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Avec 90% des migrants subsahariens qui y transitent, le Niger subit de fortes pressions de l’Union européenne, adoucies d’incitations financières qui l’amènent à jouer le rôle de sentinelle des frontières européennes. A partir d’Agadez, point de passage des migrants subsahariens vers le Maghreb, la répression s’organise. Mais c’est comme vouloir arrêter la mer avec ses bras.

Agadez, la vieille cité du nord du Niger, fondée au 11e siècle, est toujours un point de convergence. Mais ce qui faisait courir hier vers cette ville n’est plus. Sur les routes du commerce transsaharien afflue désormais une nouvelle «marchandise» et Agadez s’illustre, de par le monde, comme un hub migratoire vers l’Europe. Le point de départ de mille malheurs.
En 2011, Agadez comptait 124 mille 324 habitants. Au cours de ces dernières années, avec les migrants qui y transitent et alimentent une économie souterraine, sa population a quadruplé. Responsable du bureau de l’Organisation internationale des migrations (Oim) de la ville, Maurice Miango peine à donner un chiffre exact, mais déroule des statistiques ahurissantes. Chaque lundi, affirme-t-il, quelque cent Pickups Hilux, appelés ici «Taliban», contenant chacun vingt à vingt-cinq migrants, quittent Agadez pour la Libye. Des centaines d’autres partent d’Arlit, ville minière située à 240km au nord-est, vers l’Algérie.
Hommes, femmes et mineurs accompagnés ou non, ils viennent d’Afrique de l’Ouest, du Centre et des rives du Golfe de Guinée. Ils peuvent avoir 18 à 35 ans ou être quinquagénaires. La plupart ont une perception valorisante de leur entreprise. Partis en «aventure», ils ont une claire conscience des risques inhérents à leur voyage. Mais ils croient tous en leur chance. Périr comme des milliers d’autres dans le désert ou en mer, être tués ou emprisonnés par des réseaux criminels, voire être refoulés vers le pays d’origine, tous les risques sont ouverts. Mais c’est une perspective qu’on refoule vite. Plus rien n’arrête ces migrants, quand le manque d’opportunités de travail et d’affirmation sociale, ainsi que de perspectives d’avenir a fermé toutes les portes derrière eux.
Quelques-uns évoquent aussi la fuite devant les risques de persécution ou de violence politique dans leur pays.
Il n’y a guère, la majorité d’entre eux était analphabète, parfois sans qualification professionnelle. Aujourd’hui, ils sont nombreux à disposer d’un bon niveau d’instruction. Un Gambien rencontré à Agadez est nanti d’un doctorat en Biologie. Il tente de partir en Europe pour se spécialiser dans son domaine. Un Libérien, diplômé en Mana­gement des entreprises, a été refoulé de Libye. Tous sont partis du fait d’un avenir bouché.
Il est difficile d’avoir des chiffres fiables sur le flux migratoire transitant par Agadez. L’Oim  et ses agents de collecte d’informations sur l’axe Assamaka (vers la frontière algérienne)-Séguédine (vers la frontière libyenne), qui font le décompte des véhicules transportant des migrants et recueillent des informations sur la nationalité de ces derniers, ne fournissent que des tendances. Pour 2016, l’organisation estime à 300 mille le nombre des personnes sorties du Niger par ces deux axes pour se rendre en Libye ou en Algérie.
Sur les routes qui mènent vers Alger, on rencontre surtout des femmes accompagnées d’enfants. Ces derniers sont souvent utilisés comme mendiants dans les wilayas, alors que leurs accompagnants, parents ou non, finissent souvent comme domes­tiques ou se lancent dans la prostitution. Mais l’émigration vers l’Algérie est devenue une impasse. Le chemin ne s’ouvre plus sur l’Europe et les migrants reviennent presque toujours au point de départ, lestés de quelques économies qu’ils injectent dans la construction d’une maison, le mariage de sa fille, le remboursement de dettes, l’élevage ou dans une exploitation agricole familiale. Mais il y a pis.

Fermer les routes
migrantsEn fin décembre2013, un drame a assommé le monde, avec la découverte de 92 femmes et enfants dans le désert, morts de soif à une dizaine de kilomètres de la frontière algérienne, après une panne du camion qui les transportait. Les gouvernements nigérien et algérien ont alors signé un accord de rapatriement. Depuis décembre 2014, sous l’égide de l’Oim, quarante-quatre convois ont ainsi débarqué quelque 16 mille personnes parmi lesquelles 5 000 mineurs.  Mais ces opérations de refoulement sont loin d’arrêter la migration. Comme une vague sans fin, les mêmes expulsés reviennent quelques mois après sur leurs traces, jouant au chat et à la souris avec la police algérienne.
