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Serigne Cheikh Tidiane Sy, décédé dans la nuit du mercredi à l’âge de 92 ans, était un homme qui s’est affranchi du conservatisme religieux pour s’offrir une identité propre à lui. Celle d’un homme d’ouverture et moderne. Et plus qu’un marabout !

Le ciel n’a pas pleuré. Mais il a enveloppé le pays de sa couverture fraîche pour accompagner le deuil de Serigne Cheikh Tidiane Sy. Le guide religieux laisse derrière lui des fidèles inconsolables. Et un héritage insondable. Dans l’imaginaire des Séné­ga­lais, une simple expression expose la personnalité de Serigne Cheikh Tidiane Sy : «S’il s’exprime cette année, il ne reparlera qu’à pareille époque.» Cette fois-ci, il a rejoint la cachette éternelle. Il était l’incarnation de l’élégance, de l’éloquence, un condensé de savoir et de savoir-faire. Ses sorties étaient épiées, ses discussions gobées par une assistance passionnée par sa personnalité insondable. Père de Serigne Moustapha Sy, fondateur du mouvement Mous­tar­chidine wal moustarchidaty, Al Makhtoum est tout simplement bonté fait homme dont les fondements sont insaisissables. Né à Saint-Louis comme son père Khalifa Ababacar Sy en 1925 dont il est le troisième fils, Serigne Cheikh est une personnalité à tiroirs. Une personnalité forgée aussi dans les vicissitudes de la vie. Mais c’est un personnage éternel qui s’ancre définitivement dans l’histoire multiséculaire de la Tidianiya dont il incarnait le leadership jusqu’à mercredi.

Plus qu’un marabout, plus qu’un érudit
Bien sûr, il y a une part d’atavisme. Ce serait par contre assez réducteur de mesurer son éminence au seul avantage de sa généalogie. Certes l’héritage est prestigieux, mais le défunt khalife a bâti sa réputation et sa science par le déterminisme de sa volonté individuelle. Dès l’enfance, son génie et ses aptitudes intellectuelles étonnent et détonnent dans l’univers familial où l’assiduité aux enseignements constitue la première évaluation des habitués de l’Agora paternel. Lui jouait au foot, vaquait à d’autres occupations. Au moment des interrogations coraniques, il rétablissait pourtant l’ordre sous l’œil embué de son éminent père. Serigne Mansour Sy, défunt khalife général des Tidianes, s’inclinait même devant sa science. Autrefois, il disait : «Serigne Cheikh est un génie. Notre papa nous disait de ne pas le suivre dans ses divertissements parce qu’il était un surdoué.» De sa voix cristalline, l’apprenant surdoué récitait ses leçons sans anicroche et suscitait le respect. A l’âge de14 ans, il a bouclé prématurément les cycles inférieur et moyen des études islamiques. A 16 ans, il publie son premier livre : Les vices des marabouts. Plus tard, il écrivit L’inconnu de la nation sénégalaise : El-Hadji Malick Sy. A la trentaine, il effectue son premier voyage à Paris où il vécut, bien plus tard pendant cinq ans, une sorte d’exil.
Il est multidimensionnel. Isla­mo-moderne, Serigne Cheikh Tidiane Sy était un homme de son temps. Du haut de sa chaire de chef religieux, il s’était ouvert aussi à son époque. Dans l’entourage de son père, il inocule le virus de la modernité au khalifat. Il instaure le téléphone au domicile familial, apparaît décoiffé, manie le français. Bref, il fut le prototype d’un marabout moderne.
bsakho@lequotidien.sn

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