PARTAGER

De prime abord, sa maison aux jolies teintes ocrées ne dépare pas des autres villas de ce quartier cossu de Dakar. Mais cette impression de banalité n’est qu’apparence. La maison de El Hadji Diop est on ne peut plus singulière. En plus d’être en argile, la maison à énergie positive produit un surplus qu’elle reverse dans le système de la Senelec

Dans ce quartier cossu de Sipres 2, la maison de El Hadji Diop se fond dans le paysage. Elégante, elle offre au regard ses murs ocrés, égaillés d’un fouillis de fleurs colorées. Mais elle a une particularité, celle d’être entièrement construite en argile. El Hadji l’a construite de ses propres mains. «Cette maison est en terre. Il y a beaucoup de maisons en terre dans le Fouta par exemple», commence-t-il à expliquer. Seulement, on est loin du Fouta. Nous sommes à Dakar, dans le temple du béton et au cœur d’un quartier huppé qui plus est. Sans complexe aucun, El Hadji s’est prêté à l’exercice dans le but de montrer que cela était possible, même au cœur de la capitale. «Il fallait juste moderniser un peu ce qui se fait traditionnellement et mettre un peu de liant, 5 à 10% de ciment ou de la chaux pour faire des blocs de terre compressés qu’on appelle du géobéton», explique-t-il. Cette maison conçue selon des normes particulières se comporte aussi de façon singulière. Elle est en effet à énergie positive. Faite de façon à s’adapter aux normes climatiques, elle développe un microclimat en son sein, ce qui influe sur ses besoins énergétiques. Il explique : «La notion d’efficacité énergétique, c’est la réduction de la consommation énergétique dans la maison. Savoir utiliser des moyens comme par exemple un chauffe-eau solaire sur le toit au lieu de chauffer l’eau. Chaque fois qu’une personne prend une douche, c’est à peu près 2 kw/h d’énergie consommés. Pour une maison où il y a 6 personnes, c’est 12 kw/h par jour. Multiplié par 30, vous voyez ce que ça fait.» Une débauche d’énergie que l’on retrouve un peu partout même dans les ménages qui ne sont pas dotés du chauffe-eau. «Les gens n’ont pas toujours le chauffe-eau, mais ils prennent le gaz. Et cela a un coût», dit-il. Bien intégré dans son projet, cet aspect d’efficacité énergétique se traduit par une totale autonomie par rapport à la Société nationale d’électricité (Senelec). Sur le toit de la maison, les dômes en argile de la maison côtoient les plaques solaires qui fournissent à la maison l’ensemble de ses besoins énergétiques. Les moniteurs installés à l’entrée montrent même que la maison produit plus d’énergie qu’elle n’en consomme. Le surplus étant reversé dans le réseau de la Senelec qui ne rétribue pas cela. «Pour cela, il manque encore le prix de rachat du kw/h ou feed-in-tarif que la Commission de régulation du secteur de l’électricité (Crse) doit fixer depuis 2011», explique-t-il.