La lutte contre l’émigration dépasse ce cadre algéro-nigérien. Dans la logique d’externalisation de ses frontières pour contenir le flot de «clandestins», l’Europe a transféré au Niger ses cinq priorités contenues dans le Plan d’action de La Valette. Notamment la lutte contre les causes et la prévention de la migration irrégulière, la lutte contre le trafic des migrants et de la traite des êtres humains, mais aussi la réadmission et la réintégration des migrants dans leur pays de départ. Sur la table, l’Union européenne a posé en contrepartie un fonds d’urgence d’un montant de 74,9 millions d’euros (environ 50 milliards de francs Cfa).
Ce type de convention n’est pas nouveau. En février 2010, un accord de coopération en matière de sécurité avait été signé entre le ministère nigérien de l’Intérieur et le ministère italien de la Sécurité publique. Le nouvel agrément franco-nigérien cache surtout une ambiguïté flagrante. Partie prenante au Protocole de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) sur la libre circulation des personnes et des biens, Niamey ne peut légalement retenir ces flux de migrants. Hier, ils partaient de la gare d’Agadez sous contrôle de la police. Aujourd’hui, avec l’intervention de l’Union européenne, mais aussi de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (Onudc), un véritable dispositif juridique et sécuritaire répressif a été mis en place. Quelque 24 millions de dollars sont prévus pour cette initiative sur les cinq prochaines années.
L’argument est frappant. Et les textes changent au Niger. En mai 2015, une loi relative au trafic de migrants a été adoptée par l’Assemblée nationale nigérienne. La nouvelle disposition punit «…d’une peine d’emprisonnement de cinq à dix ans et d’une amende de 1 million de francs Cfa à 5 millions de francs Cfa toute personne qui, intentionnellement et pour en tirer directement ou indirectement un avantage financier ou un autre avantage matériel, assure l’entrée ou la sortie illégale au Niger d’une personne qui n’est ni un ressortissant ni un résident permanent au Niger».
Mais à Agadez, l’Union européenne ne fait pas que dans la répression. Elle a financé l’installation d’un Centre d’accueil et de transit pour migrants. Placé sous l’égide de l’Oim, il travaille à dissuader les migrants et prend en charge les retours forcés ou volontaires. Ainsi, Eucap Sahel, une mission civile de l’Ue présente au Niger depuis 2012, a mis en place un avant-poste incorporant la prévention de l’émigration dite «illégale» à sa mission civile d’appui aux forces de sécurité et à la lutte contre le terrorisme et la criminalité organisée.
Le Niger est cependant devenu un pays sous coupe réglée. Des experts de l’Ue venus de Bruxelles et des officiers de police français ont eu plusieurs réunions d’échanges à Niamey et à Agadez avec les autorités et différents acteurs œuvrant dans la migration. Directeur régional de l’état civil, des réfugiés et des migrations d’Agadez, Ousmane Maidambé confie que cette mobilisation est assortie d’un plan d’action qui sera mis en œuvre avant janvier 2017. Selon lui, l’Etat nigérien ouvrira bientôt, à Agadez, un centre d’accueil, de formation et d’apprentissage des migrants. Financé à hauteur de 2,5 milliards de francs Cfa par l’Allemagne, il s’inscrit dans le dispositif de prévention et de lutte contre l’émigration irrégulière.
La machine à réprimer les candidats à l’émigration est donc en marche, avec la traque des passeurs, des transporteurs et des «caïds» des ghettos, ces dortoirs qui accueillent les migrants et où s’organise leur départ. La gendarmerie, la police et l’Armée multiplient les patrouilles mixtes depuis août 2016 sur les itinéraires qu’empruntent les passeurs.
Procureur d’Agadez, Moussa Zaki est ferme sur le sujet : «Lorsque ce phénomène migratoire a pris de l’ampleur, notre hiérarchie nous a demandé ce qu’il fallait faire. Nous avons répondu qu’il fallait poursuivre. Ce qui a été fait avec l’arrestation d’une quarantaine de personnes. On a aussi mis la main sur plus de trois cent véhicules Hilux. Les passeurs arrêtés sont de différentes nationalités  ouest africaines, mais surtout des Nigériens. Avec cette nouvelle infraction (Ndlr : le trafic illicite des migrants), on est en train d’affamer leurs auteurs dont les officines ferment.»
