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Quelque temps après ce combat pour la liberté, intervint le tragique événement qui emporta la vie de milliers de personnes non loin des côtes gambiennes et que raconta un soldat, un pompier plongeur à Mandoumbé, qui en vient à oublier ses propres déboires par la suite, tellement le drame dépasse l’entendement.
Le récit suivant lui fut raconté par un cousin portant le nom Maïssa, traumatisé à vie :
«Comme d’habitude dans l’armée, le réveil se fait tôt. Les soldats se sont levés pour la montée des couleurs vers 9h du matin. Le calme régnait dans la caserne. Tout d’un coup la sonnerie du Grep* retentit. Toutes ses unités sont convoquées d’urgence au quartier général des sapeurs-pompiers Malick Sy. Personne ne savait ce qui se passait exactement. Trois minutes après, Maïssa et d’autres plongeurs furent embarqués dans un pick up de service, avec le Zodiac, en direction de la caserne.
En cours de route, la radio de transmission ne cessait de crépiter la terrible information : le naufrage du bateau Le Joola reliant Ziguinchor Dakar avec plus de mille personnes à bord.
Maïssa murmura dans sa tête que si cette information s’avérait exacte, ce serait une énorme catastrophe. Malgré les embouteillages, en vingt minutes, les éléments du corps d’élite des sapeurs-pompiers atteignirent la caserne.
A leur arrivée à la 11ème compagnie, ils trouvèrent tout le personnel rassemblé sur pieds et par groupes : d’un côté, le personnel des unités du Grep de Dakar avec leurs matériels (zodiacs, bouteilles de plongée,…) ; et de l’autre, les éléments du service général. Maïssa se dit que l’information n’était donc pas une fausse alerte.
Les chefs des plongeurs donnèrent des instructions aux groupes d’élite et leur demandèrent de se préparer à rejoindre le lieu du drame. Car, selon des informations recueillies ici et là, des survivants, vrais prisonniers de la mort, se font signaler en tapant sur la coque du bateau.
Dix minutes plus tard, le cortège s’immobilisa devant la Marine nationale. Des tentes furent dressées chez les Marines. Des conteneurs frigorifiques furent transportés par des camions de la société Maersk Line. Les éléments du bataillon de santé s’affairaient pour préparer le se­cours.
Il faisait midi déjà. Il fut décidé dans un premier temps de prendre un bateau de la marine, puis finalement un Fokker de l’armée de l’air, vu l’urgence de l’événement pour rallier au plus vite Banjul, la capitale du pays du Président Yahya A .A. J. Jam­meh.
A l’aéroport international Léopold Sédar Senghor, un plongeur du Port autonome de Dakar rejoignit l’équipe de sauvetage. Un hélicoptère de l’Armée française l’avait précédé sur le lieu du drame avec des plongeurs à bord.
A 16h, les vingt trois plongeurs dont cinq infirmiers militaires décollèrent de Banjul et se retrouvèrent quarante cinq minutes plus tard au-dessus de l’endroit du naufrage. Le pilote effectua un vol de reconnaissance pour permettre d’avoir une idée exacte de la position dans laquelle se trouvait le bateau.
Il était renversé complètement, le mât planté au fond. La vue de ce terrible spectacle provoqua un choc chez les sauveteurs qui poussèrent un cri et voulurent d’instinct se jeter à l’eau pour sauver les quelques vies humaines restées en survie.
Après l’atterrissage à Banjul, l’hélicoptère effectua plusieurs allers-retours pour acheminer les sauveteurs par groupes de deux personnes. A la cinquième rotation, la nuit imposa un arrêt des vols. Finalement, la Marine nationale gambienne mit une chaloupe rapide à la disposition du reste du groupe des sauveteurs pour rejoindre les lieux.

Il y a eu donc trop de lenteurs dans l’organisation des secours
A 21h, le lieutenant chef de détachement et le chef des plongeurs organisèrent le travail en scindant la plongée en deux groupes. Une reconnaissance du bateau fut faite. La vue de ce mastodonte inversé par rapport à sa vue au port de Dakar est si terrifiante que la question qui vient naturellement à l’esprit est la suivante : comment est-ce possible ?
