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Il est de cette race d’hommes dont l’action reste indéfiniment inscrite dans les annales de l’histoire de leur Peuple, de ces hommes valeureux qui meurent debout. Amath Dansokho, le Communiste, l’héritier sénégalais de Lénine, Che Guevara, Mao, Majmouth Diop… Durant ses 82 ans, il a jalousement conservé et avec beaucoup de précaution ce legs de ses pairs qu’est l’engagement pour le triomphe des causes populaires dont le principal soubassement est l’émergence d’une société juste. Malgré le poids de l’âge et son état de santé, ce journaliste de formation, qui a marqué son territoire dans le vaste terrain politique, a défié le temps par son engagement sans répit. Lumière sur les péripéties de la vie d’un révolutionnaire jusqu’au dernier souffle.

Amath Dansokho ? 13 lettres qui pèsent lourd dans la vie politique. Il a traversé les époques, conduit les luttes politiques, fait face aux risques. Il n’a jamais abdiqué jusqu’à hier. Il a perdu son combat contre la maladie à l’âge de 82 ans. Depuis quelques années, il s’était retiré de la vie publique, mais son ombre tutélaire était toujours pesante. Comme toujours.
21 janvier 2012. Amath Dansokho était là comme un patriarche qui veille sur son héritage. Dakar brûle en cette période de pré-campagne électorale. Des affrontements violents entre manifestants déterminés à rallier la Place de l’Indépendance et des policiers mettent la ville à feu et à sang. Prostrés devant la mythique Place «Protêt», les militants de l’opposition et certains de leurs leaders tentent de forcer le barrage policier pour parader devant le palais de la République, afin de s’insurger contre la troisième candidature de Abdoulaye Wade. En pleine procession dans les parages de la place «interdite», un manifestant pas comme les autres se pointe, débarquant d’un taxi. S’appuyant fébrilement sur sa canne pour sortir du véhicule, le vieil homme peine à tenir sur ses jambes frêles. C’est un vieux révolutionnaire aux allures de Che Guevara le béret en moins, qui vient braver la fumée âcre des lacrymogènes pour défendre son Peuple. D’une démarche de caméléon, il rallie la foule surexcitée de le compter parmi les dépositaires de sa cause. «Dansokho ! Dansokho !», acclament les manifestants. L’image est saisissante à l’instar des péripéties du glorieux combat marxiste-léniniste qu’a mené l’homme toute sa vie durant. Sa force et sa fougue fléchissent sous l’effet du temps, mais son courage, sa conviction, son abnégation… n’ont point pâli. Mieux, ils restent vigoureusement indissociables de l’homme. A 76 ans, le vieux briscard, révolutionnaire jusqu’à la moelle des os, est toujours d’attaque. Prêt à porter haut le flambeau des causes sociales. Peu importe le prix à payer. Cet engagement infaillible est devenu un trait de caractère d’un homme marqué par les péripéties de son militantisme politique par effraction.
Né le 13 janvier 1937 dans le Sénégal oriental de l’époque (Kédougou) dont il a été le député-maire sous le régime de Wade, Amath Dansokho a fait ses premiers pas en politique au Parti africain pour l’indépendance (Pai). Journaliste de formation, il  représente son parti à la revue internationale communiste dans les années 1960. Une expérience qui a forgé son caractère révolutionnaire. En effet, durant son séjour à Prague, ce professionnel que rien ne prédestinait à la politique baigna dans le magma doctrinal et idéologique du communisme international. Mais sans complexe, il parvint à marquer de son empreinte le cercle dirigeant de l’Union soviétique en imposant sa perception du communisme en pleine guerre froide contre le camp opposé : le capitalisme incarné par les Etats-Unis. Après ce long exode où il fit la connaissance d’une des figures du communisme, Ernesto Che Guevara, dont il ne partageait pas toutes les idées, Dansokho retourne au bercail en 1979. Il parvint à s’imposer dans le groupe dirigeant du Pai, à l’époque de la semi-clandestinité. Couvé par son prédécesseur Majmouth Diop, il rejoint Seydou Cissokho au Parti de l’indépendance et du travail (Pit), suite à l’émiettement du bloc de gauche en 1981. Ce dernier fit de lui son adjoint, avant qu’il ne lui succède à sa disparition. A la tête du Pit, Dansokho œuvre résolument pour que son parti se fasse une place au banquet des deux blocs : celui du régime incarné par le tout-puissant Parti socialiste (Ps) et celui de l’opposition dirigé par Abdoulaye Wade (Pds). Ce qui lui a valu d’être promu ministre de l’Urbanisme et de l’habitat en 1993. Mais le Communiste, réfractaire à la soumission, rompt en 1998 la collaboration avec le régime socialiste de Diouf qu’il accuse de «mal gouvernance». «Il est convaincu que l’Etat, c’est le Peuple. Il vit, agit et parle en révolutionnaire. Il n’accepte aucune compromission d’un Etat qui se détourne des aspirations du Peuple», souffle un de ses compagnons.