Ce jeudi 26 octobre 2016 où on l’a rencontré, Moussa Zaki annonçait le retour de 462 migrants qui avaient quitté Agadez et Zinder pour la Libye, mais s’étaient fait intercepter par l’Armée à Dirkou. Quand on lui parle de retour forcé de migrants, le magistrat s’irrite et rectifie sec : «Il ne s’agit pas d’un retour forcé, mais d’un acte humanitaire.» Le ton adouci, il ajoute : «Le trafic illicite des migrants est une infraction spéciale où la victime refuse d’être victime.» Il rapporte ce cas d’un couturier sénégalais, basé à Agadez, qui s’est mué en passeur pour encaisser la somme d’un million de francs Cfa auprès de deux de ses compatriotes candidats à l’émigration. Un mois après, il n’avait pas encore pu les convoyer vers la Libye, la destination promise. Les deux victimes ont porté plainte pour escroquerie. Profitant d’une visite inopinée au commissariat, M. Zaki a requalifié la plainte qui avait été déposée, en rappelant au policier qu’il s’agit d’un trafic illicite plutôt que d’une escroquerie. Le «couturier passeur» s’est retrouvé en prison en attendant son jugement, mais ses victimes, elles, ne sont plus à Agadez.
Cette répression est mal perçue par les autorités communales d’Agadez. Pour Sidi Aklou Aklou, vice-président du Conseil régional, «la migration est une alternative au tourisme. La région d’Agadez a pris un sérieux coup depuis une dizaine d’années du fait du contexte sécuritaire. Pour nourrir leurs familles, d’anciens chasseurs de touristes et des jeunes issus de l’ex-rébellion se sont convertis dans le transport des orpailleurs et des migrants. Et voilà que l’Etat veut stopper de façon brutale leur activité en confisquant leurs véhicules et en les emprisonnant. Nous sommes dans un pays de la Cedeao, où on prône la libre circulation des personnes. Alors, pourquoi parle-t-on de ‘’migration illégale’’, si ce n’est pour plaire aux Européens ? En tout cas, cette répression ne résoudra pas le problème. Au contraire, elle ne fait que l’aggraver. L’Etat et son partenaire, l’Union européenne, devraient plutôt penser à mettre en place des projets structurants en faveur de ces jeunes pour les décourager de transporter des migrants».

La chasse aux passeurs est ouverte
785022Maire d’Agadez, Rhissa Feltou pense la même chose. Ce jeune intellectuel touareg, à son arrivée à la tête de la commune en 2011, avait mis fin à la «taxe sur le flux migratoire» (1 000 francs Cfa prélevés par la municipalité sur chaque passage de migrant) qu’il avait jugée «illégale» dans le contexte de la Cedeao. Aujourd’hui, il est atterré de voir sa ville sous les projecteurs de l’actualité du fait qu’elle constitue un passage pour les migrants subsahariens en direction du Maghreb et de l’Europe. «Pour nous, explique-t-il, c’est un sujet qui n’est pas préoccupant, sauf quand il y a des drames. Mais la répression contre les passeurs et les transporteurs a bloqué toute la chaîne du transport entre Agadez et les villes de Bilma et de Dirkou qui se trouvent être de plus en plus isolées.»
La municipalité d’Agadez ne dispose d’aucune statistique sur la gestion des flux migratoires. Cela s’est confirmé le 27 octobre 2016, à l’occasion d’une table ronde sur l’apport de la migration à l’économie locale, avec la participation de différents acteurs de la migration (passeurs, propriétaires des ghettos, transporteurs, forces de sécurité, Oim, Eucap Sahel…). La réunion était destinée à identifier des pistes de «solutions» à la migration «irrégulière». A cette occasion, les transporteurs, propriétaires de ghettos et passeurs, se sont plaints des mesures répressives prises à leur encontre.