Les secouristes plongèrent et apparurent à leurs yeux foudroyés des images d’une vraie apocalypse. A travers les hublots, ils virent des dizaines et des dizaines de corps entassés, entremêlés ; et d’autres flottant côte à côte.
Les plongeurs lurent dans ces visages meurtris et ces yeux hagards d’effroyables et ultimes moments de souffrances indescriptibles.
Ils commencèrent leur travail d’extraction des corps du navire.
Le plongeur professionnel Aly Haïdar, le propriétaire de l’Océanium*, le grand écologiste sénégalais, toujours prêt pour les ultimes sacrifices, était déjà là pour apporter son expérience et son expertise dans les opérations. Il fut cependant si bouleversé à chacune de ses remontées qu’il ne pouvait contenir ses larmes.
Quant au plongeur du Port autonome de Dakar, à sa troisième plongée, il remonta un bébé. Ce fut un moment cauchemardesque pour lui, qui mit fin à sa mission, car ne pouvant plus supporter de tels spectacles si terrifiants. Il dut regagner Dakar à bord du premier bateau qui acheminait les premiers corps repêchés.
Les opérations de sauvetage ont ainsi continué dix jours durant dans des conditions insupportables, aussi bien pour les sauveteurs que pour le gouvernement et le Peuple angoissés. Les plongeurs mangeaient mal. Ils étaient tous constipés par la peur et la mauvaise alimentation. L’extraction des corps sans vie continuait malgré tout. Le miracle de trouver des survivants commençait à s’éloigner des esprits, mais était entretenu par le subconscient collectif de parents qui livraient un dernier combat contre l’impossible et l’horreur.
Au sixième jour, un remorqueur de l’Union des Remor­queurs de Dakar tenta de procéder à la traction du Joola vers les eaux sénégalaises moins profondes. L’opération ne fut pas concluante. Car le mât du ba­teau était très enfoncé dans le sable.
L’Armée française a participé à l’opération en apportant son soutien logistique fort appréciable. Cependant leurs plongeurs n’ont pas accepté de descendre dans les eaux, bien qu’ils aient pris une part active dans le ramassage des corps. Il en est de même des plongeurs de la Gendarmerie nationale qui ont peut-être manqué d’expérience.
Les plongées ont continué. Et de plus en plus nombreux flottaient des corps sans vie. Les oiseaux marins aidaient curieusement aussi à leur repérage. Les zodiacs recueillaient les morts et ont été les premiers à acheminer les quelques survivants sur Dakar.
Des signes de fatigue et des blessés se notaient parmi l’équipe de sauveteurs. Au total, neuf plongeurs furent reconduits sur Dakar au vu de l’état de leur santé qui se dégradait de jour en jour.
Un agent des services d’hygiène, très choqué par ce spectacle macabre, ne cessait de pleurer et dut être également reconduit sur Dakar en même temps que les autres neuf plongeurs durement éprouvés. Le pauvre ! Il semble que le jour de son embarquement, a coïncidé avec la célébration de son mariage.
Pendant les nuits et malgré le nombre restreint de plongeurs, les opérations d’ultime sauvetage se poursuivirent. Les sauveteurs se couchèrent pendant leurs heures de récupération, sur des lits de fortune constitués de toiles servant à emballer les corps sans vie.
Au dixième jour vers 18h, les sauveteurs retournèrent sur Dakar. Un navire fut laissé sur place pour la surveillance du lieu. Dans les échanges de propos des sauveteurs, il y avait une sorte de mélange d’angoisse et de regret de n’avoir pas réussi l’essentiel devant l’ampleur du drame, tant ils étaient encore sous le choc qui perturbait leur sommeil. Certains pensaient avoir perdu un des leurs dans ce naufrage dont les causes étaient encore à rechercher dans la responsabilité humaine ou technique.
Ngéma était sous perfusion et placé sous surveillance d’une très belle femme médecin lieutenant. Les deux bâtiments de la Marine nationale que sont le Falémé et Popenguine ont largement servi dans cette opération de sauvetage. Bravo à la Marine nationale qui mérite plus de moyens logistiques !
