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Si le nom de l’abbé était lié au Mfdc, celui de Abdou Elinkine Diatta est indissociable de Diamacoune Senghor. Son parcours et son cursus ont été inspirés du prélat rebelle. Après avoir pris les armes, Abdou E. Diatta était devenu un apôtre de la paix et de la non-violence. Hélas, le natif de Boundieu à Mlomp a été dévoré par les démons de la violence qui a ensanglanté la verte Casamance.

Il y a des hommes qui façonnent une trajectoire, marquent une vie d’une empreinte indélébile. Le défunt secrétaire général autoproclamé du Mouvement des forces démocratiques de Casamance (Mfdc) a été subjugué par l’abbé Diamacoune Senghor qui était son mentor. Fils d’un enseignant et ancien militant du Mfdc, Abdou Elinkine Diatta a fait la connaissance de l’abbé Diamacoune Senghor en 1980 lorsqu’il avait convoqué les dirigeants de l’époque du mouvement des élèves du lycée Djignabo qui protestaient violemment contre la mort de leur camarade, en l’occurrence Idrissa Sagna, victime d’une bavure policière. Une rencontre qui l’a marqué. «C’est la première fois que j’avais l’occasion de voir l’abbé. Je ne le connaissais pas et n’avais même pas entendu parler de lui», ne cessait-il de clamer à chaque fois que l’occasion lui était donnée de parler du prélat rebelle pour lui renouveler son admiration. Toutefois, même s’il avait réussi à assister à toutes les réunions du 6 et 18 décembre préparant la marche du 26 décembre 1984, voire participé même à la marche, Abdou Elinkine n’avait pas encore adhéré au mouvement irrédentiste. Ce n’est que le 31 décembre 1984 qu’il a finalement rejoint le maquis où il était du même bord que Salif Sadio et avait subi la même formation que lui. Tombé par la suite malade dans le maquis au plus fort de la crise armée, et étiqueté rebelle, Abdou Elinkine Diatta, aux risques de subir les représailles des forces armées, se rend plutôt en Gambie pour se soigner. De la Gambie, il effectuera par la suite plusieurs visites auprès de l’abbé Diamacoune. «Compte tenu de son intelligence et de son bon niveau d’études, nous confie un de ses proches, l’abbé Diamacoune lui confiera certaines tâches, certains courriers et lui délègue certaines missions auprès des combattants.» Fort d’un tel dévouement et de la confiance de son mentor, Abdou Elinkine fera par la suite office de secrétaire particulier, puis porte-parole de l’abbé Diamacoune Senghor. Du coup, il sera la voix de ce dernier jusqu’à sa mort. Et c’est également fort de sa proximité avec le prélat rebelle et de la maîtrise et gestion des dossiers dont il avait la charge au sein du Mfdc qu’il s’était positionné de fait pour la succession de l’abbé Diamacoune Senghor au poste de secrétaire général du Mfdc, à la suite de la disparition de Senghor. Avec le soutien des compagnons de la 1ère heure du prélat rebelle et de plusieurs sages du Mfdc, Abdou Elinkine Diatta sera finalement intronisé à ce poste de secrétaire général du mouvement irrédentiste le 4 janvier 2017 à Mangocouro, au quartier Soucoupapaye, un lieu qui était devenu par la suite son quartier général. Avec l’engagement à ses côtés de militants du Mfdc de la Casamance naturelle qui lui vouaient beaucoup de respect et dont certains lui prêtaient un certain pouvoir mystique, Abdou Elinkine Diatta, le faucon à ses heures au maquis, va petit à petit se muer en colombe.

Rupture avec Salif Sadio
Cette nouvelle responsabilité et posture vont le pousser à prendre son bâton de pèlerin pour aller prêcher dans la Casamance des profondeurs et au sein des communautés la bonne parole, la parole de la paix. Indépendantiste convaincu, Abdou Elinkine Diatta avait fini par se convaincre que c’est par le dialogue, la non-violence que la région sud pourrait retrouver la paix. Une position qui contraste vivement d’avec celle du chef d’état-major autoproclamé du maquis, Salif Sadio, qui voyait d’un mauvais œil cette nouvelle démarche de Abdou Elinkine et qui avait jadis toujours misé sur l’option des armes pour arriver à ses fins : à savoir l’indépendance de la Casamance. Une divergence de vues entre Salif Sadio et Abdou Elinkine Diatta que le chef rebelle armé avait toujours présenté comme un «déserteur du maquis». N’empêche ! Hormis d’ailleurs Salif Sadio, le successeur de l’abbé Diamacoune s’était efforcé à garder de très bonnes relations avec tous les autres responsables du Mfdc, notamment ceux du maquis, même si beaucoup d’entre eux n’ont jamais eu à faire officiellement allégeance à Abdou Elinkine en tant que nouveau secrétaire général du Mfdc. Tout compte fait, Abdou Elinkine Diatta va essayer de remplir le vide laissé par la disparition de l’abbé au sein du Mfdc pour imprimer sa marque aux rythmes de l’actualité marquée par les événements qui touchent de près ou de loin le mouvement irrédentiste. Il portera ainsi sa voix pour fustiger en un moment la gestion du dossier casamançais par Robert Sagna, pour attaquer Pierre Goudiaby Atépa au lendemain du massacre de Boffa-Bayotte et pour dénoncer, entre autres, les agissements des néo-rebelles tels que Omar Ampoye Bodian qui sapent «l’image du Mfdc». Il n’hésitera pas à prendre langue avec les autorités étatiques pour faire avancer la cause de son mouvement, la cause de la paix. Des autorités qui le lui rendent bien à l’occasion de la célébration de l’anniversaire du décès de l’abbé Diamacoune Senghor ; un événement dont il a la paternité et qui est célébré chaque année en grande pompe au niveau de son fief de Mangocouro. Occasion pour la jeunesse, le monde des artistes venus d’Europe, de la sous-région et de la Casamance naturelle, des politiques qui viennent pour l’occasion de tous les coins et recoins de la Casamance, de communier pendant plusieurs jours dans l’unité et la paix. Sous les rythmes du «ékonkon», du «bougarabou», du rap, de la musique traditionnelle casamançaise, etc. Une manière pour Abdou Elinkine Diatta de commémorer la mémoire du prélat et de rendre hommage à un homme qui s’est, disait-il, sacrifié «pour la Casamance». Tout comme son maître et confident abbé Diamacoune Senghor, Abdou Elinkine Diatta ne verra pas non plus l’indépendance de la Casamance qu’il avait toujours clamée dans la paix et dont il avait toujours en bandoulière. Le rêve du natif de Boundieu, son quartier de Mlomp dans le Buluf, a été brisé ce dimanche par des éléments armés non encore identifiés qui ont abattu à bout portant le féticheur, le tradi-praticien dont la dernière mission était pourtant de libérer la Casamance des démons de la violence. Ils ne l’ont pas épargné…
imane@lequotidien.sn

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