables effectivement par ces achats en gros de bénéficier de rabais et de remise. Donc, l’économie d’échelle, ça nous permet effectivement aussi de vendre à petits prix. Encore eux, si vous faites la remarque, ce sont des gens qui ne recrutent pas beaucoup de personnes. Ce sont des entreprises avec moins de personnels. Et là aussi, ces entreprises gagnent dans les coûts de production. Les emballages ne sont plus en fait donnés gratuitement. Mais ils sont vendus aux clients aussi. Donc, il y a quand même quelque part ces quelques indices qui peuvent expliquer ces tendances sur les possibilités d’avoir des prix qui sont assez faibles par rapport à l’extérieur.

Ils s’en sortent bien et investissent peu. Ils ne créent pas beaucoup d’emplois au risque de faire perdre aux petits commerçants leur pouvoir d’achat. Cela n’impacterait pas l’économie ?
Ils sont en train dans bien des coins, quand même, de tuer un certain petit commerce. Parce que les petits quartiers se limitent désormais à des petits produits, de petits déjeuners… En dehors du pain, les gens achètent en gros dans ces supermarchés-là. Oui, ils vont faire très mal à ces petites unités de commerce qui n’ont pas la sécurité et qui n’ont pas la garantie que réclame le consommateur et voilà quoi. Qui sont décrits comme des Baol-Baol véreux, qui peuvent vous vendre du faux etc. Oui, c’est ça en fait la force d’un label. Un label, c’est la sécurité pour le consommateur et en face quand vous n’êtes pas labélisé comme ces gens-là, il va de soi à ce que la concurrence peut bien constituer un dégât.

Qu’est-ce qui peut être la conséquence dans le long terme ?
Le long terme, c’est en fait le mal viendra dans la fermeture de certaines unités Pme, Pmi qui s’activaient dans ce domaine. Et voilà tout autour des produits qui sont vendus dans ces supermarchés, le commerce risque d’être accaparé par ces derniers. Mais toux ceux qui étaient en activité dans ces secteurs peuvent changer de métier ou en tout cas je ne sais pas (rires).

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