«Dansk», le ministre rebelle 
Un tempérament d’insoumis qui finira par déteindre sur ses relations avec le candidat qu’il a soutenu en 2000, Abdoulaye Wade. En effet, huit mois après l’alternance, son franc-parler et ses principes inaliénables de défenseur du Peuple dérangent le pape du Sopi qui finira par se séparer de lui.  Son retour dans l’opposition est le point de départ du combat livré contre le «sphinx» libéral qui finira par capituler le 25 mars 2012. En effet, tout est parti de la création du Cadre permanent de concertation de l’opposition (Cpc) (2001) dont il a été membre-fondateur et coordonnateur, et qui donnera naissance au Front siggil senegaal, qui deviendra Benno siggil senegaal en 2009, puis aujourd’hui Benno bokk yaakaar. Son salon servait de Qg où toutes les stratégies de l’opposition étaient concoctées lors des fameux huis clos du mercredi.

«Si vous voulez m’empêcher de vivre, empêchez-moi de militer»
Président d’honneur du Pit à l’issue du congrès de 2010 qui a consacré son remplacement par Maguette Thiam, Dansokho est un monument devant lequel s’agenouille tout militant. D’aucuns lui collent d’ailleurs le sobriquet «Mandela du Sénégal» pour sa «sagesse et en mémoire à son engagement». Dans les rangs de son parti, il est perçu comme «l’éclaireur de la troupe à qui on doit toute gloire». «Malgré l’âge, les difficultés de santé, Dansokho croit toujours aux valeurs sociales de gauche. Nous souhaitons que la jeunesse sénégalaise prenne cet exemple comme valeur. C’est quelqu’un qui respecte notre démocratie. Ce que j’admire le plus, c’est sa générosité et son engagement. Il est toujours prêt à aller au front pour défendre les intérêts des populations», témoigne son successeur à la tête du Pit, Maguette Thiam. Et le secrétaire chargé de la communication du parti, Samba Sy, actuel patron des Cocos, renchérit en se focalisant sur la nature méconnue du personnage : «Au-delà de son engagement sans mesure, ce qui m’a le plus marqué chez lui, c’est son cœur et sa sensibilité à fleur de peau. En réalité, malgré son abnégation, Amath Dansokho est très sentimental et cela lui a des fois porté préjudice. Certains ont appuyé sur ce levier pour l’atteindre. Il est très disponible. Il aime même ses adversaires.» Il ajoute : «J’ai été sensible à cette image que je garde de lui, descendant d’un taxi pour aller manifester contre la candidature de Wade en 2012 à la Place de l’Indépendance, noire de policiers armés jusqu’aux dents.» Cette image est certes touchante, mais ne «surprend» pas outre mesure ses camarades de parti qui ont eu à le pratiquer. «Cela ne m’a pas surpris de lui», confie M. Sy qui se rappelle une affirmation de son président d’honneur. Il nous disait, confie Samba Sy, «si vous voulez m’empêcher de vivre, empêchez-moi de militer». S’il est encensé par ses camarades de parti, Amath Dansokho a été cependant critiqué par des détracteurs, qui avaient voulu le voir «prendre de la hauteur et se départir de toute fonction administrative», après qu’il a été nommé ministre d’Etat par Macky Sall en 2012. Son recyclage au Cabinet du président de la République avait fait couler de l’encre et de la salive qui ont tari au bout de quelques semaines. La réponse de Samba Sy à l’époque résumait la vie militante de cet homme : «Amath Dansokho est un monument au Sénégal. Ce jour où il descendait du taxi pour manifester auprès du Peuple malgré son état de santé, pourquoi personne n’a pensé à lui dire d’aller se reposer ?» Et le décret divin est tombé hier. Amath Dansokho est mort à l’âge de 82 ans. C’est la fin d’une époque.
bsakho@lequotidien.sn

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