Bachir, un jeune passeur nigérien qui pratique depuis une dizaine d’années cette activité, explique qu’auparavant lui et ses collègues travaillaient dans la légalité, en collaboration avec la police. Ils avaient une feuille de route et le départ s’organisait tous les dimanches, avec un convoi militaire jusqu’à Dirkou. «Aujourd’hui, nous ne comprenons pas pourquoi on fait la chasse aux passeurs. La plupart des candidats à la migration sont pourtant des ressortissants des pays de la Cedeao. N’ont-ils pas le droit de circuler au Niger ?», s’interroge-t-il avec dépit. Dissuadé par la répression, Bachir a suspendu son activité qui lui rapportait «entre 2 et 5 millions de francs Cfa par semaine». Aujourd’hui, il ne sait quoi faire, lui qui finançait même une équipe de football de deuxième division dans sa commune. Il espère que l’Etat et ses partenaires trouveront une alternative à leur situation.
Agdel A., un autre passeur, objecte. Pour lui, «les 18 millions de francs Cfa proposés par la table ronde pour les transporteurs et passeurs qui abandonneraient leur activité sont dérisoires. Un passeur peut gagner cette somme en deux semaines. Allons-nous abandonner la proie pour l’ombre ?». Agdel est formel : il continue son activité de passeur et de propriétaire de ghettos. Après de longues heures de causerie, la confiance a fini par s’installer avec lui. Il a accepté qu’on visite un de ses ghettos.
Le rendez-vous est pris quelque part dans une rue sombre d’Agadez. A bord d’une moto, on se faufile durant de longues minutes dans des ruelles tortueuses. Quand il gare l’engin, on est devant une bâtisse avec un grand portail derrière lequel il disparaît. L’attente dure un moment, avant qu’il ne ressorte et fasse signe d’entrer. La cour est vaste. Une voiture pickup, chargée de migrants, est prête à partir. Plusieurs jeunes, en majorité des Sénégalais et des Gambiens, s’affairent autour du véhicule. Sous un hangar, une trentaine d’autres jeunes sont affalés sur des nattes ou tripotent leurs téléphones. Non loin de là, dans une bâtisse, assis en tailleur sur un tapis d’orient, le maître des lieux.
K.D. est un passeur gambien. Ancien migrant, il a échoué en Libye sur sa route vers l’Europe. C’est lui qui loue le ghetto d’Agdel. L’homme semble occupé. Le téléphone collé à l’oreille, il organise à distance, dans un français approximatif, l’arrivée d’un groupe de migrants abandonnés par leur chauffeur à une vingtaine de kilomètres de la ville. Ce soir-là, K.D. n’est pas bavard. Il prétexte des maux de tête et reporte le rendez-vous au lendemain, dans un lieu discret. Le jour dit, l’entretien sera bref. Le passeur a peur des «murs qui ont des oreilles». Quand on lui demande si la migration n’est pas qu’un gros business, il sursaute et laisse entendre qu’il est là pour «aider ces jeunes qui veulent partir ailleurs pour bien vivre». Il prétend même être «ruiné par les secours» qu’il apporte à ceux qui viennent ici «sans argent et dont les familles n’ont pas les capacités de rembourser».
Pour K.D, le gouvernement nigérien doit faire la part des choses dans sa lutte contre les passeurs. Selon lui, il y a les méchants et les escrocs qui prennent l’argent des migrants et qui les abandonnent en chemin. Il y a aussi les bons passeurs, comme lui, qui transportent des jeunes en quête de bien-être jusqu’à destination. Un peu évasif, il confie que ce métier ne saurait trop durer pour lui : «Je vais retourner dans mon pays pour me convertir à autre chose», lâche-t-il. En attendant, K.D prépare le transport de sa «marchandise» (des migrants), enfermée à double tour quelque part dans un quartier d’Agadez.
Désormais, les transporteurs contournent les barrières policières pour se frayer un chemin dans le désert, vers la Libye. Le tarif Agadez-Sebha, première ville de l’autre côté de la frontière, est de 150 mille francs Cfa. Pour atteindre Tripoli, c’est plus cher : entre 200 mille et 250 mille francs. Les chauffeurs qui ont une grande connaissance de ces itinéraires quittent Agadez entre 20h et 21 h à bord des Toyota pickup Hilux. Roulant à tombeau ouvert toute la nuit, ils s’arrêtent près de 200 kilomètres après Agadez. Là les attend un passeur qui devrait acheminer la «marchandise» jusqu’à Sebha, la principale ville du sud libyen. Le voyage jusqu’à Sebha dure trois jours. Pour aller à Tripoli, c’est quatre jours. Le passage dans les villes de Séguédine, Dao Timi et Madama au Niger se fait sous le nez des forces de sécurité, moyennant un bakchich de 10 mille francs Cfa par migrant, confie Agdel, l’homme-orchestre.

