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Quelle est votre lecture du débat actuel au Sénégal que plusieurs trouvent marqué par une agressivité des propos des leaders politiques ?
Posons quelques préalables ! Les conflits discursifs, d’idées, d’opinions sont consubstantiels à la démocratie. La métaphore guerrière marque aussi les discours politiques, surtout ceux des campagnes électorales. La liberté d’expression, d’opinions divergentes, celle d’indiquer publiquement son désaccord par la parole, des manifestations publiques est un droit fondamental qu’il faut protéger, car elle est à la base de la démocratie et a permis l’avancement et l’amélioration de celle-ci. La liberté d’expression permet d’entendre la pluralité des voix, des points de vue, ce qui peut aider à prendre de bonnes décisions. La liberté d’expression, c’est le droit à dire de l’énonciateur, mais aussi le droit à entendre de l’interlocuteur.
Il y a violence verbale lorsque le propos avancé à l’endroit de l’interlocuteur est intentionnellement blessant, offensant et injurieux. Dans la violence verbale politique, il s’agit de faire perdre la face à l’autre, de révéler une face négative de l’autre et de le mettre hors circuit d’un éthos et des valeurs démocratiques, éthiques, morales, humaines, sociales attendus d’un leader politique. Il s’agit d’une maltraitance verbale envers l’interlocuteur et les visées pragmatiques sont multiples : susciter rejet, honte, humiliation, embarras, incompatibilité avec les vertus démocratiques et les attentes de la fonction, etc.

Quels liens faites-vous entre la liberté d’expression et les récents propos de l’honorable député Mamadou Diop Decroix ?
J’ai lu, comme tout le monde, ce que la presse a rapporté des propos de l’honorable député de l’opposition, monsieur Decroix. S’il est vrai que le député s’est exprimé comme suit : «Il faut descendre dans la rue… Il faut oser aller en prison et au cimetière. Tous les peuples se sont libérés par le sang», alors il y a lieu de s’inquiéter. De tels propos peuvent être interprétés comme une incitation à l’insurrection, à la violence physique publique. L’honorable député rassurerait en clarifiant ses propos, car la liberté d’expression ne saurait autoriser un tel débordement discursif. Même si l’on peut admettre que la liberté d’expression puisse avoir une extension plus large pour le député que pour le citoyen ordinaire, il demeure que l’appel à la violence est une limite à cette liberté. Le renvoi aux cimetières, au sang donne froid dans le dos. Je suis un ardent défenseur de la liberté d’expression. La liberté d’expression d’idées, d’opinions divergentes, celle d’exprimer publiquement son désaccord est un droit fondamental qu’il faut protéger, car elle est à la base de la démocratie et d’autres droits importants en découlent telle la liberté de la presse. La censure de la liberté d’expression doit donc être un dernier recours. Et si elle s’applique, elle doit se baser sur des motifs sérieux.

Quelles leçons doit-on tirer de tout cela alors que l’élection présidentielle se profile à l’horizon ?
Ce qui se passe aujourd’hui au Sénégal dans la circulation de la parole politique doit amener à rappeler, bien sûr, notre attachement au principe fondamental de la liberté d’expression, mais à rappeler aussi que cette liberté à des limites. La liberté d’expression n’est pas un absolu et elle ne surplombe pas les autres droits tout aussi fondamentaux. Elle est dans une relation «latérale» avec les autres droits. Quelle que soit la grandeur de la liberté d’expression, elle ne doit pas écraser les autres droits individuels et collectifs. La liberté d’expression porte une responsabilité qui la met à l’épreuve des autres droits qui permettent de faire société, qui permettent de préserver la vie politique et sociale. Aussi, la liberté d’expression n’est pas dans un hors lieu social et culturel. Elle subit l’épreuve des valeurs culturelles, religieuses, morales et politiques d’une société. Ainsi, au Sénégal, le blasphème ou l’insulte à Dieu qui est accepté ailleurs n’est pas toléré. Un refus serait sûrement opposé à une manifestation publique Lgbt, au nom des valeurs religieuses et culturelles dominantes, mais également au nom de la protection de l’ordre public. On sait également aussi que les propos qui poussent à la violence religieuse, au djihadisme ne sont pas tolérés. En d’autres termes, la liberté d’expression n’autorise pas à dire n’importe quoi et n’importe comment.

Comment analysez-vous les propos de l’honorable député Cheikh Bamba Dièye ?
On peut les déplorer, mais il me semble que leur condamnation devant la Cour sera difficile. Pour moi, les propos de l’honorable Decroix sont allés au-delà de la limite raisonnable de la liberté d’expression. Pour l’honorable Dièye, nous sommes dans une zone floue. Le cas du député Dièye me fait penser à l’affaire Henri Guaino, député français contre le juge Jean Michel Gentil, lors de la mise en accusation de l’ex-Président Sarkozy pour «abus de faiblesse» dans le dossier Bettencourt. Le député avait été accusé d’outrage à la Magistrature pour avoir dit, à plusieurs reprises dans la presse, que le juge Gentil avait déshonoré la Magistrature. Nous avions vécu un procès à plusieurs rebondissements. Guaino avait été disculpé en première instance, ensuite condamné par la Cour d’appel et finalement déchargé par la Cour de cassation. Le cas Dièye me semble plus complexe à situer et on verra ce que la justice décidera. Ce qu’il faut retenir cependant, autant chez le député Diop que chez le député Dièye, nous sommes dans une escalade verbale qu’un linguiste de l’Université de Dakar a bien décrite comme de «la bravade». Effectivement, nous sommes ici dans une production discursive, dans un excès discursif qui se veut provocation. On pousse les limites du dicible pour amener le pouvoir et la justice à donner l’image d’institutions répressives, autoritaires et construire la figure d’un pouvoir dont la seule réponse consisterait en l’emprisonnement de l’adversaire politique.
Quelles propositions faites-vous pour contenir ces dérives verbales ?
Il faut le reconnaître, le débat politique actuel au Sénégal est traversé par une agressivité verbale et celle-ci connaît une escalade au fur et à mesure que l’on s’approche de l’élection présidentielle. Cela doit nous porter à la vigilance, à la prévention. Ce serait une «indifférence irres­ponsable» que de garder le silence ou de banaliser. Je crois que nous avons une responsabilité sociale et citoyenne à rappeler aux acteurs politiques et à leurs militants, alors qu’on chemine vers l’élection présidentielle, la nécessité d’un ordre du discours qui, tout en autorisant les désaccords, les oppositions, les attaques, puisse permettre une pré-campagne et une campagne électorales apaisées. Ici, il est important d’interpeller le chef de l’Etat, les autres leaders politiques, les leaders d’opinions tels les guides religieux et coutumiers, la société civile, les intellectuels, les syndicalistes, les artistes, les journalistes pour rappeler l’importance d’un usage d’un ordre du discours politique qui favorise le débat public sain et serein. De plus, les enjeux qui nous interpellent, en route vers 2019, demandent à nos leaders politiques de nous impressionner par la parole qui révèle davantage la qualité de leurs idées et de leurs projets de société que leurs tempéraments guerriers.

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