Il a fallu 20h de navigation pour atteindre Dakar où attendaient impatientes quelques autorités du Groupement national des sapeurs-pompiers. Dès le débarquement, d’autres sapeurs et des agents des services d’hygiène s’affairaient autour des deux conteneurs ramenés sur terre et procédèrent à la désinfection du matériel de plongée.
Arrivés à la caserne de Malick Sy, les sauveteurs étaient assaillis par leurs collègues qui voulaient en savoir plus sur le drame. Il leur fut proposé de rencontrer le lendemain un médecin psychiatre. Rien de spécial n’a été signalé du point de leur moral et de leur psyché.
Maïssa, le sauveteur émérite qui, à l’instar de ses collègues sapeurs-pompiers, brave quotidiennement le danger sur les routes de la terre, de la mer et du ciel, aura appris par la suite la perte dans ce drame de sa propre cousine, accompagnée de son mari et de ses deux enfants. L’époux de sa cousine servait comme payeur à la présidence de la République.
Il avait demandé la permission pour aller chercher ses enfants qui avaient passé les vacances à Ziguinchor.
Le bateau a chaviré au fond de l’océan atlantique emportant avec lui des soldats, des commerçants, des artistes, des élèves et des étudiants, des enseignants et des ingénieurs, des âmes innocentes, des musulmans et des chrétiens de toutes les ethnies et de toutes les langues, des touristes et leurs guides, des médecins et des malades, des hommes et des femmes de toute la communauté nationale et internationale. C’est une longue liste noire de l’irréparable.»
Ils ont eu rendez-vous commun avec la mort commune, devant le commun destin. Ils ont eu droit à une prière commune, à une messe de requiem commune, à des pleurs communs, à des fosses communes au nom de la Nation commune meurtrie à jamais.
C’était tout juste, deux ans après la première alternance démocratique qui ouvrait les nouvelles portes de l’espoir.
Après avoir écouté ce douloureux récit, Mandoumbé plongea dans une ferveur religieuse dans laquelle n’ont plus place la haine, la jalousie, le mépris et tous les défauts qui vicient les relations humaines. Il a pardonné à tous et demandé le pardon de chacun, convaincu que seul Dieu est parfait, miséricordieux et éternel.
Il continuait cependant à observer les acteurs sociaux et politiques dans leur jeu favori consistant à maquiller la réalité comme au théâtre. Et il se demandait pourquoi les forces françaises, et notamment leur régiment marin, n’ont pas été diligentes dans les secours et les plongées : opérations dans lesquelles ils brillaient par leur inefficacité et leur torpeur ? Et pourquoi cet aspect du non assistance de personnes en danger par leur propre marine n’a pas figuré en bonne place dans la plainte des familles françaises contre l’Etat du Sénégal qui a reconnu sa responsabilité civile dans cette affaire, en indemnisant les victimes et leurs familles. La responsabilité pénale concerne le commandant qui a péri dans ce naufrage, qui a enregistré près de deux mille victimes. Toute action publique est éteinte à son endroit !
Le propre de l’antre de l’espoir à la fin de tout conflit est de partager le refus de l’abandon devant les épreuves de la vie et de redonner à celle-ci, la chance de renaître par la discipline et l’autodiscipline, par la lutte contre le laxisme, par le dépassement et l’intelligence qu’exige la situation.
A la fois miroir de son temps et interrogation sur soi et les autres, chaque acte posé par le citoyen le lie au devenir de sa société dont il assume de manière critique les aspects positifs comme ceux négatifs de ses valeurs soumises à l’école des épreuves.
Exalter les valeurs cardinales de l’homme qui le distinguent de l’animal et en font un être supérieur capable de s’améliorer au contact des sujets contradictoires qui l’enrichissent en permanence pour mieux servir la société, tel doit être le but recherché par tout personnage sensible et plaideur des bonnes causes.
Papa Mody SOW
Journaliste
Consultant en Communication

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