L’enfer du Far West libyen

La Libye, point de passage de certains migrants subsahariens, est devenue une plaque tournante des réseaux de passeurs. Tous les témoignages concordent sur la violence dont sont victimes ces jeunes. S’ils ne sont pas employés au noir, ils sont traqués par la police, dépouillés de leurs biens ou enfermés pendant de longs mois avant d’être refoulés. Les migrantes, elles, sont exploitées. Dans la plupart des cas, elles tombent dans des réseaux de prostitution qui les appâtent en leur miroitant des emplois bien rémunérés. Sebha, Tripoli et Misrata sont les pires lieux où on rapporte des violations des droits humains.
Au centre d’accueil de l’Oim à Agadez, les rescapés de «l’enfer libyen» qui attendent leur rapatriement dans leur pays d’origine témoignent de l’horreur. En cette fin d’octobre 2016, ils sont cinquante-huit, dont deux femmes et un enfant. A part un Camerounais, tous sont originaires des pays de la Cedeao. Les Sénégalais sont les plus nombreux.
Tidiane B., un Sénégalais de 35 ans, rapporte : «J’exerçais dans mon pays comme chauffeur. Il y a un an, j’ai quitté pour aller en Libye. Arrivé là-bas, j’ai travaillé dans le bâtiment. Mon patron me maltraitait. Il me bastonnait et ne me payait que 10 dinars (environ 4 000 F Cfa) par jour. J’en ai eu marre de subir un tel traitement. C’est pourquoi j’ai décidé de rentrer.»
Alpha B., un autre Sénégalais de 34 ans, travaillait depuis juin 2013 dans le bâtiment à Tripoli. Il gagnait 30 dinars par jour, soit 12 mille 500 francs Cfa. Mais à chaque fois qu’il rentrait à son domicile, il était dépouillé de son argent par des bandes armées qui ne braquent que les négro-africains. Malgré tout, il a fait quelques économies et se préparait à regagner son pays quand la police l’a arrêté. Il passera quatre mois en prison, subissant des violences physiques de «toutes sortes». Sur la route du retour, des hommes armés ont attaqué leur véhicule. Avec un couteau, ils lui ont coupé les doigts. Dans un souffle, il soupire : «Par la grâce d’Allah, je suis à Agadez. J’ai appelé hier mon épouse au Sénégal. Elle pleurait au téléphone. Je n’ai rien, mais je vais retourner chez moi…»
M. Ndiaye, 23 ans, originaire de Dakar, lui, ne peut rejoindre sa famille de sitôt. Sur le chemin du retour, fuyant l’enfer libyen, il a reçu une balle dans la jambe après l’attaque de leur véhicule par des bandits armés. Il suit des soins intensifs à l’infirmerie du Centre d’accueil de l’Oim.
Bemba M. est Ivoirienne, natif du quartier d’Adjamé à Abidjan. Elle a passé plus de deux ans en Libye, où elle vivait avec son mari, un ouvrier dans le bâtiment, et leur enfant de six ans. Cela fait un mois qu’elle n’a aucune nouvelle de son époux. Raflée par la police, elle a passé deux mois en prison avec son enfant, avant d’être refoulés.
I. Diallo, un Guinéen de 27 ans, a renoncé lui à partir pour la Libye. Non pas que les témoignages des rescapés le dissuadent, mais parce qu’il a été dépouillé de tout son argent. Trois cent mille francs Cfa dont il déclare que la police des frontières du Burkina Faso et du Niger l’a délestés. Remonté contre la Cedeao et son protocole, il agite son passeport en criant : «A quoi sert ce document ? A quoi sert le Protocole sur la libre circulation des personnes ?» Sans un rond, il a été accueilli dans le centre de l’Oim avant son rapatriement. Diplômé d’une école islamique, il projetait de partir au Maroc pour poursuivre ses études. Il ne renonce pas pour autant à ce projet migratoire. Comme nombre de jeunes candidats à la migration, il l’a juste différé. Ni le durcissement de la répression ni les tentatives de fermeture des routes entre le Niger et la Libye ne semblent les décourager.
Ils sont encore nombreux à quitter Agadez avec toujours cette rime qui exprime leur résilience à partir : «Mieux vaut mourir dans la mer qu’à côté de sa mère dans la misère.»

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