DSC_0576Maison à énergie positive
Le solaire, El Hadji Diop en a fait une cause. Après des études d’ingénieur en Allemagne, l’homme s’est intéressé aux énergies renouvelables, particulièrement le solaire. Très actif dans le secteur, il coordonne la plateforme Initiative écosystème des entreprises inclusives du secteur de l’énergie solaire (Ieeies). Elle est une initiative du bureau Afrique du Pnud afin de développer l’environnement des affaires pour les entreprises solaires inclusives qui ont pour objectif de faciliter l’accès à l’énergie pour les personnes au bas de la pyramide économique, tout en les incluant dans la chaîne de valeurs. C’est que El Hadji Diop a des idées bien arrêtées pour développer le secteur. A la place d’une baisse des taxes à l’export comme le proposent certains, il plaide pour des incitations. «Il faut des incitations. Les gens disent toujours qu’il faut réduire les taxes. Mais alors, tout le monde va en profiter sauf l’Etat. Ce qu’il faut donc, selon moi, ce serait de dire aux gens de faire des installations de qualité. Et au finish, ceux qui auront une installation de qualité pourront injecter leur surplus dans le réseau. Et ce surplus, on le rémunère, mais il faut aussi que cela soit combiné avec des économies d’énergie». Selon ce spécialiste qui siège également au Comité national pour le changement climatique (Comnac) du Sénégal, le solaire a trop longtemps fait les frais des errements qui ont accompagné l’installation de centrales solaires dans le pays. «Les gens qui venaient pour ça, à mon avis, voulaient juste expérimenter. J’ai fait mes études en Allemagne et quand je prends un projet comme le Giz et la première centrale de Diaoulé dans le Sine, le monsieur qui gérait ça, c’était sa thèse de doctorat. Il est venu ici faire de l’expérimentation. Ensuite, il y a eu un programme important des Espagnols dans les îles du Saloum avec des kits solaires, un panneau, 4 à 5 lampes et ensuite il y a eu un programme japonais. C’est toujours la même histoire, chacun vient, expérimente et part. Au bout du compte, on n’en profite pas parce que personne n’apprend à maîtriser ça et on n’a pas de stratégies pour sortir de cette phase pilote et maîtriser la technologie. Quand ils partent, les gens ne savent plus comment réparer ou acheter des pièces de rechange. A un moment donné, je me suis dit qu’il faut développer une autre stratégie. D’abord, montrer que le solaire peut servir à autre chose que juste allumer une lampe. J’ai commencé par faire cette maison qui est à énergie positive pour ensuite envisager une centrale. C’est de cela que nous avons besoin en ce moment. Une grande centrale. Mais jusqu’à présent, ça ne décolle pas.» De nombreuses tentatives n’ont pas permis à El Hadji Diop de concrétiser ce rêve qui s’est toujours heurté à un plafond de verre mis en place par les autorités elles-mêmes. «L’Etat ne fait rien pour accompagner et aider les vrais acteurs», se désole El Hadji Diop. Un désordre qui favorise l’entrée dans le marché sénégalais de toutes sortes de produits à la qualité douteuse. «C’est un domaine qui est à la mode et on voit beaucoup de gens se lancer dans le secteur en utilisant des produits bas de gamme achetés en Chine. C’est ce qui a fait que le solaire n’avance pas.» En plus de cela, le solaire a souffert de sa mauvaise réputation puisque jusqu’à il y a peu, les gens assimilaient solaire et milieu rural. «Les gens ont pensé que le solaire, c’est bon seulement pour le monde rural. Il y a cette connotation un peu péjorative qui a toujours accompagné cette source d’énergie comme toutes les énergies renouvelables d’ailleurs.»
Aujourd’hui, malgré l’apparition de panneaux sur le toit des maisons les plus huppées, le solaire traîne une réputation pas toujours positive. Beaucoup de questionnements et de contraintes en limitent l’usage. «Pour bien utiliser le solaire, il faut avoir une bonne maîtrise de l’énergie. Maîtrise de la demande, c’est-à-dire diminuer la consommation. On ne peut pas utiliser du solaire et faire du gaspillage. Il faut vraiment une bonne maîtrise de la demande énergétique dans la maison, dans l’entreprise. Sinon vous allez vous retrouver avec des coûts exorbitants. Et aussi un problème de place.» Pour réussir cela, El Hadji conseille également de bien cibler ses appareils. «Ici, on ne s’occupe pas de ces choses-là, mais c’est important de voir quels sont les appareils qui ne consomment pas beaucoup. C’est valable pour les télévisions aussi. En fait, les gens ne savent pas, mais il faut les éduquer.» Une tâche qui revient à l’Agence nationale d’économie d’énergie (Aeme), mais qui reste encore en friche. «Mon idée, c’était d’aller à contre-courant de tout ça en me disant que j’allais le faire en ville et en faisant en sorte que l’efficacité énergétique soit mise en avant.» Un pari réussi donc qui pousse l’ingénieur à voir beaucoup plus grand. Il travaille sur le montage d’une centrale solaire. Mais le chemin reste pavé d’épines. L’agrément qu’il avait réussi à obtenir est devenu caduc. Mais son plus gros souci, c’est la Crse. «La Crse ne lance que des appels d’offres pour des centrales solaires qui excluent de facto les entreprises innovantes sénégalaises à cause des conditions d’éligibilité très contraignantes. Aucune possibilité n’est offerte à l’innovation nationale pour éclore.» Le cœur meurtri, El Hadji Diop reste tout de même droit dans ses bottes ou plutôt dans ses rêves. «Avec ma centrale solaire que je garde encore espoir de réaliser un jour, je souhaite démontrer, à travers ma structure Terra technologies, la combinaison possible de la production énergétique avec d’autres activités comme celles agricoles», dit-il.
mamewoury@lequotidien.sn

1 COMMENTAIRE

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here